Le journaliste américain Ted Conover avait passé six semaines en immersion à Cargill Meat Solutions, abattoir du Nebraska, en tant qu’inspecteur du service sanitaire (cf. reportage publié par Feuilleton dans son n° 16, du printemps 2016, sous le titre « Le tribut de la chair »). Geoffrey Le Guilcher s’est lui fait engager en tant qu’ouvrier intérimaire dans un abattoir industriel de Bretagne, rebaptisé Mercure, à l’été 2016. Il y a passé quarante jours en immersion totale, en est revenu avec un livre coup de poing : Steak Machine.

Colette Fellous © C. Hélie/Gallimard

Comment (re)construire depuis des Pièces détachées, quand tout n’est plus que chaos et fragments ? Telle pourrait être la question centrale posée par Colette Fellous dans son dernier roman. Écrire le monde qui vous entoure depuis un profond sentiment de deuil, la mort d’un ami qui ouvre une béance et fait écho à toutes ces vagues, celles de la Méditerranée, celles des attentats, puisque ce terme woolfien est désormais tout autant associé à l’infini de la mer qu’à celui de la destruction. C’est du passé que surgit peut-être la survie, d’un adieu multiple comme du don d’un livre si longtemps promis.

Autoportrait © Jean-Philippe Cazier

Jean-Philippe Cazier publie aux éditions Al Dante un livre déroutant, dès son titre, L’La phrase. L’. Déroutant non parce qu’il serait obscur ou étrange mais parce qu’il séduit, au sens étymologique de ce verbe, mène ailleurs, sur le chemin d’une langue qui se construit tout en s’énonçant, refusant tout sens figé, toute syntaxe absolue et butée.

Cette « langue en fuite » (non parce qu’elle serait sans courage mais parce qu’elle déborde) est au cœur d’un projet aussi poétique qu’il est politique : extraire la phrase de la gangue des habitudes et parlures, accepter les héritages et filiations tout en les mettant à distance, refuser ces paroles gelées dont nous abreuvent les médias, toutes ces « phrases mortes à la surface de la page ». Ainsi le livre peut-il être déroute, parfois silence et ombre, le plus souvent dynamite, l’un de ces putschs par lesquels le sens advient pour se perdre en nous.

La publication de L’La phrase. L’ était l’occasion rêvée de questionner Jean-Philippe Cazier sur son rapport au monde et à la langue (la sienne, celle des autres), sur les crises, sujets si présents dans ses livres comme ses articles, dans Diacritik ou Chimères principalement.

Jacques Derrida (DR)

L’histoire du concept de déconstruction – en philosophie et au-delà de la philosophie – est longue et complexe. Mais c’est ici au sens spécifique donné à ce mot par le philosophe français Jacques Derrida que je veux exclusivement référer afin de réhabiliter l’ampleur et la subtilité de ce geste aujourd’hui souvent décrié, essentiellement d’ailleurs par ceux qui ne le connaissent pas. L’amour, qui traverse cette démarche de part en part, semble-t-il, inquiète. Et parce que Derrida a toujours pensé et écrit dans une chronologie décalée, c’est maintenant plus que jamais, alors que notre temps radicalisé est comme allergique à toute forme de subtilité et de nuance, qu’il faut le lire et l’affronter.

Jean-Baptiste Del Amo

Le sous-titre de Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo pourrait avoir des accents balzaciens (Grandeur et décadence d’une exploitation agricole) ou zoliens (Histoire naturelle et sociale d’une famille), sur un siècle de 1898 à 1981 : dans le Gers, à Puy-Larroque, tout semble d’abord un « perpétuel recommencement », dans une ferme qui suit le rythme des saisons et cycles naturels, avant que la petite exploitation familiale ne devienne un élevage de porcs industrialisé et intensif, selon un double mouvement d’accélération et de chute, jusqu’à « l’effondrement ».
Le magnifique et très dur roman de Jean-Baptiste Del Amo, au-delà de ses qualités littéraires, épouse la course folle qu’est devenu l’élevage, au mépris de tout respect de la nature comme des animaux, tout en dévoilant jusqu’à l’insoutenable une violence et une cruauté qui s’exercent aussi bien sur les hommes que sur les bêtes.

Tanguy Viel

Ce vendredi 17 mars se poursuit le cycle des « Soirées Diacritik » initié à la librairie Atout Livre qui est désormais le partenaire de nos rencontres littéraires et critiques où, régulièrement, un auteur vient échanger avec la revue et le public autour de son œuvre.
Ce nouveau rendez-vous, animé par Johan Faerber (Diacritik) et David Rey (Atout Livre), prend place vendredi à 19h30 avec Tanguy Viel à l’occasion de la récente parution de son noir et puissant Article 353 du code pénal (Minuit).

Rosa B. est devenue végétalienne en 2006 en réaction à la souffrance des animaux d’élevage avant de devenir blogueuse engagée en faveur de la cause animale. Depuis 2008, elle dessine sur son blog le quotidien d’une femme engagée volontaire dans un monde régi par des règles et de comportements millénaires.
Déjà auteure d’Insolente Veggie (La Plage, 2015), celle qui ne s’appelle probablement pas Rosa B. (mais dont le nom évoque instantanément l’artiste française spécialisée dans la peinture animalière et icône féministe… Rosa Bonheur) revient avec un second tome : L’antispécisme, c’est pas pour les chiens.

Diacritik vous propose, à l’initiative de Pierre Testard, son traducteur, une nouvelle de Camilla Grudova, « Bougie ».
La version originale de cette nouvelle, « Waxy« , a été publiée par Granta.

Camilla Grudova est une jeune auteure canadienne anglophone, elle vit à Toronto et vient de publier The Doll’s Alphabet, son premier recueil de nouvelles, en Grande-Bretagne, aux éditions Fitzcarraldo (février 2017), recueil inédit en France. The Guardian voit dans son œuvre des échos aux univers de David Lynch, Margaret Atwood and Angela Carter.

Ces deux livres, nous les avons évoqués dans Diacritik lors de leur sortie en grand format. Les voici disponibles en collection de poche : Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh Mc Keon, traduit par Carine Chichereau (10/18) et Pour la peau d’Emmanuelle Richard (Points), en librairies aujourd’hui.

Jonathan Safran Foer

Faut-il manger les animaux ? telle est la question percutante posée en titre de la traduction française (2011) du livre de Jonathan Safran Foer, Eating animals (2009), un essai publié parce qu’« il faut chercher un moyen de mettre la viande au centre du débat public, de la même façon qu’elle se retrouve bien souvent au centre de nos assiettes ».
Ce texte, mêlant souvenirs d’enfance, enquête et arguments philosophiques, a eu un impact indéniable sur ses lecteurs : Geoffrey Le Guilcher le cite en épigraphe de Steak Machine, récit de son infiltration durant 40 jours dans un abattoir industriel en Bretagne ; Diacritik en fait le titre d’une série d’articles consacrés à la cause animal en fiction et non fiction.

Albert Camus

Il suffit d’être un peu attentif pour entendre le nom de Camus dans la bouche de tout un chacun, comme si évoquer son nom ou une de ses phrases – prise au hasard dans un site de citations ou de vagues souvenirs scolaires –, conférait un label de crédibilité. Les hommes politiques, quelle que soit leur couleur, en sont friands et il est évident que je n’ai ni l’intention ni la possibilité de tout recenser mais plutôt de pointer un phénomène qui, selon son humeur du jour, irrite ou fait sourire, et en tout état de cause, plonge le nom de Camus dans le « politiquement correct ».

Friedrich Nietzsche

Il faut imaginer un Nietzsche philosophiquement glabre : telle serait peut-être la devise passionnée et rigoureuse ayant présidé à la patiente élaboration du magistral Dictionnaire Nietzsche dirigé avec générosité et force par Dorian Astor, tout juste paru chez Robert Laffont. À l’instar de la joueuse et tonitruante affirmation de Deleuze en lisière de Différence et répétition qui intimait à la philosophie de retrouver un Hegel philosophiquement barbu et un Marx philosophiquement glabre, le Dictionnaire Nietzsche emmené par Dorian Astor paraît partager depuis Nietzsche même le souhait profond et neuf, éminemment deleuzien, d’inventer de nouveaux moyens d’expression de la philosophie : où, à la croisée de l’histoire de la philosophie comme encyclopédie borgésienne et de la philosophie comme création et collage, Joconde moustachue du concept, il s’agit non de trouver mais de retrouver de Nietzsche l’ardeur philosophique.