Son nom est Bernie, Bernie Gunther. À Berlin à la fin des années 20, l’âge d’or de la République de Weimar touche à sa fin et le jeune enquêteur imaginé par Philip Kerr fait ses premiers pas à la Kriminalpolizei, chargé d’élucider une série de meurtres violents et sordides. Tel est le point de départ d’une intrigue qui mêle adroitement histoire réelle et fiction policière qui convoque des tueurs en série sur fond de montée du nazisme dans le Berlin interlope et doré de la fin des années 20.

Politique et indispensable : tels sont les deux termes qui qualifient sans détour le Traité des Sirènes, suivi de Musiques du nom que Philippe Beck vient de publier. Dans une réflexion aussi brillante que constamment stimulante, Philippe Beck poursuit le travail entamé dans La Berceuse et le clairon pour venir éclairer le rôle de la parole, du chant et de la musique dans les liens qui se tissent d’un homme à l’autre.

Samuel Beckett disait d’Emmanuel Bove qu’il avait le sens du détail touchant. Il me semble qu’on pourrait reprendre cette remarque au sujet de Peter Handke, et pas seulement parce que ce dernier a traduit en allemand plusieurs textes de l’auteur de Mes amis. Encore faudrait-il préciser que “touchant” n’est pas à prendre selon l’acception sentimentale du mot, mais de la manière la plus matérialiste qui soit. Cela nous touche comme une main amie peut concrètement nous toucher, par surprise : on le sent physiquement, comme on le ressent émotionnellement.

Une splendeur : tel est le mot qui vient à l’esprit quand on achève la lecture de Nous sommes maintenant nos êtres chers que vient de faire paraître Simon Johannin. A la fois incandescent et sombre, ce recueil marque l’entrée du jeune romancier en terre de poème après L’Été des charognes et Nino dans la nuit. Ici, la poésie devient comme un hymne tremblant mais confiant à tous les corps disparus qui peuplent les nuits du poète.

« Des éclats d’amour, Patti, disait-il, des éclats d’amour » : cette phrase, Sandy Pearlman la prononce pour définir la Médée que Patti Smith et lui auront en vain rêver de composer. Patti se trouve trop âgée pour le rôle, ce que conteste Sandy, la pensant « plus que capable de négocier le regard noir de son miroir brisé ». La phrase excède ce seul contexte au point de revenir à la fin de L’Année du singe, quelques pages « en guise d’épilogue » puisqu’il est impossible d’apposer le mot fin sur un livre qui n’est qu’une longue dérive : « la glace avait glissé entre mes doigts et lorsqu’elle avait heurté le sol, j’avais entendu la voix de Sandy qui disait des éclats d’amour, Patti, des éclats d’amour ».

1.Il y a ce qui n’est pas un paradoxe : l’art de se montrer “classe” à partir de choses, de personnages, de situations qui ne le sont pas. Juste revanche sur ce qui ne cesse de proliférer un peu partout et nous pourrit l’existence : ces choses qui prétendent être porteuses d’une certaine distinction et qui, en réalité, sont d’une vulgarité sans nom. Retournement bienvenu ! Peut-être qu’au fond, seuls les “déclassés” ont encore la classe en ce monde où les fausses élégances ne manquent pas d’arbitres emperruqués pour en faire l’éloge.

Guillaume Métayer, poète et traducteur littéraire du hongrois et de l’allemand, nous invite dans son dernier livre A comme Babel, à entrer dans son atelier de traducteur qu’il appelle sa « cuisine ». On y observe le traducteur à l’œuvre, aux prises avec les difficultés, les défis, les enjeux de la traduction poétique. Le livre traite de ce qui est au cœur de l’activité du traducteur, la lecture et l’écriture. L’auteur aborde la traduction comme « une écriture à deux », nous conduisant à travers tous les chemins de lecture-interprétation, changements, pertes, enrichissement, dialogue entre les langues, les sonorités, les rythmes, les références culturelles, les processus de création et recréation textuelle poétique.

« Le vrai est toujours entre deux personnes ou deux choses », écrit Muriel Pic dans Affranchissements paru au Seuil, dans la belle collection « Fiction & Cie » dont le nom offre un prolongement poétique à l’assertion de l’autrice : le vrai est toujours entre réel et fiction, entre vécu et rêve, dans cet entre-deux que seul un récit sous forme de dérive permet d’espérer atteindre, comme on guette une côte ou un bord.

Vient de paraître aux éditions du CNRS le bilan de ce que furent la vie scientifique et la carrière de Pierre Bourdieu. Soit un énorme volume de 964 pages en forme de dictionnaire rassemblant 646 entrées et un grand nombre de collaborations. Un tel volume qui ouvre en introduction sur un mode d’emploi se dresse devant nous tel un monument ou une stèle. Il vient à son heure alors que Bourdieu est mort au début du XXIe siècle mais qu’il continue à inspirer de nombreux travaux et à être abondamment cité de par le monde.

Doggerland, paru hier en Folio, est de ces romans dont on sait, dès la première lecture, qu’ils s’imposeront comme des classiques. Difficilement réductible à un thème, profondément situé et engagé dans une époque de crise, le livre fascine autant qu’il échappe en autant de pistes et perspectives prolongées dans un grand entretien qu’Elisabeth Filhol avait accordé à Diacritik lors de la sortie du livre en grand format chez P.O.L.

La robe qui donne son titre au saisissant récit de Nathalie Léger est celle que porta l’artiste Pippa Bacca pour un voyage qui devait la conduire en auto-stop de Milan jusqu’à Jérusalem, afin d’effacer les horreurs de la guerre. Mais ce voyage a pris désastreusement fin en Turquie, où la jeune femme fut violée et tuée. Cette robe, qui était un instrument de réparation, est aussi une surface graphique qui prend sa part de la salissure et des ordures du chemin, qui témoigne concrètement du parcours de l’artiste. Robe blanche et page blanche, performance et récit, c’est dans cet écart que s’invente l’étonnant texte de Nathalie Léger, avec sensibilité et élégance.

La parution de Confinements en œuvre de Manu Larcenet invite aux re-lectures de deux ouvrages d’importance : Peu de gens savent et Nombreux sont ceux qui ignorent, deux sommes graphiques presque encyclopédiques fortes de « révélations fondamentales permettant aux imbéciles d’appréhender le monde avec un minimum de sérieux ».