Avec Mue, Stacy Doris achève l’une des œuvres poétiques sans doute parmi les plus importantes de notre contemporain. Emportée par la maladie en 2012, Stacy Doris offre ici un puissant dernier chant, un testament adressé à son mari ainsi qu’un legs vibrant à ses enfants. Diacritik est allé à la rencontre d’Anne Portugal et Pierre Alferi qui ont traduit Mue pour les éditions P.O.L afin d’échanger avec eux à la fois sur la mémoire de Stacy Doris, sur sa place à l’importance grandissante dans la poésie américaine et sur leur remarquable travail de traduction où à la sensibilité la plus à vif répond le souci formel le plus avisé. Vous l’aurez compris : il faut lire Stacy Doris.

Le capitalisme est un extractivisme : si ce fait semble aujourd’hui une évidence dès lors qu’il s’agit de matières premières et de ressources naturelles, il est désormais documenté du côté de nos données personnelles et de ce que Shoshana Zuboff nomme L’Âge du capitalisme de surveillance qui paraît en poche chez Zulma. Extraire et analyser des data permet de prévoir (et modifier) nos comportements, notre vie sociale, nos émotions et nos votes. Cette industrie opaque menace nos libertés et nos démocraties, dans une forme d’indifférence radicale. Il s’agit donc ici de décrypter les mécanismes et rouages d’une nouvelle logique capitalistique, d’offrir la « cartographie d’une terra incognita ».

« Je parle, non comme tant d’autres pour déplorer une fin mais pour promouvoir un début et sur ce début Baya est reine. Le début d’un âge d’émancipation et de concorde, en rupture radicale avec les précédents et dont un des principaux leviers soit pour l’homme l’imprégnation systématique, toujours plus grande, de la nature […] la fusée qui l’annonce, je propose de l’appeler Baya. »
André Breton, Derrière le miroir, novembre 1947

Plutôt qu’une fusée, pour moi, Baya est une comète. Une apparition jaillie des tréfonds insondables de l’espace que personne n’aurait imaginé voir un jour s’épanouir au firmament des grandes figures de l’art.

Pendant “les fêtes” (appellation dont le sens m’échappe parfois – ou plutôt qui me conduit à m’échapper, notamment par la lecture), j’ai continué à explorer l’œuvre de Roberto Bolaño, auteur aujourd’hui fameux (comme en témoigne le dernier Goncourt qui se réclame à haute voix de lui), dont je dois avouer n’avoir lu jusqu’ici que les livres de taille relativement modeste – le  plus marquant dans mon souvenir étant La littérature nazie en Amérique (en passionné de vies imaginaires, de Schwob à Borges) et le plus épais, Le Troisième Reich (à quoi s’ajoutent plusieurs recueils de nouvelles, de brefs romans comme Étoile distante, et l’essentiel de la poésie).

« Nous vivons dans l’espace » : c’est cette (paradoxale et fausse) évidence qu’interroge Georges Perec dans Espèces d’espaces (1974), à la demande de Paul Virilio, qui souhaite inaugurer avec ce titre sa collection « L’espace critique » chez Galilée. Le livre de Perec sera, dans son ensemble, cet espace critique, soit le questionnement de nos manières d’habiter et penser des lieux « multipliés, morcelés et diversifiés », proches ou plus lointains et de ce que ces espaces disent d’un lien consubstantiel à l’écriture. Espèces d’espaces vient de paraître dans « La Librairie du XXIe siècle » des éditions du Seuil et cette édition augmentée d’un riche cahier de documents et archives matérielles permet de mesurer combien ce texte est central dans l’œuvre de Perec comme dans nos présents.

Prière pour les voyageurs, le premier roman de l’auteure américaine Ruchika Tomar, a comme lieu le Nevada, une zone située quelque part dans cet Etat désertique des USA et dont la ville la plus célèbre, Las Vegas, n’est qu’un ensemble d’illusions grâce auxquelles tuer le temps en dépensant l’argent que l’on n’a pas. Le roman ne se situe pas à Las Vegas mais, loin du kitsch et du clinquant, dans une zone à part, déconnectée, une sorte d’anti-rêve américain, encore plus désertique.

Si vous aimez Instagram et les magazines people, Monument national de Julia Deck est fait pour vous. À Anéantir de Michel Houellebecq (dont un des attraits serait d’offrir une version romanesque de Bruno Le Maire), préférez Monument national de Julia Deck qui vous donne le couple présidentiel Macron plutôt qu’un simple ministre. « Dernière demeure d’une gloire nationale, figure du patrimoine français », le coquet château qui sert de cadre au roman (sorte de Downton Abbey en vallée de Chevreuse) est au coeur d’un récit à la structure aussi implacable qu’une partie de Cluedo, un roman à tiroirs aussi profonds que ceux des commodes Louis XVI qui le meublent.

Décidément, cette rentrée d’hiver livre une formidable moisson de premiers romans dont le remarquable Sans chichi d’Elsa Escaffre qui vient de paraître chez Bourgois. Dans un chant funèbre à son grand-père garde-champêtre, la travailleuse du texte telle qu’elle se présente tisse un récit étonnant et profondément neuf où, à l’aïeul disparu, répondent les funérailles nationales de Jacques Chirac. Œuvre de montage, de démontage, de vernissage et de décrochage, Sans chichi s’offre comme une véritable performance où poétique et plastique tressent un chant unique où la mélancolie ne cesse de guetter, venant, plus largement, confirmer combien Bourgois, sous la houlette alors de Clément Ribes, participe du profond renouvèlement de notre contemporain. Autant de raisons d’aller à la rencontre de la jeune romancière le temps d’un grand entretien.