Little Did I Know est le titre du nouvel ouvrage de Benoît Jacques, publié au Tripode : son premier véritable « monstre », ne serait-ce que par son ampleur (même si quelques autres l’ont précédé) – les moyens mis en œuvre (nombre de pages, format, cahiers cousus, quadrichromie) étant aussi époustouflants que la matière mise à nu par ce « journal de bord », volontiers « intime », d’un auteur révéré à juste titre par plus d’un(e).

17 septembre 2026. Projection de Notre salut, film d’Emmanuel Marre, au centre Wallonie Bruxelles à Paris. Dès le premier plan, on a la sensation de faire un bond en arrière dans le temps, non parce que le film démarre en septembre 1940, mais parce qu’il nous fait songer à cette époque aujourd’hui lointaine où certains cinéastes, et non des moindres, tournaient en 16mm, pour raisons d’économie (mais pas seulement). Sans être grand technicien en la matière, on ressentait physiquement le grain, et les effets, souvent positifs, de cette « pauvreté » qui aura généré tant de chefs-d’œuvre comme Shadows, India Song, Le Rayon vert, Le Pont du Nord – et tant d’autres.

14 septembre 2026. Centenaire de la naissance de Michel Butor. Qu’il ne soit jamais oublié, l’homme comme l’écrivain ayant tellement compté pour nous. C’était toujours un plaisir d’aller le visiter à Lucinges ou, entre deux voyages, de le croiser dans les couloirs de la Maison de la Radio (une fois en compagnie de Frédéric-Yves Jeannet), et bien entendu de le faire parler en studio, sur la musique notamment, ce qui me fait remonter un souvenir…

6 septembre 2026. Polémique stérile sur les réseaux sociaux, animée par la découverte d’un entretien avec Antoine Volodine dans un magazine d’extrême droite dont un des collaborateurs se trouve être un grand aficionado du porte-parole du post-exotisme. Cet entretien, certes mal placé, mais où l’interrogé se montre avant tout fidèle à lui-même, aurait pu paraître tel quel dans un canard du bord opposé. Alors qu’aucun d’entre eux n’a fait l’effort d’aller à la source, les auteurs et les autrices des posts et commentaires se partagent en deux camps : ceux et celles qui n’ont pas lu Volodine et ses hétéronymes et qui, sous prétexte de se positionner du « bon côté », celui des redresseurs de torts, déposent leur fiel ; ceux et celles qui les ont lus et qui rectifient le tir.

5 juin 2026. Cette fin de saison laissera comme d’habitude sur le tapis – celui de l’atelier : un rectangle de 132 x 196 cm bon marché, mais solide, en « fibres naturelles » teintées d’une couleur sombre qui renforce leur présence – quelques titres qui, quoique intéressants, n’ont pu trouver leur place dans cet espace de recension, pourtant très ouvert (et peut-être trop – même s’il me semble qu’on n’est jamais assez ouvert, y compris à ce qui, dans un premier temps, nous repousse).

4 mai 2026. Rencontre au CNL avec Antoine Volodine, porte-parole du post-exotisme, à l’occasion de la présentation de Retour au goudron, son 49e et dernier opus signé Infernus Iohannes, imprimé en onze volumes publiés simultanément par onze éditeurs différents : environ 2500 pages dont la lecture – pas question de sauter une ligne – devrait occuper la fin du printemps et le début de l’été. Nous en donnerons écho, de manière aussi peu académique que possible, quand cette somme sortira en librairie (fin août).

16 avril 2026. Ces derniers jours, relecture des Philémon de Fred : pur bonheur, bien au-delà du simple plaisir des retrouvailles. Ces 750 pages (env.) refermées, j’ouvre le deuxième volume de l’Œuvre complète de Gotlib (en coédition Dargaud / Fluide glacial) : « l’Intégrale définitive, chronologique et remastérisée de l’œuvre de Gotlib en plusieurs volumes » (on en saura le nombre exact dans quelques années, à raison de deux volumes par an).

29 mars 2026. Opposant plus que jamais mélancolie à nostalgie, je résiste à la tentation de déposer les outils – ceux de l’écriture, qui donnent voie aux sons et voix aux graphismes –, ruminant intérieurement cette question : comment ne pas traverser ce qui me reste à vivre (mettons la durée d’une enfance, ce qui ne serait pas si mal) dans un jetlag permanent ? Aujourd’hui, c’est l’heure d’été, il faut un peu de temps pour s’y accoutumer.

Réflexion sensible sur le fond et dans ses formes, IA des histoires comme ça questionne l’impact – son apport ? ses dangers ? – de l’intelligence artificielle sur la création artistique. Auto-édité (on y reviendra), l’album de Phicil paru en mars dernier tient à la fois du roman graphique d’apprentissage et du manifeste célébrant l’Art du dessinateur en butte avec la difficulté d’écrire et illustrer des histoires dans un moment de bascule où la crainte de se voir remplacé par des machines « intelligentes » et génératives se fait de plus en plus prégnante.

18 mars 2026. Le printemps approche. Jetant mécaniquement un œil sur mes souvenirs Facebook du jour (une des choses les plus utiles de ce réseau de moins en moins habité), je tombe sur cette note assez ancienne : « Un journal de lecture n’est pas un journal tenu par un critique, mais un journal dont l’écriture se trouve en situation critique : comme au bord du précipice. » Aujourd’hui, j’écrirais plus simplement : à la frontière du silence.

Alors que sortent quasi-simultanément en librairie le cinquième et dernier tome de l’intégrale du Génie des Alpages chez Dargaud (dévoilant les esquisses parfois poussées d’un album inédit) et la restauration en bichromie chez 2042 d’un album, Le Char de l’État dérape sur le sentier de la guerre (Casterman,1987), un important accrochage d’originaux du dessinateur au musée Tomi Ungerer nous conduit à mettre en pause les chroniques du Terrain vague – donc à sortir de notre réserve pour aller voir de plus près comment le trait de Richard Peyzaret dit F’murrr (avec trois « r » et un « m » minuscule, comme je le vois le plus souvent écrit aujourd’hui, alors qu’il y a peu, on lui accordait la majuscule du Chat Murr d’Hoffmann) tient le mur (avec un seul « r »), quel que soit son cheminement dans la page, et l’esprit qui le sous-tend.

1er février 2026. La 53e édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême a été annulée pour nombre de raisons sur lesquelles il est inutile de revenir. Un « Grand Off », placé sous le signe de la Collective Girlxcott, a fait mieux que remplacer cette édition dont personne ne voulait : de grandes « fêtes interconnectées de la BD » ont éclaté un peu partout, à Bordeaux, Toulouse, Tournon-sur-Rhône, Lyon, Nantes, Mons, Strasbourg, Bruxelles, Montpellier, Marseille, Barcelone, Paris et bien entendu Angoulême.

L’idée de mettre en tension plusieurs ouvrages – livres en tous genres (souvent à la frontière) et films principalement – dans une même chronique (chacune formant un épisode d’un journal de lecture n’ayant ni début ni fin) n’est pas venue spontanément ; elle s’est imposée progressivement, sans pour autant devenir une règle absolue (un unique sujet pouvant de temps à autre occuper, de manière tout aussi labyrinthique et tendu, l’espace d’un épisode).

6 janvier 2026. Enfermé dans ces chroniques comme dans une prison imaginaire – ou une prison d’air, même si personne ne se prend ici pour Merlin. Au bout d’un certain temps, il faut renouveler les ouvertures – chercher des plans d’évasion. C’est toujours la même chose, on ne tient pas en place, tout en appréciant une certaine forme de stabilité, qui peut conduire à l’immobilité. La neige est tombée hier sur la banlieue ; tout le monde à l’air de s’en étonner, comme si c’était un miracle, ou une malédiction…