« La sculptrice colombienne Feliza Bursztyn, exilée en France, est morte de tristesse à 22 h 15, le vendredi 8 janvier, dans un restaurant parisien. » Ainsi Gabriel García Márquez annonce-t-il la mort de son amie. Artiste avant-gardiste, elle a été l’élève de Zadkine, Giacometti et César, son histoire personnelle croise celle de son pays et, plus largement, du monde. Le roman de Juan Gabriel Vásquez, né de cette phrase de Gabriel García Márquez, n’est pas une biographie de la femme ou une hagiographie de la sculptrice mais une forme de ronde romanesque autour de ses noms et de ses métamorphoses, comme une fugue infinie sur la passion, l’art et la mort.

Pourquoi, cette année encore, la rentrée littéraire reconduit-elle avec une telle insistance la scène familiale comme lieu privilégié de la fiction : figures parentales disparues ou défaillantes, enfances marquées par la blessure, silences transgénérationnels, secrets de filiation, héritages énigmatiques, archives exhumées et photographies à partir desquelles l’écriture entreprend moins de restituer les morts que dinterroger ce qui, deux, continue dagir dans le présent ? La question pourrait sembler relever de la sociologie éditoriale. Elle mérite pourtant d’être déplacée vers la psychopathologie sociétale. Car finalement la répétition elle-même fait symptôme.

15 juin 2026. Mon ordinateur commence à rendre l’âme. Il refuse ponctuellement de s’alimenter. La chaleur excessive n’y est pas pour rien. Il faut l’éteindre, attendre un moment, parfois une nuit entière, puis le rallumer. En général ça marche : on peut de nouveau le brancher sur le secteur – et reprendre ainsi les choses là où on les avait, parfois brutalement, arrêtées.

« Nous adorons les femmes de Renoir (…) » disait Proust – « dans lesquelles, avant le traitement, nous nous refusions à voir des femmes. » (Essais, Pléiade/Gallimard, 2022). Dans sa correspondance qui paraît aujourd’hui, Auguste Renoir (1841-1919) raconte des horreurs sur les femmes artistes, en particulier – qui ne sont que des « veaux à cinq pattes » (il le dit aussi des femmes littéraires, avocates et politiques). Il dit être pour la femme qui sait faire un œuf sur le plat et raccommoder des chaussettes : « Ce sont les vraies », disait-il carrément. Il épargne juste la chanteuse et la danseuse : « Dans l’antiquité, et chez les peuples simples, disait-il, la femme chante et danse et n’en est pas moins femme. La grâce est de son domaine. » Renoir misogyne ?

Roberto Juarroz écrivait : « Le poète est un homme vulnérable, comme tout un chacun. C’est pourquoi il est extraordinaire que de sa précarité puisse s’élever une force que l’on n’attend guère du terreau où elle naît. Qu’en dépit de sa débilité et de toutes les résistances qui s’y opposent, l’homme soit capable de créer certaines formes qui témoignent de son être ».

On sait qu’au théâtre ou en musique une œuvre est inséparable de son interprétation et qu’il faudrait ainsi toujours citer l’interprétation la meilleure – comme par exemple Mozart dans son lied le plus célèbre, intitulé Abendempfindung, en fa, K. 523, par l’incomparable mozartienne Irmgard Seefried – ou encore le 23è concerto pour piano et orchestre, en la, K. 488, joué par Clara Haskill… « Interpréter c’est jouer », dit aujourd’hui Johann Michel dans son essai éponyme, savamment sous-titré « Herméneutique musicale », où il montre – en trois temps – qu’interpréter c’est déchiffrer – c’est performer – c’est aussi écouter …

« Le Moyen Âge est un enfant élevé par un vieillard… », disait Antoine Auguste Cournot que Marc Bloch citait dans ses Carnets inédits 1917-1943, qu’on peut lire aux éditions Amsterdam. Dans La Société féodale (qui a reparu le 22 avril dernier dans une édition revue et augmentée avec une préface de Mathieu Arnoux), Marc Bloch dit que ce monde qui se croyait très vieux était en fait dirigé par des hommes jeunes.