Je me souviens de ces mots prononcés en 1984 à Francfort par Morton Feldman : “De plus en plus, au quotidien, je travaille avec le sentiment d’avoir accompli ma tâche pour la journée. Cela peut représenter deux heures comme seize heures, cela peut être deux jours d’affilée sans sommeil. Le tout est de sentir que j’ai achevé le travail du jour. Je ne compte pas le travail que je fais, c’est un simple besoin psychologique de sentir que j’ai fait ma journée. Parfois ce travail quotidien peut consister à attendre.” Il parlait en compositeur, mais ses propos s’appliquent à toutes sortes de travaux d’écriture.

Le motif secret de ces chroniques, c’est la résistance du corps. Si ce qui a été abîmé devait être entièrement reconstitué, le grand danger – pour ce qu’elles font passer, pas pour leur “auteur” – serait leur arrêt, certes brutal, mais signe d’un grand soulagement. Lire demande du temps, et une position du corps assise ou allongée (rarement en mouvement). Une lecture trop rapide peut laisser un souvenir amer : celui de ne pas avoir vraiment vécu un authentique corps à corps avec l’ouvrage traversé, de n’avoir pu en retenir que ce qui est paraphrasable – matière à résumé qui ne questionnerait que notre aptitude à en déterminer “le sens”, sans trop perdre de temps.

Comment finir une histoire ? Comment ne pas verser dans la facilité de clore un cycle à la manière d’un show-runner peu inspiré ? La réponse à l’épineuse question du devenir d’une héroïne emblématique nous est donnée par Jacques Tardi avec Le Bébé des Buttes-Chaumont, ultime épisode des aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec.

Le 27 janvier 2009, pour son édition « Papiers à bulles » sur Mediapart, Dominique Bry interviewait Jean Teulé qui publiait alors Je voudrais me suicider mais j’ai pas le temps dont il signait le scénario, avec Florence Cestac au dessin, album centré sur l’histoire du dessinateur Charlie Schlingo. En hommage au dessinateur et auteur, dont on a appris le décès aujourd’hui, à l’âge de 69 ans, nous republions cet entretien.

On peut préférer les recueils de strips aux épais romans graphiques, c’est mon cas, même si je place assez haut ces “sommes” incontournables que sont, par exemple, L’Ascension du Haut Mal de David B ou… (il y en a bien d’autres, mais ne commençons pas à dresser des listes). La Revanche des bibliothécaires de Tom Gauld (Éditions 2024) et From Eggman to Eggman de José Parrondo (L’Association) ont en commun d’enrichir la longue histoire des formes brèves.

Quel bonheur de lire, au milieu de cette rentrée littéraire si riche, le nouveau livre de Christian Rosset, Pluie d’éclairs sur la réserve, si fécond journal critique et si puissante réflexion plastique qui vient de paraître à L’Association. Dans ce que l’auteur nomme de lui-même une « hantologie », le critique se fait le guetteur mélancolique de notre modernité, la traquant notamment dans la bande dessinée comme autant de déambulations et flâneries dans le 9e Art. De Guido Crepax à Catherine Meurisse en passant par Godard, Rosset nous livre ses frottages esthétiques, ses éclairs des rencontres, ses aperçues fugitives mais durablement marquantes, dessinant à main levée un art poétique de la lecture. Diacritik ne pouvait manquer d’aller à la rencontre de ce diariste critique à l’occasion de la parution de cette impressionnante méthode de lecture que tout critique devrait lire.

La bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou propose, jusqu’au 10 octobre 2022, une exposition des œuvres de Chris Ware. Le parcours offert aux visiteurs déploie trente années de créativité intense, avec une large place laissée à ses planches originales, à son travail constant sur l’objet livre (qu’il renouvelle en profondeur), à des films où l’artiste américain explicite son travail et ses techniques. Installée au cœur de la bibliothèque, réalisée par Benoît Peeters et Julien Misserey en étroite collaboration avec Chris Ware, totalement gratuite, cette exposition est absolument exceptionnelle. Diacritik vous propose une promenade photographique dans ses allées.

1.

Commençons cette fois par un film. Juste sous vos yeux, 26e long métrage du prolifique Hong Sangsoo, sort en salles ce 21 septembre. Je ne l’ai vu à ce jour qu’une seule fois – ce qui est insuffisant à mon sens pour en parler avec précision –, mais il me suffit de clore les paupières, de me concentrer quelques secondes, de m’abandonner à une brève rêverie, pour que, non seulement des images, mais aussi des sons, reviennent, avec une clarté étonnante. Ainsi, de jour en jour, se renforce le sentiment d’avoir été en présence d’un objet cinématographique d’une grâce – d’un mélange de légèreté et de gravité – peu commune.

Parce qu’il est ce Michel Ange à gros nez mâtiné d’enlumineur de fond, Manu Larcenet connaît par cœur et à son grand corps défendant les terribles affres de la création, qui occasionnent par alternance moments de doute, haut débit de parole, bas qui blessent, euphorie et tristesse — un sentiment qui, si l’on en croit l’auteur du troisième tome (que le temps passe vite) de Thérapie de Groupe, durera toujours.

On peut désirer en finir avec un personnage ou une série : Hergé aurait bien aimé en finir avec Tintin, mais il a dû s’atteler à produire, certes en prenant son temps et entouré d’une fidèle équipe, quelques albums de plus – de trop ? –, parce que la peinture n’a pas voulu de lui. Mais c’est une autre affaire que d’en finir avec un domaine aussi vaste, aussi mal délimité (et tant mieux) malgré tant d’efforts accumulés ces dernières décennies, que la bande dessinée – genre ou forme bénéficiant de librairies spécialisées, de sites dédiés, d’exégètes monomaniaques, et de quelques grands festivals dont on attend chaque année la reprise.

Flâner dans la réserve – ce jardin aux sentiers qui bifurquent, entre terrain vague et forêt à la lisière de la ville –, en quête de quelque chose à lire, à voir, à sentir, nous conduit certains jours, et même bien davantage, à ne faire aucune nouvelle rencontre. C’est le cas cette semaine où plusieurs choses, en partie mémorisées, en partie effacées, font retour – ce qui n’est pas pour nous déplaire, la joie des retrouvailles valant bien le plaisir de la découverte.

Alors que le monde peine à se remettre d’une pandémie mal contenue, que l’Ukraine se réveille chaque matin un peu plus meurtrie sous les bombardements de « l’opération spéciale » russe, l’œuvre d’Enki Bilal résonne tout en achevant d’éteindre tout espoir en une humanité bienveillante qui se projetterait dans un futur qui a appris de ses erreurs ; et qui au contraire se réfugie dans ses passés les plus condamnables.

Depuis 2016, suite à un appel au boycott conduit par le “Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme” réagissant au fait que le Festival d’Angoulême n’avait proposé aucune femme dans la liste des trente prétendants au “Grand Prix” soumise au collège des votants (composé depuis deux ans par l’ensemble des auteurs et autrices francophones – texte / dessin / couleur – de bande dessinée), l’élection se fait selon le protocole suivant, en deux temps.

1. Malgré le désir d’agencer quelques nouvelles constellations se défiant de tout regroupement par genre, le hasard des publications fait que, de temps à autre, la pile jamais épuisée des lectures en cours rétablisse d’elle-même une forme d’ordonnancement privilégiant certains domaines comme la poésie ou la bande dessinée. C’est ce qui vient de se passer avec ces deux épisodes de Choses lues, choses vues publiés simultanément aujourd’hui, concernant pour le premier six livres de littérature, dont cinq touchant de plus ou moins près à ce qu’on entend par “poésie”, et pour le second (par l’effet d’une symétrie imprévue) six de nouveau, dont cinq proposés au rayon bande dessinée, auxquels s’est agrégé un roman fraîchement imprimé qui a exigé, tel un corps vivant, doué de parole, d’être lu sans plus attendre.