Il n’est pas nécessaire de choisir entre les peines, entre les révoltes, entre les dégoûts. Il est même toujours un peu vulgaire de les hiérarchiser. Tous sont légitimes quand ils demeurent sincères. Mais comment ne pas s’interroger sur l’immensité de l’écart qui sépare le désespoir palpable, déployé dans une authentique et émouvante sidération collective, suscité par l’incendie de Notre-Dame-de-Paris, de l’indifférence manifeste associée aux millions d’hectares de forêt sibérienne partis en fumée ?

Le 24 juin, Cyril Delhay, professeur d’art oratoire à Sciences Po Paris, remettait à Jean-Michel Blanquer un rapport intitulé « Faire du grand oral un levier de l’égalité des chances ». Et il faut au moins un professeur d’art oratoire de Sciences Po Paris pour avoir l’audace de parler de baccalauréat et d’égalité des chances quand la « réforme » du baccalauréat menée par M. Blanquer achève de liquider ce que cet examen pouvait encore avoir de caractère égalitaire.

Oui, la chair est triste, et il n’est nul besoin d’avoir lu tous les livres. Cette chair putride – restes d’animaux macérés, mélange de sang séché et d’os broyés – utilisée dans les canons à eaux des CRS pour disperser les manifestants, en France … elle dit quelque chose. Elle annonce, bien au-delà de cet infime exemple, un nouveau temps : celui du « sans limite ». Celui où la brutalité rend fière, où elle peut être assumée avec orgueil, même dans l’abject, même dans l’immonde.

Carola Rackete a été arrêtée par la police italienne. Les policiers italiens n’ont pas refusé d’obéir à l’ordre qu’ils avaient reçu de l’interpeller. Carola Rackete a été arrêtée parce qu’elle a refusé d’obéir. Une autre femme, toujours en Italie, est également emprisonnée et accusée pour le même motif : Pia Klemp risque vingt ans de prison et 15000 euros d’amende pour chaque vie qu’elle a pu préserver. Carola Rackete et Pia Klemp ont été arrêtées pour avoir dit « Non », pour avoir refusé de participer à la souffrance et à la mise à mort d’autres êtres humains, pour avoir exercé le pouvoir fondamental et irrévocable des peuples : refuser d’obéir.

Une princesse aux cheveux bleus veillait sur les aventures de Pinocchio. Rezo, le youtubeur allemand de vingt six ans arbore, lui, une mèche de cette même couleur. Jusqu’à présent, ses vidéos semblaient le traîner de canapé en canapé, un pied dans le pays des jouets, un autre dans le monde adulte. On y chantait sur des traductions google, on se tapait des barres sur les photos d’enfance entre potes, on se moquait du playback des plateaux télé et on s’adonnait à des reprises aux mots bien pesés. Seulement, en s’aventurant en politique juste avant les élections européennes, le youtubeur bleuté se voit propulsé porte-parole générationnel en couverture du Spiegel.

Contester le désastre n’est plus guère possible. La vie est en train de s’effondrer sur Terre. La très prudente ONU parle de menace existentielle directe, les scientifiques pointent le risque d’extinction d’un million d’espèces à court terme. Il ne reste plus que quelques marginaux insignifiants pour douter de la gravité de la situation. En revanche, tout est plus complexe dès qu’il s’agit de penser les causes ou de proposer les solutions.

Les neurosciences, outil managérial des « réformes » Blanquer : l’affirmation demande explication et exige surtout son histoire, son récit, celle d’une idéologie en marche qui, désormais, préside aux décisions prises au sein de l’Éducation Nationale, à commencer par la suppression manquée de l’Inconscient et du Travail dans les programmes de philosophie en Terminale.

Tout a commencé jeudi 21 mars 2019 vers 19h00 quand j’ai posté ce tweet assez simple escorté des portraits de Marx et Freud : « Le nouveau programme de Terminale en philo vient de tomber : deux notions disparaissent et non des moindres : le Travail et l’Inconscient. C’est-à-dire Marx et Freud : qui a dit que la « réforme » Blanquer n’était pas idéologique et orientée politiquement ? ».

En 1954, le monumental Palais de Justice de Bruxelles héberge les installations destinées à rendre compatibles les normes de télédiffusions de plusieurs pays. Ce fameux système Eurovision se dote d’une mire télévisuelle composée d’un disque cerclé des douze étoiles européennes, et de multiples rayons entrecroisés : la rigueur géométrique symbolise ainsi l’égalité d’accès au réseau et les interdépendances nouvelles entre États.

Tenir se conjugue au présent vif et sans objet depuis quelques temps à la Maison des écrivains et de la littérature. Tenir au quotidien. Tenir à cela comme si le quotidien donnait à une équipe de onze personnes la joie du travail accompli avec confiance, d’un travail nécessaire à notre société, parce que la mission de la Maison est de prendre soin de la littérature, donc des auteurs.

France-Inter reçoit Xavier Dolan. C’est vendredi matin, il pleut sur Bruxelles après une semaine à croire que l’été s’est installé sur l’Europe, précoce, déréglé — mais non : l’hiver est revenu. Le cinéaste est interviewé à la veille de la sortie de son nouveau film, Ma vie avec John F. Donovan (au cinéma le 13 mars 2019).