15 juillet. Nouveau ralentissement des activités, cette fois non pour cause d’excès de chaleur, mais parce que mon corps est soudainement endolori par une petite pierre qui ne veut pas prendre le chemin de la sortie. Du moins je le suppose, car là où je vais, dans une région pourtant loin d’être désertique, les soins sont, sauf urgence, inaccessibles : il faut attendre des semaines, voire des mois, pour réaliser le moindre acte d’imagerie. Alors que la sensation de remake d’un mauvais feuilleton persiste (l’ayant déjà vécu, les symptômes sont clairs), la seule chose à faire est d’encaisser, peut-être durant 49 jours, en conscience que notre dernier refuge se trouve plus que jamais dans les rêves, ou, ce qui n’est pas sans rapport, dans la lecture de Retour au goudron, réjouissante écriture du désastre qui, par chance, est au programme cet été.

12 juillet 2026. Commencer par mettre en ordre quelques notes arrachées au silence par temps d’extrême chaleur. Cela fait maintenant un peu plus de deux mois que j’ai pris connaissance des onze volumes de Retour au goudron, ultime opus du post-exotisme signé Infernus Iohannes – autour de 2500 pages, très addictives. J’en suis à Survies minuscules (Éditions du sous-sol) qui accumule listes de propositions, récits de rêve, dépôts de plaintes et dénonciations, sans oublier une vie d’écrivain singulièrement pathétique, qu’il convient de déguster par petites gorgées, si l’on désire en apprécier les subtilités : « De toutes les grands-mères alignées sur le banc au moins trois sont les miennes. »

En juin dernier a paru le dernier livre d’António Lobo Antunes, Dictionnaire du langage des fleurs – dernier livre publié en français, mais avant-dernier d’une œuvre capitale qui s’est conclue par la disparition en mars de son créateur. Lobo Antunes fait depuis longtemps partie de notre paysage littéraire, indissociable des éditions Bourgois qui l’ont traduit, indissociable aussi d’une langue si particulière, méandreuse, poétique, grinçante, novatrice, tellurique, rendue française par des grands traducteurs, et depuis 2011 par Dominique Nédellec, devenu la voix de l’écrivain portugais. Ce dernier roman est l’occasion de revenir avec son traducteur sur cette œuvre nonpareille, sur la langue portugaise, sur ce qu’il en coûte de traduire ces livres si enchevêtrés et ensorcelants, et ce que signifie ce compagnonnage au long cours avec l’un des écrivains les plus importants de notre époque.

« La sculptrice colombienne Feliza Bursztyn, exilée en France, est morte de tristesse à 22 h 15, le vendredi 8 janvier, dans un restaurant parisien. » Ainsi Gabriel García Márquez annonce-t-il la mort de son amie. Artiste avant-gardiste, elle a été l’élève de Zadkine, Giacometti et César, son histoire personnelle croise celle de son pays et, plus largement, du monde. Le roman de Juan Gabriel Vásquez, né de cette phrase de Gabriel García Márquez, n’est pas une biographie de la femme ou une hagiographie de la sculptrice mais une forme de ronde romanesque autour de ses noms et de ses métamorphoses, comme une fugue infinie sur la passion, l’art et la mort.

Pourquoi, cette année encore, la rentrée littéraire reconduit-elle avec une telle insistance la scène familiale comme lieu privilégié de la fiction : figures parentales disparues ou défaillantes, enfances marquées par la blessure, silences transgénérationnels, secrets de filiation, héritages énigmatiques, archives exhumées et photographies à partir desquelles l’écriture entreprend moins de restituer les morts que dinterroger ce qui, deux, continue dagir dans le présent ? La question pourrait sembler relever de la sociologie éditoriale. Elle mérite pourtant d’être déplacée vers la psychopathologie sociétale. Car finalement la répétition elle-même fait symptôme.

15 juin 2026. Mon ordinateur commence à rendre l’âme. Il refuse ponctuellement de s’alimenter. La chaleur excessive n’y est pas pour rien. Il faut l’éteindre, attendre un moment, parfois une nuit entière, puis le rallumer. En général ça marche : on peut de nouveau le brancher sur le secteur – et reprendre ainsi les choses là où on les avait, parfois brutalement, arrêtées.

« Nous adorons les femmes de Renoir (…) » disait Proust – « dans lesquelles, avant le traitement, nous nous refusions à voir des femmes. » (Essais, Pléiade/Gallimard, 2022). Dans sa correspondance qui paraît aujourd’hui, Auguste Renoir (1841-1919) raconte des horreurs sur les femmes artistes, en particulier – qui ne sont que des « veaux à cinq pattes » (il le dit aussi des femmes littéraires, avocates et politiques). Il dit être pour la femme qui sait faire un œuf sur le plat et raccommoder des chaussettes : « Ce sont les vraies », disait-il carrément. Il épargne juste la chanteuse et la danseuse : « Dans l’antiquité, et chez les peuples simples, disait-il, la femme chante et danse et n’en est pas moins femme. La grâce est de son domaine. » Renoir misogyne ?

Roberto Juarroz écrivait : « Le poète est un homme vulnérable, comme tout un chacun. C’est pourquoi il est extraordinaire que de sa précarité puisse s’élever une force que l’on n’attend guère du terreau où elle naît. Qu’en dépit de sa débilité et de toutes les résistances qui s’y opposent, l’homme soit capable de créer certaines formes qui témoignent de son être ».