Samuel Beckett a écrit directement en français Fin de partie après En attendant Godot au milieu des années 1950. La pièce a été ensuite créée en avril 1957 à Londres puis reprise le même mois au Studio des Champs-Élysées, à Paris, avec Roger Blin dans le rôle de Hamm. Ensuite, acteurs et lecteurs n’ont cessé de rejouer et réinterpréter un texte qu’on considère aujourd’hui comme un classique, de Alan Schneider à Pierre Chabert, Michel Bouquet ou György Kurtág.

En 2011, assistant à une mise en scène d’Othello par Ostermeier, à Sceaux, Delphine Edy est frappée par la foudre : « Une soirée inoubliable, un véritable choc esthétique. Le théâtre, ce soir-là, a la force de l’évidence. La vérité de cette dramaturgie crée des ponts entre le monde élisabéthain et le nôtre, se conjugue à la force d’un théâtre en prise avec le présent dont il enregistre les tensions et les ruptures et se veut éminemment politique, en invitant le spectateur à être acteur dans l’histoire, à commencer par la sienne propre ». Dès lors elle ne cesse de suivre le travail du metteur en scène et directeur de la Schaubühne de Berlin et en fait le sujet de sa thèse (Le Réalisme et son double au théâtre. Thomas Ostermeier, mise en scène et recréation).

Wajdi Mouawad aime les grandes fresques et ce spectacle de six heures, en trois parties, ne cache pas son ambition monumentale. L’ouverture en forme de dialogue inouï entre l’enfant et le vieillard qu’il sera pose les jalons de cette épopée diffractée. Il s’agit d’explorer les possibles d’une vie, d’abolir le hasard qui fonde une existence, de jeter les dés à plusieurs reprises pour voir ce qui se serait passé si… Si au lieu de prendre un avion, on en avait pris un autre. Voire si on n’en avait pas pris du tout.

Ce dimanche 27 novembre, à La Pop, s’est achevé « Titanic, hélas », d’Yves-Noël Genod. Celui-ci y fait ses adieux : « Ce sont mes adieux ! J’espère vous faire pleurer. Je suis en pleine forme mais, depuis quelque temps, plus assez de commandes et surtout pas assez de public pour continuer », dit-il. La cinéaste Vivianne Perelmuter dessine dans ce texte une trace de ce spectacle, de ces adieux.

Tout est énigmatique dans ce nouveau spectacle de Romeo Castellucci, Bros, dont le thème annoncé, « les violences policières », déclenche a priori diverses attentes et inquiétudes dans l’esprit du spectateur averti. Son titre d’abord, en forme d’aboiement, de demi-mot (un demi brother/un faux frère), de signe de reconnaissance entre mâles fiers de leur camaraderie et dont on se demande s’il évoque l’esprit de corps de la police, s’il réfère à une devise de fraternité, s’il est ironique, rythmique, ludique…

Avant que le spectacle commence, le personnage existe déjà, mais à peine, esquissé au creux d’un roman de Joy Sorman. Dans Comme une bête, l’autrice raconte le parcours initiatique d’un apprenti boucher. Au début de l’apprentissage, mention est faite d’une classe de garçons parmi lesquels on compte une fille, une seule à oser envisager ce métier d’homme : salissant, dangereux, éprouvant, au cœur de la chair des bêtes et du paradoxe de nos désirs. Car « nous aimons les animaux et pourtant, nous les mangeons… ». Amour, nourriture, boucherie et sexisme — et si tout cela n’était qu’une affaire de corps, d’incarnation, de théâtre donc ?

L’Amour qui se donne à voir ici n’a rien avec voir avec celui qui fait flamber les cœurs de Romeo Et Juliette et qu’une longue tradition a mis au cœur des enjeux dramatiques de nos spectacles. Sur le plateau de Love, crée en 2016 par Alexander Zeldin à Londres, huit personnages hétéroclites se croisent, se gênent, s’observent, se chicanent et se lovent maladroitement dans les chaises en plastique inconfortables d’un centre d’hébergement. Dans un espace trop petit, trop commun, ils tentent de cohabiter, se supporter et, souvent, ils s’aiment : un fils et sa vielle mère s’aiment, les quatre membres d’une famille recomposée s’aiment, deux immigrés issus de pays orientaux se parlent et sourient, une grand-mère et une petite fille se rapprochent…

C’est comme un marronnier un peu rassurant à la rentrée : un nouveau spectacle de Stéphane Braunschweig en ouverture de saison à l’Odéon. Cette année c’est le texte d’un auteur norvégien, déjà plusieurs fois mis en scène par Braunschweig, qui offre leur partition aux huit acteurs réunis pour tisser devant nous quelques histoires familiales douce-amères.

Le chapiteau est vaste, son centre est de gazon mais c’est d’abord dans les airs qu’il nous invite à regarder. Les jeunes élèves de la 33e promotion du CNAC (Centre National des Arts du Cirque) sont perchés là-haut, sur des balançoires à hauteurs diverses, dans le noir, penchés sur l’écran de leurs téléphones, comme isolés chacun dans sa bulle d’air, dans sa lueur, dans sa rêverie.  L’image initiale nous plonge dans l’univers onirique, presque encore enfantin, de ces jeunes gens comme des oiseaux de nuit virtuoses et maladroits et nous entraîne dans une bamboche vertigineuse composée de leurs envols et de leurs chutes. Simultanément ensemble et individualisés, ils sont, dès cette très belle ouverture, autant solistes que membres d’un collectif, et aussi bien représentants de leur génération qu’athlètes exigeants, aussi semblables à leurs contemporains qu’irréductiblement étranges. Ce sont ces tensions déroutantes que le spectacle va explorer.

Pour la deuxième fois, le génial collectif belge TG STAN (Theater group : stop talking about names) s’empare du non moins génial dramaturge français connu sous le pseudonyme de Molière et rendu ici à son patronyme moins usité, comme pour attirer l’attention sur l’humain plus que sur la référence car c’est moins au monument qu’on s’attaque qu’à ses personnages, à leurs faiblesses et au jeu qu’elles génèrent… J’ai raté la première fois… et je regrette ! tant ce second volet est hautement réjouissant, stimulant et dépoussière ce que qu’on a pu plaquer sur Molière de scolaire et de didactique.