Comment dire l’expérience d’un ailleurs en passe de devenir le présent globalisé quand on ressent un immédiat « sentiment d’irréalité. L’impression de ne pas être là » ? Tel pourrait être le problème qui se pose à Alexandre Labruffe pour (d)écrire son Hiver à Wuhan et (re)composer depuis des mots arrachés à l’« irréalité » comme un récit projeté et démantelé parce que l’auteur se trouve, justement, sur les lieux d’une crise mondiale venant percuter tout ce qu’il avait imaginé ou pré-vu.

« La langue se souvient de toutes les phrases qu’elle a dites, de tous les mots qui sont venus la rendre vive et la parer. Chaque mot est la surface d’apparition d’un sens qui s’est constitué peu à peu, au cours de siècles et de siècles de formation. » Il en va, d’une certaine manière, de même avec l’œuvre de Jean-Christophe Bailly (dont je viens de citer deux phrases, extraites de Saisir, 2018, p. 121) : chacun de ses essais se souvient de toute une constellation de livres dont il actualise et relance la réflexion proliférante.

Le vif et subtil essai de Jérôme Meizoz prolonge des réflexions menées depuis près de quinze ans sur la posture littéraire : de Rousseau à Houellebecq, il s’agit de dessiner l’histoire de la littérature « en personne », à travers le souci de l’incarnation et de la présence médiatique de l’écrivain, depuis l’entrée dans l’ère moderne.

Indiscutablement, Benoît Toqué est une figure à suivre de la jeune scène poétique française contemporaine. Depuis le rythme plastique de ses poèmes jusqu’à ses performances, Toqué déploie un univers ironique où, entre répétitions frénétiques et variations par revenance, on ne cesse de s’interroger sur ce qu’est devenue l’histoire et sur ce qui reste de littérature en nous. Coup sur coup, Toqué sort deux textes, l’étonnant et inventif Contrariétés et le spectaculaire Entartête : deux textes qui ont décidé Diacritik à aller à la rencontre du jeune auteur à la faveur d’un grand entretien.

Le livre d’Emmanuel Carrère est un tel événement médiatique qu’on a le sentiment de l’avoir lu, avant même de l’ouvrir : ce sentiment, c’est celui finalement d’une certaine familiarité, avec une manière de poser sa voix, comme avec une galerie de figures qui nous accompagnent tout compte fait depuis L’Adversaire.

Au fil des ans, Jean-Pierre Martin nous a donné de beaux essais sur Queneau, Michaux ou Orwell. Il y a peu, c’est au thème stimulant de la curiosité qu’il consacrait un ouvrage régénérateur. Mais changement de cap cette fois avec un propos terriblement d’époque et combien douloureux : la folie dans ses variétés et telle qu’elle semble se répandre tout autour de nous.

Recevoir Yoga au cœur de l’été m’a permis de le lire avant la déferlante médiatique, en amont des entretiens qui se télescopent, hors des avis de toutes celles et tous ceux qui ont (ou non) lu le dernier Carrère et les phrases manifestes en boucle de l’écrivain — comment rester original dans ses réponses quand on vous pose toujours les mêmes questions ? Comment dès lors convaincre les lectrices et lecteurs de plonger dans un roman majeur dont ils ont la sensation d’avoir déjà tout lu ?

Reprise des chroniques en forme de constellation…Tant de choses à lire, puis à commenter s’il nous reste du temps, de ce temps que nous préférons le plus souvent employer à la lecture, car là au moins nous avançons. Même s’il nous arrive d’emprunter de fausses pistes, et d’ainsi nous égarer, le soir nous n’en sommes pas au même point qu’au réveil. Tandis que, quand nous écrivons, ne serait-ce que quelques notes de lecture, nous prenons plus souvent la gomme que le crayon… En ces derniers jours d’un été plus chaud que de coutume (l’automne arrive et il fait 35° en région parisienne), quelques essais de voies – dans l’ordre : bande dessinée, cinéma, poésie.

À l’occasion de la sortie en poche (Actes Sud Babel) de Kanaky. Sur les traces d’Alphonse Dianou, Diacritik republie le grand entretien que Joseph Andras avait accordé à Sarah Lefèvre lors de la sortie du livre en grand format (2018).