On n’en aura jamais fini avec ce qui nous a incité dès l’enfance à prendre de l’écart – à perturber, ne serait-ce que d’un signe discret du regard ou de la main, l’ordonnancement sévère de la photo de classe, pour aller cheminer du côté des artistes, au lieu de courtiser, en bon élève, les maîtres : préférer l’inaccessible ouvert à tous aux sirènes de l’accessible fortement hiérarchisé. Les premiers chocs demeurent solidement ancrés dans la mémoire.

Chroniques de l’inactuel – tel est le titre, depuis toujours, de ces pages écrites en écho aux travaux de nos contemporains. Même s’il est question de nouveautés en librairie, ou ailleurs, ça ne change rien : l’actualité est éphémère et l’air du temps, hélas, prend de plus en plus souvent forme de dépression sur un monde en quête de lumière et de silence. L’inactuel, c’est la résistance en temps réel ; c’est l’ajout de quelques dissonances dans ce qui ronronne platement. C’est aussi manière de rester fidèle à l’incipit originel de ces chroniques. Décidément, l’automne est encore plus fertile que le printemps, cette année. Ça se bouscule dans nos constellations. So May we Start ?

Salve impressionnante de publications aux éditions Les Cahiers dessinés. Une revue, L’Amour, dont nous avons déjà parlé, et quatre ouvrages : Carnets de bord de Sempé, Le Monde selon Mix & Remix, Géant endormi de Brad Holland, Les dessins de Franz Kafka, auxquels il faut ajouter, aux éditions Noir sur Blanc, un livre écrit et dessiné par Frédéric Pajak : J’irai dans les sentiers. Pas loin de 1500 pages au total, les relations entre dessin et texte variant considérablement d’un volume à l’autre – le plus silencieux étant celui de Sempé, bénéficiant d’une brève préface (deux pages) de Patrick Modiano.

Avoir le goût des formes brèves, des livres peu épais – on dit parfois “plaquettes”, sans que l’on sache si c’est en lien avec le beurre ou avec le sang. Aimer les pages envahies de blanc, pas nécessairement de poésie – mais c’est en ce domaine qu’on en trouve le plus. Avoir le goût d’accumuler ces petits ouvrages, parfois délicatement fabriqués à la main jusqu’à former de sacrées piles, devenues “monstres” (n’oublions pas ce titre trouvé par Jean-Pierre Faye en 1975 pour le n°23 de Change : Monstre poésie).

Pluie de livres, tous intéressants, et même, pour certains, passionnants. Je ne crois guère qu’un “papier” (merveilleux que l’on puisse encore utiliser ce mot pour nos élucubrations sur Internet) puisse être autre chose qu’une sorte de montage de feuilles arrachées à un carnet de bord collées sur papyrus, roulé avant d’être introduit dans une bouteille jetée à la mer. C’est uniquement par jeu qu’on continue : jouer, non à convaincre – puisque “convaincre est stérile [ou (var.) : infécond]” comme l’a écrit Walter Benjamin –, même si l’on espère contaminer d’hypothétiques lecteurs et lectrices de passage, mais à créer ce que j’entends par “constellations”, ces cristallisations, en partie aléatoires, en partie construites suivant des lignes de tension, d’objets épars – étoiles plus ou moins lumineuses qui se détachent de la grisaille – que l’on observe, allongé au cœur du Terrain vague, oubliant de compter le temps qui passe.

Encore la bande dessinée ? Ce n’est pas fini, cette histoire ? On veut bien croire qu’il y a eu, récemment – enfin, il y a environ un demi-siècle – une explosion salutaire, suivie par quelques tentatives, de restauration tout d’abord, puis surtout de récupération, qui auront à leur tour provoqué quelques crises où se seront affirmées une, deux, et même trois générations d’auteurs et d’autrices que l’on aurait pu croire à première vue sans attaches, même si, pour une part non négligeable d’entre elles et d’entre eux, plus que respectueux des grandes figures de l’histoire du genre, ou disons du champ (de ruines) où se dressent encore fièrement quelques pierres à l’effigie de héros increvables, à peine érodées par le vent souvent mauvais de l’air du temps.

1.

C’est la meilleure nouvelle de la rentrée : une exposition “Anni et Josef Albers, l’art et la vie” se tient dans les salles du musée d’Art moderne de Paris jusqu’au 9 janvier 2022. L’ayant visitée dès son ouverture, j’ai pu constater sa réussite à tous points de vue, de l’accrochage au catalogue réalisé en collaboration avec The Josef and Anni Albers Foundation – un ouvrage de grande qualité, tant pour le choix des reproductions que pour les textes et la chronologie, redonnant au couple Albers la place qu’il mérite dans l’histoire de l’art du vingtième siècle : une des premières.

L’Enquête infinie est le troisième livre de Pacôme Thiellement publié dans la collection “Perspectives critiques”, dirigée par Laurent de Sutter aux PUF, après La Victoire des Sans Roi en 2017 et Sycomore Sickamour en 2018. Avec ses 552 pages, c’est de loin l’ouvrage le plus volumineux des trois – et probablement de cette collection. Le dernier chapitre de son livre précédent, Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or (Massot Éditions), sorti pendant l’hiver 2020 peu avant que l’épidémie de Covid-19 ne soit déclarée pandémie, s’intitulait Nous n’avons plus beaucoup de temps. On pouvait y lire que “si nous vivons un âge sombre (…), inquiétant (…), si la fin du monde c’est nous (…), la vie c’est nous. La richesse, c’est nous. La puissance, c’est nous (…). Le sens de la vie, c’est nous.” Je partage avec l’auteur de ces lignes un certain nombre de passions et d’humeurs, dont la mélancoliele mal de l’âme, comme on l’appelait dans les temps anciens. La mélancolie, moteur de l’écriture, contre la nostalgie.

1.

Lanterne magique de Jérôme Prieur, sous-titré Avant le cinéma (Fario, collection “Théodore Balmoral”), est la réédition, revue et corrigée par son auteur, de Séance de lanterne magique paru en 1985 chez Gallimard dans la collection “Le chemin”. Ce livre, j’étais passé à côté au moment de sa parution, comme cela arrive – et bien plus souvent qu’on ne l’imagine – avec certains livres dont on ne se rend compte que longtemps après qu’ils nous étaient destinés.

Cette année, quelques variations ont perturbé le calendrier routinier de nos rendez-vous culturels. Le Festival de Cannes par exemple a eu lieu en juillet. Et le Marché de la Poésie devrait s’ouvrir vers le 20 octobre, place Saint Sulpice à Paris, et non, comme de coutume, au cours de la première quinzaine de juin. Ce n’est pas que ces petits changements nous conduisent à mieux respirer, mais ne pas recopier mécaniquement nos agendas d’une année sur l’autre ne peut nous faire de mal. Grande fatigue de devoir répéter les mêmes gestes, et de plus sur plusieurs décennies, nous déplaçant toujours au même moment sur les mêmes lieux, attendant je ne sais quel retour – ou rentrée, comme on dit côté littérature, avec ces cinq ou six centaines d’ouvrages envoyés au début de l’été aux rédactions des médias influents censés en faire le tri : moment ô combien redoutable, car s’il peut y avoir du plaisir à découvrir de nouvelles publications, il y a surtout du pilon programmé, et, du moins chez les professionnels du tri sélectif, de l’indifférence pour ce qui ne participe pas d’un esprit de compétition soumis à l’air du temps.

À l’annonce de la mort de Jean-Luc Nancy, ma première réaction a été le silence, suivie de près par l’écoute de musiques que nous avions partagées. Puis, le désir de réentendre sa voix se faisant sentir, je me suis repassé quelques-uns des travaux que nous avions élaborés en commun dans le cadre de la création radiophonique à France Culture, au tournant des siècle XX et XXI. Beaucoup de souvenirs. Toujours agréables.

Comme il serait tentant de procéder comme Willem le fait depuis plus de quarante ans avec ses chroniques – Revue de presse, Images, Autre chose, etc. – pour Charlie Hebdo ou Libération : avoir à sa disposition un espace, pas nécessairement de grande dimension, où recenser quelques nouveautés, choisissant pour chaque ouvrage une image (et même le plus souvent un fragment d’image), à laquelle se contenter d’ajouter quelques mots – à peine une phrase – pour donner le ton. Et ce peu, ce très peu parfois, suffit pour que les lecteurs se disent que, si Willem en parle, c’est que l’ouvrage en vaut la peine.

Ça commence comme ça : “Vieil ami, je viens de relire ta longue lettre, mais je crois qu’en réalité je ne vais pas y répondre, non pas qu’il n’y ait rien à répondre à tes conclusions définitives, ni que je partage entièrement ton opinion, mais plutôt que je préfère discuter oralement de la chose avec toi ce soir où tu dois, paraît-il, nous faire chez Bernard, une « conférence » à ce sujet.”