Wajdi Mouawad aime les grandes fresques et ce spectacle de six heures, en trois parties, ne cache pas son ambition monumentale. L’ouverture en forme de dialogue inouï entre l’enfant et le vieillard qu’il sera pose les jalons de cette épopée diffractée. Il s’agit d’explorer les possibles d’une vie, d’abolir le hasard qui fonde une existence, de jeter les dés à plusieurs reprises pour voir ce qui se serait passé si… Si au lieu de prendre un avion, on en avait pris un autre. Voire si on n’en avait pas pris du tout.

Le Relais des Amis est à la fois un lieu et l’absence de tout lieu : c’est, sur son recto concret, le nom d’un café dans une petite ville de la côte normande et, sur son verso abstrait, le principe romanesque d’un livre qui portera le nom de ce café. Là Simon tente, en vain, de commencer un roman, il n’a pas même la première phrase. Mais on le suit se rendre au Relais des Amis et tout s’enclenche, la prose de Christine Montalbetti s’envole, suivant un personnage puis un autre, faisant du roman non une fuite en avant mais un passage de relais, un art de la fugue.

Le livre de Jean-Christophe Cavallin entend « déduire par analogie, d’un traumatisme infantile et du menu d’une névrose, le panorama clinique de la culture occidentale et de notre rapport au monde ». Nature, berce-le relie ainsi le plus personnel, le plus intime, au plus général, dans un raccourci ou selon une vitesse qui interrogent autant qu’ils ouvrent des perspectives.

Un choc, une fulgurance, un récit magistral : voici les quelques mots qui viennent immédiatement à l’esprit pour qualifier le puissant premier roman de Pauline Peyrade, L’Âge de détruire qui parait cette rentrée d’hiver chez Minuit. Récit d’une rare violence, L’Âge de détruire offre à la première personne la vie de la jeune Elsa qui vit seule avec sa mère, abusive. Loin de l’image stéréotypée de l’amour maternel, le roman offre une odyssée sensorielle et matérielle d’une relation mère-fille travaillée par la lente et inexorable destruction. Après les récits remarquables de Blandine Rinkel puis d’Emma Marsantes, Pauline Peyrade offre au contemporain une rare intelligence de l’époque Post MeToo. Autant de pistes de réflexions que Diacritik ne pouvait manquer d’évoquer avec la romancière et dramaturge le temps d’un grand entretien.

Le commerce de la pensée a ceci de commun avec le commerce des détergents que l’on y fait volontiers passer la nouveauté pour l’innovation. Il a ceci de différent que les marques y sont très mal protégées. N’importe qui peut se dire philosophe (ou penseur). N’importe qui peut y ajouter « populaire ». N’importe qui peut qualifier de « populaire » n’importe quoi. Michel Houellebecq et Michel Onfray ne sont pas n’importe qui. C’est pourquoi leur récent dialogue paru dans la revue Front Populaire n’est pas n’importe quoi, bien que ce qui s’y dit le soit.

À la frontière, on ne se promet rien, sinon de faire quelques pas sur un chemin non balisé : parfois au bord du précipice, mais avec quelques vues sur les jardins interdits, pour reprendre le titre d’une des plus belles pièces d’Henri Pousseur (1973, pour quatuor de saxophones). Fermant les yeux, le diariste s’y projette, notant ce qui s’y passe – ou y passe – comme au sortir d’un rêve. Plus question pour lui de compter le temps, même s’il entretient le goût des nombres. La nuit dernière, dans un moment d’insomnie, il a calculé que 2022 pouvait se décomposer en 2 x 3 x 337, tandis qu’avec 2023, on obtenait 7 x 172 – notons au passage que : 2 + 0 + 2 + 3 = 7, soit le nombre de jours d’une semaine, ou de degrés de l’échelle diatonique (comme 12 est aussi bien celui des mois de l’année que des sons de la gamme chromatique).

« Murnau a su non seulement éviter toute concession à l’anecdote, mais aussi déshumaniser les sujets les plus riches, en apparence, d’émotion humaine. Nosferatu le vampire est construit tout entier autour de thèmes visuels correspondant à des concepts qui ont en nous des répondants physiologiques ou métaphysiques : concept de succion, d’absorption, d’emprise, d’écrasement, etc. » Éric Rohmer 

Nosferatu, eine Symphonie des Grauens, Nosferatu le vampire de Friedrich Wilhelm Murnau sort sur les écrans berlinois en 1922, il y a 100 ans. Plus qu’un film muet, un masterpiece du cinéma d’horreur aux multiples rebondissements dans sa réalisation, et qui doit sa survie à une poignée de copies miraculées. Les chef-d’œuvres comme les vampires sont immortels.

En ces temps de réécriture(s) permanente(s) de l’histoire, à l’ère des fake-news, de la post-vérité et des exubérances érigées en nouvelle doxa bolloréenne, il convient de remettre sinon l’église 2.0 au milieu du village numérique du moins un peu de fantaisie dans le morose. Fort de son savoir d’autodidacte diplômé, Boris-Hubert Loyer vous propose un petit précis d’histoire-géo pour les pas trop nuls qui sauront séparer le vrai grain du faux livresque. Troisième volet : Nikola Tesla.

Les voix qu’on peut entendre le soir, une divinité africaine – l’orixa exu – et un chat que la maladie a rendu difforme  (Camille Ruiz) , la chute des corps, qu’ils soient fascistes ou capitalistes (Frédéric Neyrat), les îles qui émergeront quand le réseau planétaire ira s’affaisser (Ada Loueilh), des larves de méduses qu’on propulse dans l’espace pour voir si elles naîtraient et se développeraient (Louis Haentjens), un jeu de cartes incompréhensible, tenant à la fois du poker ou du tour de magie, et qui vire au drame (Stéphane Lambion), une serre walipini sous terre et dans la tête, des signes mudras, un devenir végétal (Etienne Michelet), un rituel  pour « reprendre corps avec la nuit »  (Lucien Raphmaj),  agitation nerveuse, rage de dents ou crise d’angoisse dans le hall des urgences d’un hôpital (Eugene Da Foz), etc.

« Répétez-vous “je suis un plat de nouilles” jusqu’à ce que vous deveniez nouilles, des nouilles bien cuites, molles et glissantes, lourdes au fond du lit. » (Cahiers de Bassoléa)

Comment prendre cet objet curieux, mixte, qui renouvèle le genre de l’almanach, même si celui-ci n’a jamais disparu, mais en essayant de lui donner un nouvel élan, un autre champ de force, tout en conservant son esprit populaire ?