Alors que cette chronique commence à s’esquisser un 5 décembre, jour de naissance de Jacques Roubaud, je constate qu’elle porte le numéro 31, soit le nombre exact de syllabes (ou de sons) qui caractérise le tanka (poème en cinq lignes : 5 – 7 – 5 – 7 – 7). Après vérification, je me rends compte qu’il en avait été de même l’an dernier, pour le trente-et-unième épisode de Choses lues, choses vues (sous-titré : Brocante de fin d’automne) qui s’intéressait à 13 ouvrages. Mais rien de volontaire dans cette répétition. Impossible décidément d’atteindre le nombre 32, réservé aux Sonates pour piano de Beethoven ou aux Rhumbs pour Charles Fourier de Michel Butor.
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Il arrive que nous soyons impatients de prendre connaissance de tel ou tel livre dont la parution est annoncée pour bientôt (par exemple, Le temps de la connaissance, de Reiner Stach, deuxième volume de sa monumentale biographie de Kafka ; ou Vivre dans le feu, le prochain – et dernier signé – Volodine). Il arrive aussi que la petite pile à l’origine de ces constellations ne présente rien d’attendu : simplement quelques pierres échouées dans le Terrain vague, que le chroniqueur a ramassées au cours de ses flâneries.
Continuer à faire semblant – qu’on se rassure, tel n’est pas le projet de cette chronique ; cette brève proposition m’est venue quand je cherchais à m’informer sur la liste des albums retenus pour la sélection officielle du Festival d’Angoulême.
L’obstination peut être contagieuse. Près de soixante ans après la mort de Spicer (le 16 août 1965), la Maison de Jack n’en finit pas de se bâtir. Nous l’habitons, sinon en poètes, disons en curieux – en fureteurs jamais en repos. Quand le domaine est entretenu avec élégance – c’est souvent le cas quand on se déplace à l’écart des grandes voies –, on ne peut que s’y sentir à l’aise.
Comme déjà dit en ouverture de telle brocante de saison, il n’est pas si simple de reprendre le chemin du Terrain Vague, après une coupure. Dans l’attente d’un déclic, je me rends au marché, découvrant en bonne place, dans la vitrine du marchand de tabac journaux, un nouvel opus de Modiano. Je l’acquiers aussi sec. Force de l’habitude ? Non. Avant le confinement de 2020, il ne me serait jamais venu à l’idée de mordre aussi rapidement à l’hameçon.
Avant de se déployer sous forme de constellation, les ouvrages dont il est question dans ces chroniques se sont d’abords empilés. Si mon regard se dirige en bas à droite de la table sur laquelle je travaille, je vois plusieurs piles qui se sont formées plus ou moins simultanément, en raison d’affinités supposées entre les livres qui les composent. La plus proche, celle qui doit alimenter cette nouvelle chronique, est un peu plus volumineuse que les autres.
Résumé des épisodes précédents. Ceci est un journal de lecture dont le principe est de s’ouvrir à ce qui arrive : de s’adonner au plaisir de lire, non par longues périodes, mais disons deux ou trois fois par jour, et en tous lieux – train, métro, salle d’attente, jardin public, bureau, chambre à coucher –, changeant de livre en fonction de la posture du corps et de la qualité de silence environnant. Et quand de maudits retards d’endormissement se profilent, on en vient à dévorer certaines pages qu’on aurait pu laisser tomber.
Dans le Terrain Vague, où le guetteur mélancolique est à l’affût de ce qui ne se laisse pas enfermer dans tel genre ou catégorie, la bande dessinée est bien autre chose qu’un souvenir pieusement entretenu : une forme encore et toujours en devenir. Touché par ce qui réanime certaines émotions graphiques ancrées en lui avant même l’apprentissage de la lecture, il tente de prendre langue avec ce dont les mots ont tant de mal à rendre compte. Comment converser avec le dessin – avec ces images, certes fixes, mais non figées, qui vivent en silence leur propre vie, tout en racontant en creux des histoires, parfois sans paroles, mais non sans récit ?
Les livres reçus en cette rentrée commencent à former une pile, certes raisonnable – rien à voir avec les montagnes d’ouvrages débordant de partout dont j’ai été témoin dans certains bureaux de la Maison de la Radio (sans jamais envier leurs destinataires, bien au contraire). Du coup, comme l’essentiel de cette pile ne m’arrive pas par hasard, j’ouvre à chaque fois sans trop tarder ces nouveautés, surtout si quelque indice incite à mener l’enquête (en hommage à Emmanuel Hocquard, ces chroniques auraient pu s’intituler Un privé à Diacritik).
Je reprends : le projet de cette brocante est de déposer dans un certain ordre ce dont on n’a pu parler en temps voulu. Positionner sur une natte – ou un drap, ou à même le sol – divers objets, dans le but d’inciter les flâneurs attentifs à en acquérir un ou deux, c’est d’abord faire de la mise en page éphémère : composer dans l’espace, un rectangle jaune en côtoyant deux autres ivoires, puis un quatrième, couleur terre, avant que d’autres ne s’ajoutent, remettant en jeu, à chaque fois, la donne graphique. Il arrive que l’agencement soit impeccable : n’y touchons plus !
Au moment où tombent les premiers chiffres confirmant la bonne réception en salles d’Anatomie d’une chute de Justine Triet (262 000 entrées pour 379 copies au terme du premier week-end d’exploitation, ce n’est pas rien), me revient une remarque saisie au vol au cours des premiers échanges après projection : c’est vraiment bien, mais il manque « quelque chose ».
Ce 2 juin, alors que la rédaction de cette chronique est en principe achevée, j’apprends la mort de Kaija Saariaho, une des plus grandes compositrices de notre temps.
Prologue. De Pier Paolo Pasolini à Simon Hantaï, de Charlie Mingus à Claude Ollier, d’Alain Resnais à Alain Robbe-Grillet, de Cyd Charisse à Christian Dotremont (et j’en passe), l’année 2022 a été fertile en centenaires. Il en est de même en 2023, Geneviève Asse (artiste peignant à la pointe de l’œil) et François Cavanna (co-inventeur de Hara-Kiri) ayant ouvert le bal en janvier et février dernier.
À la frontière, on peut ressentir un certain détachement envers ce qui ne cesse de tomber en toutes saisons, tout en entretenant une curiosité maladive pour ce qui a le pouvoir de relancer l’attente, en la décevant. Aujourd’hui, c’est bande dessinée, avec cet etc. relatif à de trop rares débordements du champ qui, s’ils ne satisfont guère les aficionados de la BD, comblent les amateurs d’imbrications inédites entre les mots et les images.
Beaucoup de temps perdu, nous dit-on, dans de vains échanges sur les réseaux sociaux. On sent une étrange satisfaction chez ceux qui nous font prendre conscience de la toxicité de ces lieux. Et quelque amertume parfois chez qui les abandonne à leur triste sort. Mais, vu du Terrain Vague, ces réseaux peuvent devenir des forêts primitives, ou plus modestement des bois à peine entretenus, où l’on sème des cailloux, non pour retrouver son chemin, mais pour indiquer qu’on est passé par là. Et en même temps que l’on sème, on imprime, parfois lourdement, l’empreinte de nos pas : souvenirs pour les temps futurs.