Régler ses contes : Jean-Christophe Cavallin, Valet noir (Vers une écologie du récit)

Il n’est rien de plus difficile que d’écrire sur un livre qui touche au plus intime. Rien de plus indispensable, non plus, puisque c’est précisément là que ce livre atteindra ses lectrices et lecteurs. Alors, tenter d’abord d’aborder Valet noir de Jean-Christophe Cavallin par une citation, comme lui-même le fait au fil de ses pages qui tissent et construisent une écologie du récit — « frappé par la nature abstraite de l’absence ; et cependant c’est brûlant, déchirant. D’où je comprends mieux l’abstraction : elle est absence de douleur, douleur de l’absence — peut-être donc amour ? »

Ces lignes, Barthes les trace dans son Journal de deuil. Écrire le deuil absolu, pour l’écrivain, est peut-être la seule préparation possible du roman, depuis l’obscur de la forêt de Dante comme depuis la « cime du particulier », dans un Vouloir-Ecrire qui soit une nouvelle pratique de l’écriture — son objet comme sa manière. Changer, poursuit Barthes dans La Préparation du roman, c’est « donner un contenu », se « donner un nouveau « programme ». « Ce qui peut être nouveau, ce n’est pas de renoncer à l’écriture, c’est d’en changer, de changer son écriture », « romp<re> avec les pratiques intellectuelles antécédentes », « reprendre la marche, c’est-à-dire batailler, investir, planter ». Dans ce que Roland Barthes nomme roman et Jean-Christophe Cavallin une écologie du récit, chez le premier « l’écriture ou la littérature serait de l’ordre d’un savoir où (…) la pratique n’est pas distincte de la production » ; chez le second, « faire en sorte que les formes littéraires produisent du rapport au monde, des relations signifiantes avec le monde tel qu’il est ». Chez l’un une vita nova, chez l’autre des formes de vie. Chez l’un et l’autre, une forêt obscure, une méthode qui est aussi un chemin, des inspirations nouvelles (dont japonaises) pour construire un autre plaisir du texte, accepter que le deuil soit catalyse.

Aborder Valet noir par ce versant serait donc tenter de dire en quoi ce livre est formellement singulier : entre essai et récit, il est un tissage itératif de fragments qui sont autant de butées et d’avancées. Écrire autrement suppose de penser autrement, de refuser la linéarité factice du tout progrès, de se situer autrement dans le monde comme dans sa bibliothèque, d’apparier récit de soi et prose du monde, fiction et réalité, littérature et anthropologie — Sand, K Dick, Le Guin, Bateson, Leroi-Gourhan… Une écologie du récit n’est pas l’énoncé grandiloquent (et inapplicable) ou catastrophiste de grandes théories narratologiques et/ou environnementales, ce n’est pas le présupposé abstrait d’un lien à repenser aux animaux, aux plantes, à la Terre, c’est mettre entre nos mains un texte qui est ce qu’il énonce, qui prend le risque formel de ses enjeux.

Ce que Jean-Christophe Cavallin écrit de la poétique d’Ursula K. Le Guin vaut pour son livre : « La méthode ou l’allure Le Guin consiste à déjouer la ligne épisodique en entravant son progrès de digressions périodiques. Elle prend le temps et l’espace : elle investigue le terrain plutôt que d’y frayer une ligne, tête baissée, vers son but. L’histoire d’un héros (la ligne) lui sert de prétexte à l’histoire d’un monde (le cercle) ». Dans Valet noir, pas de héros mais un héron (et surtout un chien) et arpenter un lieu qui revient à remonter aux sources de l’histoire, celle du je qui écrit, celle du monde et des mythes et récits pour le dire, d’autrefois à aujourd’hui. « La logique du fragment est une logique périodique. L’idée s’éclipse, l’idée retourne. Elle s’absente sous une forme et revient sous un jour nouveau. J’essaie d’écarter l’habitude d’une pensée qui avance, qui progresse en se dépassant. Je m’exerce à une pensée qui retourne périodiquement, comme le soc dans son sillon, et approfondit son rapport au monde ».

Tout commence en lisière d’une forêt, par la peur d’un enfant qui, pour calmer sa panique intérieure, serre son chien contre lui : « mon père avait peur en forêt. Je repense à cette peur à cause de Lévy-Bruhl qui raconte l’initiation du jeune chasseur indien des plaines de Californie ». À partir de cette Expérience mystique pour Lévy-Bruhl, qui sera expérience mythique dans Valet noir, s’étoile un texte qui s’offre doublement et simultanément comme une réflexion et comme un récit, qui se donne comme l’une de ces « histoires pour ici et maintenant ». Que nous dit cette peur de l’enfant, en quoi est-elle celle que l’homme aujourd’hui éprouve face à une nature de nouveau indomptable ? Quel lien entre un chien qui fait soudain irruption au cœur d’un été et un deuil impossible ? Ces liens sont justement ceux qu’une écologie du récit (se) doit d’explorer, ceux qu’affronte Valet noir.

Comment écrire dans les temps extrêmes, qu’ils soient collectifs ou intérieurs ? Ce n’est pas en s’échappant dans des fictions hors sol, composant abstraitement avec la complexité terrifiante de notre ici et maintenant que nous pourrons le faire mais bien en réglant nos contes, en acceptant d’entrer dans l’expérience, d’être témoins, de situer nos récits. L’homme a quitté la Terre, il ne l’habite plus, il en est le colon et le touriste, le gardien de musée et l’antiquaire. L’homme explore et exploite, tout en affichant un pseudo-souci de préserver et conserver (qui n’est qu’une autre forme d’appropriation), dans un dialogue solipsiste avec lui-même. Il anthropise, projette ses formes, impose ses imaginaires. Il a oublié ce qui faisait récit autrefois ou ailleurs, quand l’homme s’adonnait aux rituels ou composait des mythes pour affronter ses terreurs, dire son milieu, quand un monstre savait traduire la panique qui le hante. Aujourd’hui tout est fiction — l’eau qui coule inépuisablement de nos robinets, le all access et all inclusive sans attente ou désir — mais ces fictions ont perdu tout ancrage. Il nous faudrait accepter de ralentir, de sortir de l’appropriation (qu’elle soit domestication, muséification ou possession), de ces récits anthropisés reposant sur l’éternité de nos spéculations, de nos logiques d’hyper-extraction. Ces temps extrêmes qui sont désormais nôtres ne cessent d’en battre le rappel : la condition humaine est condition terrestre, nous sommes une partie d’un tout et devons produire autrement nos mondes, nos regards et nos récits. Pour cela nous devons affronter nos peurs au lieu de les abstraire dans des fictions confortables, accepter les « logiques périodiques » contre cette linéarité factice, cette ligne de progrès constant et oublieuse de ses effets, celle d’une « espèce hypertélique qui surjoue son humanité ».

Et c’est l’un de ces récits que nous propose Valet noir, ouvert à l’altérité la plus radicale tout en demeurant conscient de ses ancrages, un récit qui sort des climatisations confortables et réconfortantes, pour affronter des peurs et des deuils multiples, personnels et collectifs. Cette nouvelle écologie de l’imaginaire est située — ici dans un lieu géographique autant que littéraire, une autre vallée noire, un moulin en lisière d’une forêt. Elle renoue avec les terreurs de l’enfance, les deuils de l’âge adulte, elle relit et relie, contre les fictions fausses de l’immédiatement disponible. Elle accepte ce qui est butée, ce qui résiste aux évidences. Faire retour à soi et en soi, c’est retrouver la magie des coïncidences, une poétique des enchevêtrements, un souci de l’autre et du monde. Deuil de toute abstraction, Valet noir est dès lors une manière de se rendre, dans tous les sens de ce verbe : arpenter un lieu et ce qu’il dit de nous et le cartographier autrement, écrire depuis cet espace autant géographique qu’intérieur et accepter une forme de reddition à l’ordre du monde, contre nos artificielles fabriques fictionnelles.

Jean-Christophe Cavallin, Valet noir. Vers une écologie du récit, éditions José Corti, « Biophilia », 304 p., 21 € — Lire un extrait en pdf ­— Lire ici l’entretien avec Jean-Christophe Cavallin