« Marjane Satrapi est morte de chagrin. Elle a dit merde à cette vie qui lui a arraché son grand amour. Elle a tiré un trait. Ce même trait puissant qui a fait sa renommée, son talent », peut-on lire dans Libération. La phrase frappe parce quelle dit trop et pas assez. Elle console peut-être ceux qui restent, elle donne à la mort une forme, presque un récit. Mais que signifie exactement « mourir de chagrin » ?

Le poète Jordi Gallizia s’est prêté au jeu du grand entretien autour de son ouvrage Brasucade. Il y est question de mémoire, de goûts, de mots, dans un parler propre aux milieux des étangs et des garrigues occitanes. L’auteur nous invite au festin de la brasucade, un plat de moules marinées et braisées typique de l’étang de Thau dans l’Hérault. De la langue comme des rives de l’étang surgissent des racines occitanes, dont Jordi Gallizia se fait la voix renouvelée. Le texte se donne à lire comme la brasucade, les mots sont grillés et décortiqués par l’auteur qui nous convie à un banquet aussi populaire que littéraire.

Sy Baumgartner est professeur de philosophie à Princeton, veuf depuis une dizaine d’années. Un matin, alors qu’il poursuit l’écriture d’un essai sur les pseudonymes de Kierkegaard, dans son bureau au premier étage de sa maison, il descend chercher un livre oublié la veille dans le salon. S’enclenche alors une série de hasards et coïncidences, motif central de l’œuvre de Paul Auster, comme un étoilement d’effets papillon, qui provoque un puissant effet d’anamnèse. Un double huis clos sert de cadre au récit, la maison de Princeton, le cerveau de Baumgartner, avec échappées mémorielles et réflexions sur le sens d’une vie, de toute vie, quand un deuil frappe et qu’une vie doit (ou non) se reconstruire.

En 1993, à Chicago, leurs appartements se font face, chacun au troisième étage, séparés par une étroite ruelle. Ils s’épient, apprennent à se connaître, de loin, en secret, tentent de tout apprendre de l’autre de ce qu’ils voient et imaginent en interprétant les images accrochées au mur, les livres lus, les vinyles écoutés. Il la trouve belle et cultivée, elle aime sa minutie quand il travaille à ses photographies. L’observation vire à l’obsession. Ils vont bien sûr se croiser, s’aimer, se marier, avoir un enfant. Mais cette situation initiale — si loin si proches — ne variera pas, variant seulement les échelles (de très proches à très loin). Nathan Hill fait de ce chapitre initial, magnifique, le point de départ d’un très grand roman, mêlant couple et chronique, récit et réflexions très aiguës sur ce qui fait nos quotidiens, de l’amour à Facebook, en passant par le complotisme ou les algorithmes.

18 mai 2026. Même si les ouvrages lus, ou à lire, en ce mois de mai, n’ont dans leur grande majorité que peu de liens avec le cinéma, il est incontournable de suivre au quotidien ce qui se projette à Cannes. Si Albert Serra avait pu finir à temps Out of This World notre vigilance aurait été au plus vif ; mais quelques films en compétition nous font déjà de l’œil, comme par exemple Soudain de Ryûsuke Hamaguchi (voir plus loin).

« La poésie de Derrida » a dit un jour Emmanuel Lévinas (dans Noms propres) ; « Derrida écouté comme une musique » a dit de son côté Guy Petitdemange (dans « Philosophes & philosophies du XXè siècle »). Alors que paraissent de nouvelles éditions de certains de ses textes (le séminaire « La Chose », des années 1975-1977, mais aussi les discours et lettres politiques « Force de loi », « Voyous » et « Fichus »), on peut citer à nouveau Guy Petitdemange : « Comment en parler ? Faut-il en parler ? ».

Etty Hillesum. Un nom que j’ai découvert au détour d’un cours de philosophie morale sur « Le mal ». À la suite de la lecture du Concept de Dieu après Auschwitz, de Hans Jonas, je plonge dans la Vie bouleversée, d’une jeune universitaire dont je n’ai jamais entendu parler. Je découvre alors le journal intime qu’elle a tenu de 1941 à 1943 avant d’être assassinée, ainsi que toute sa famille, à Auschwitz, parce que juive.

Huit ans après My Absolute Darling, Gabriel Tallent signe un nouveau roman virtuose, La Voie. Deux lycéens, Dan et Tamma, poursuivent leur rêve : grimper ensemble toute leur vie. Deux adolescents du désert qui s’échappent de chez eux, la nuit, pour escalader à l’aube, avant d’aller en cours. Deux amis évoluant dans des familles désargentées, fumant des joints et rêvant de faire corps aux canyons. Un roman d’escalade subversif, où « espérer est synonyme de terreur et d’exposition ».