Les bonnes surprises, c’est un peu comme un recommandé des impôts, ça vous tombe dessus au moment où vous vous y attendez le moins. Oubliez les maisons aux dragons et les anneaux de pouvoir, la rentrée série se lève à l’Est avec Tokyo Vice, mini-série immersive et noire signée Josef Wladyka, Hikari, Michael Mann (!) et Alan Poul. Adaptée du livre éponyme de Jake Adelstein, Tokyo Vice est filmé à hauteur de Gaijin, avec une précision et une âpreté qui vous happe dès les premières secondes. 

« Si vous étiez naufragée sur une île déserte, où il était pourtant possible de projeter des films, lesquels emmèneriez-vous ? »
Gena Rowlands : « Je ne pense pas que prendrais Une femme sous influence ; il est tellement bouleversant. Et Love Streams m’attristerait trop : c’est le dernier film que John et moi avons fait ensemble. J’emmènerai probablement Gloria ; c’est un film qui me donnerait l’impression d’être forte. Il m’aiderait à survivre. »
Gena Rowlands, Mable, Myrtle, Gloria… et les autres, Stig Björkman, Éditions Cahiers du Cinéma

Au son des plaintes d’un saxo sur fond de cordes seventies, l’œil de la caméra de John Cassavetes plane sur New York City dans la nuit, flotte entre les gratte-ciel illuminés, contourne la statue de la Liberté dont le flambeau, paraît-il, appelle les pauvres et les exténués. L’œil glisse sur l’eau, découvre Manhattan à l’aube. Un Manhattan de 1980, d’après-guerre du Vietnam avec encore ses tours jumelles.

Fruit de plusieurs années de travail étroit entre Johan Faerber et l’écrivain, le Cahier de l’Herne Echenoz vient de paraître, éclairage inédit d’une œuvre majeure. Si ce volume répond en tout point à la charte des Cahiers — contributions d’écrivains comme d’universitaires et critiques, riche dossier d’inédits, de documents, photographies et archives — il se distingue par son accueil dans la presse, d’une rare ampleur pour ce type de publication, comme par sa volonté d’être non pas un hommage empesé ou un embaumement prématuré mais bien une fabrique et le laboratoire d’une œuvre en cours. Il se donne à lire comme un roman, aussi bien pour les lecteurs fidèles d’Echenoz que pour celles et ceux qui le découvrirait à travers lui. Autant de raisons d’interroger notre diacritique Johan Faerber sur la genèse de ce volume et ses coulisses, sur l’œuvre de Jean Echenoz et sous le signe du verbe recommencer.

« Elle était pour partie une reine, pour partie une enfant misérable, parfois à genoux devant son propre corps, parfois au comble du désespoir à cause de lui », Arthur Miller, Timebends : A Life (1988)

Depuis le 28 septembre, Blonde d’Andrew Dominik est visible sur Netflix. Poème à rallonge boursouflé de 166 minutes qui regarde pour le meilleur Pablo Larrain (Jackie, Spencer). Pour le moins bon, Baz Lhurmann (Elvis). Pour le pire et le lacrymal à haute dose, Olivier Dahan (La Môme), Liza Azuelos (Dalida).

C’est alors qu’il vient d’obtenir la licence en Arts et Sciences de la Communication qu’Yves Winkin quitte son pays pour les États-Unis où il passera quelques années. Il maîtrise déjà l’anglais ou plus justement l’américain et s’installe à Philadelphie qui est désormais devenu un centre important de l’étude des sciences humaines. Quelques-uns des meilleurs spécialistes du domaine résident sur le campus de l’université ou, le plus souvent, passent par la ville. Yves Winkin va se lier tantôt avec l’un et tantôt avec l’autre et il s’attachera très tôt à la personnalité d’Erving Goffman qui est tout ensemble ukrainien, juif et canadien. Ce Goffman deviendra peu à peu une vedette dans le milieu universitaire, se montrant tout à la fois attachant et déroutant. Paradoxal dans tous les cas.

Le roman de Lucie Taïeb commence par la phrase : « Dans sa tête loge une armée ». Celle-ci condense la logique du livre : livre mental, récit d’une psyché ; l’intérieur et l’extérieur se confondent, en tout cas communiquent ; la présence étrange d’une armée, d’une violence, d’un groupe contestataire apparaissant on ne sait pourquoi ni précisément comment. Le rêve, l’imaginaire, le fantasme, voire le fantastique structurent ce livre au profit d’une écriture où réel et fiction deviennent indiscernables.

Signe de la nécessité des comparatismes, quand ils ne sont pas aplatissement des singularités linguistiques et culturelles mais appel à à des croisements, si les littératures européennes s’inspirent de la littérature étasunienne, certains auteurs américains reviennent aux fondamentaux du roman européen des XIXe et XXe siècles. Non pas seulement du côté des fresques sociales ou familiales ou d’une tension productive du réel et de la fiction, mais dans une fascination soulignée pour le cycle romanesque. Dernier exemple en date : Jonathan Franzen dont les éditions de l’Olivier publient Crossroads, dans une traduction d’Olivier Deparis, et premier volume de ce qui sera sans doute une trilogie, A Key to All Mythologies — en référence au Middlemarch de George Eliot.

On le sait depuis son premier film, Ruben Östlund est un cinéaste talentueux, l’un des plus intéressants du PC (paysage cinématographique). On le sait depuis son premier film, Ruben Östlund n’est pas le cinéaste le plus subtil du monde, plus Marco Ferreri que Antonioni… L’ironie étant qu’il prend un malin plaisir à montrer que justement le monde n’est pas plus fin que ses films  en brossant le portrait des happy few qui se pensent au-dessus de la plèbe : familles modèles, intellos bourgeois bohèmes et ici les grands vainqueurs du capitalisme.

Voilà l’été chantaient les Négresses Vertes en 1988. Tu m’étonnes. On a eu le temps, depuis, de voir de quel bois il se chauffe, l’été. À l’époque, ça pouvait encore passer pour une chanson festive. Mais depuis, même les présentateurs météo ont abandonné leur sourire béat à l’annonce d’anticyclones à répétition. Tout s’est mis à cramer autour de nous, jusqu’à la forêt de Brocéliande. « Canicule » est devenu le mot le plus mondialement redouté, après « nucléaire » « Poutine » et « moussons ».

Le 5 juin 1985, Gwendolyn Ann Turnbough est assassinée par son ex-mari. Trente ans après ce crime, sa fille Natasha Trethewey revient sur ce moment qui a « disloqué » sa vie et profondément marqué son écriture sans qu’elle parvienne encore à affronter directement ce déchaînement de violence qui, au-delà du drame privé, concentre les failles et déchirures états-uniennes, de la question raciale aux féminicides en passant par les traumas militaires. Memorial Drive sort en poche, chez Points, dans une traduction remarquable de Céline Leroy qui rend les souffles et les failles, les déchirures comme les pulsions de vie de Natasha Trethewey, sa quête d’une vérité intime au-delà d’une forme de réparation.