16 avril 2026. Ces derniers jours, relecture des Philémon de Fred : pur bonheur, bien au-delà du simple plaisir des retrouvailles. Ces 750 pages (env.) refermées, j’ouvre le deuxième volume de l’Œuvre complète de Gotlib (en coédition Dargaud / Fluide glacial) : « l’Intégrale définitive, chronologique et remastérisée de l’œuvre de Gotlib en plusieurs volumes » (on en saura le nombre exact dans quelques années, à raison de deux volumes par an).

29 mars 2026. Opposant plus que jamais mélancolie à nostalgie, je résiste à la tentation de déposer les outils – ceux de l’écriture, qui donnent voie aux sons et voix aux graphismes –, ruminant intérieurement cette question : comment ne pas traverser ce qui me reste à vivre (mettons la durée d’une enfance, ce qui ne serait pas si mal) dans un jetlag permanent ? Aujourd’hui, c’est l’heure d’été, il faut un peu de temps pour s’y accoutumer.

Réflexion sensible sur le fond et dans ses formes, IA des histoires comme ça questionne l’impact – son apport ? ses dangers ? – de l’intelligence artificielle sur la création artistique. Auto-édité (on y reviendra), l’album de Phicil paru en mars dernier tient à la fois du roman graphique d’apprentissage et du manifeste célébrant l’Art du dessinateur en butte avec la difficulté d’écrire et illustrer des histoires dans un moment de bascule où la crainte de se voir remplacé par des machines « intelligentes » et génératives se fait de plus en plus prégnante.

18 mars 2026. Le printemps approche. Jetant mécaniquement un œil sur mes souvenirs Facebook du jour (une des choses les plus utiles de ce réseau de moins en moins habité), je tombe sur cette note assez ancienne : « Un journal de lecture n’est pas un journal tenu par un critique, mais un journal dont l’écriture se trouve en situation critique : comme au bord du précipice. » Aujourd’hui, j’écrirais plus simplement : à la frontière du silence.

Alors que sortent quasi-simultanément en librairie le cinquième et dernier tome de l’intégrale du Génie des Alpages chez Dargaud (dévoilant les esquisses parfois poussées d’un album inédit) et la restauration en bichromie chez 2042 d’un album, Le Char de l’État dérape sur le sentier de la guerre (Casterman,1987), un important accrochage d’originaux du dessinateur au musée Tomi Ungerer nous conduit à mettre en pause les chroniques du Terrain vague – donc à sortir de notre réserve pour aller voir de plus près comment le trait de Richard Peyzaret dit F’murrr (avec trois « r » et un « m » minuscule, comme je le vois le plus souvent écrit aujourd’hui, alors qu’il y a peu, on lui accordait la majuscule du Chat Murr d’Hoffmann) tient le mur (avec un seul « r »), quel que soit son cheminement dans la page, et l’esprit qui le sous-tend.

1er février 2026. La 53e édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême a été annulée pour nombre de raisons sur lesquelles il est inutile de revenir. Un « Grand Off », placé sous le signe de la Collective Girlxcott, a fait mieux que remplacer cette édition dont personne ne voulait : de grandes « fêtes interconnectées de la BD » ont éclaté un peu partout, à Bordeaux, Toulouse, Tournon-sur-Rhône, Lyon, Nantes, Mons, Strasbourg, Bruxelles, Montpellier, Marseille, Barcelone, Paris et bien entendu Angoulême.

L’idée de mettre en tension plusieurs ouvrages – livres en tous genres (souvent à la frontière) et films principalement – dans une même chronique (chacune formant un épisode d’un journal de lecture n’ayant ni début ni fin) n’est pas venue spontanément ; elle s’est imposée progressivement, sans pour autant devenir une règle absolue (un unique sujet pouvant de temps à autre occuper, de manière tout aussi labyrinthique et tendu, l’espace d’un épisode).

6 janvier 2026. Enfermé dans ces chroniques comme dans une prison imaginaire – ou une prison d’air, même si personne ne se prend ici pour Merlin. Au bout d’un certain temps, il faut renouveler les ouvertures – chercher des plans d’évasion. C’est toujours la même chose, on ne tient pas en place, tout en appréciant une certaine forme de stabilité, qui peut conduire à l’immobilité. La neige est tombée hier sur la banlieue ; tout le monde à l’air de s’en étonner, comme si c’était un miracle, ou une malédiction…

20 novembre 2025. J’apprends la mort de Jean-Claude Eloy. Né le 15 juin 1938, il fut proche de Pierre Boulez dans sa jeunesse, mais il s’en est vite affranchi ; invité par Karlheinz Stockhausen à travailler au Studio de musique électronique de Cologne, il a commencé à élaborer de grandes fresques dans les années 1970, ayant mieux que quiconque intégré l’influence des musiques extrême-orientales – et notamment les musiques savantes du Japon ancien.

Dans une nouvelle bédé très intime, Quentin Zuttion met à nu l’angoisse et les expériences corporelles p*d*. Comment, dans la pédérité, l’expérience la plus intime et la plus singulière de la violence entre-t-elle en résonance avec d’autres ? Comment le lien affectif communautaire peut-il venir fournir une solution psychique lorsque le corps menace de s’effondrer ?

C’est peut-être le degré d’étrangeté, ou la marque d’un écart envers les conventions du genre – même si le résultat se montre aux antipodes de ce que j’apprécie, et relis régulièrement, sans la moindre déperdition de plaisir, depuis l’enfance – qui me conduit à ne pas lâcher l’affaire « bande dessinée ». Mais il me faut préciser qu’à première lecture de nouveaux albums, je ne me préoccupe guère de ce que « ça raconte », préférant frotter mon regard au images : au trait, au travail de composition, voire aux couleurs. Ce n’est qu’un peu plus tard, quand le regard a été ne serait-ce qu’un peu satisfait, que je m’attache aux « histoires » (bien entendu, si Blutch reprend Lucky Luke, ça va plus vite : il y a des projets qui incitent à ne rien séparer – et quand ça arrive, on en redemande).

Continuer à tisser des liens avec la bande dessinée quand bien même on est conscient de la difficulté de faire passer ce qui anime matériellement ce territoire, dans ses plus étranges surgissements : ce qui circule d’une image à l’autre, d’une page à l’autre, d’une double page à l’autre, que les mots ont mal à saisir avec précision – l’histoire racontée (il arrive qu’il n’y en ait pas, mais c’est assez rare) ne gagnant rien à être redite de manière compressée ; et le trait, si singulier qu’il soit, ne pouvant être réduit à telle ou telle vaine description. Quoi de plus difficile à caractériser qu’un trait… ? Et pourtant, c’est par cette voie-là (qui est aussi voix, simultanément muette et parlante) que le courant passe – et que le cœur est touché.

Ce 22 janvier, La Voyageuse, trente-et-unième long métrage du cinéaste sud-coréen Hong Sang-Soo, sort au cinéma. Il s’agit de sa troisième collaboration avec Isabelle Huppert (après l’inoubliable In Another Country en 2012 ; et La caméra de Claire tourné à Cannes en 2017). Le film a obtenu le Grand prix du jury à Berlin en février dernier. Je suis allé le voir pour la première fois le 28 novembre dernier, sortant comme à chaque fois de la projection tout sauf déçu, ce qui ne signifie pas qu’on ne puisse l’être. Il suffit de jeter un œil sur le « conseil des dix » des Cahiers du cinéma (n° 816, janvier 2025) – « chef d’œuvre » (une voix), « à voir absolument » (deux voix), « à voir » (trois voix), « à voir à la rigueur » (une voix), « inutile de se déranger » (une voix) et « non vu » (deux voix) – pour se rendre compte qu’une partie de la critique montre une forme de lassitude, pendant qu’une autre continue de s’enthousiasmer.

Dix ans, une demi-génération, une miette au regard de l’histoire, un abîme si l’on considère les reculs et les renoncements en nombre que nous ne pouvons que constater depuis une décennie. Depuis ce mercredi terrible de janvier 2015 qui a marqué le début d’une série d’actes terroristes qui coûtera la vie à 17 femmes et hommes et fera 18 blessé.e.s parmi la rédaction de Charlie Hebdo, dans la rue, parmi les otages de l’Hyper Casher ; depuis ce déchaînement de balles tragiques, qu’est-ce qui a changé ?