Les éditions du Seuil ont décidé de quotidiennement mettre en accès libre, le temps du confinement, un grand titre de leur catalogue, sous le titre « Le Seuil du jour« , en accord avec leurs auteurs et leurs traducteurs. Aujourd’hui La Douleur porte un costume de plumes, dans une traduction de Charles Recoursé, premier texte singulier de l’écrivain anglais Max Porter, fable et conte du deuil.

Paolo Giordano a écrit Contagions en quelques jours, entre la fin février et le début du mois de mars, alors que l’Italie entrait dans l’épidémie de Coronavirus et commençait à prendre conscience (et nous avec elle) de l’ampleur sans précédent d’une crise planétaire dont le sens comme les conséquences vont bien au-delà de la seule maladie. Prolongement et amplification d’un article publié par l’écrivain dans le Corriere della Sera le 25 février, le livre a été mis en ligne en accès gratuit par le Seuil, son éditeur français, qui le considère « comme une intervention d’utilité publique ».

Les librairies sont fermées et les initiatives d’éditeurs se multiplient pour permettre aux lecteurs d’accéder à leurs titres, et en particulier à des livres tout justes parus et rendus indisponibles par le confinement. C’est le cas des éditions Inculte qui nous permettent d’accéder en un clic et quelques euros à quinze nouveautés et/ou livres de fond de leur catalogue. Parmi ceux-ci, Zones de divergence de John Feffer, auquel Diacritik avait consacré un article lors de sa sortie.

Si s’embarquer pour ‘là-bas’ d’une façon ou d’une autre ce n’est en fin de compte qu’aller du pareil au même, est-ce que ça n’est pas ici qu’il faut s’efforcer de trouver cet ailleurs – ou ce piment – faute de quoi notre existence est dépourvue de toute saveur?
En d’autres termes, si toutes les errances ramènent à des points connus, pourquoi ne pas prendre les points connus comme prétextes à des errances?
Michel Leyris, préface de Contes et propos de Raymond Queneau, Gallimard, 1980.

On parle beaucoup, ces derniers jours, et pour cause, d’évasions dans et par la littérature et de voyages immobiles. On en oublierait presque que la contrainte est différente : littéraire pour les uns, sanitaire pour nous aujourd’hui. Pour autant, pourquoi ne pas les (re)lire ?

Quelle place pour la littérature, et plus largement la culture, dans notre époque, au sens étymologique de ce mot, epokhê, point d’arrêt ? Comment se situer, agir, partager et résister au désastre, sans tomber dans la caricature bourgeoise, atterrante et pour le moins indécente de certains de ces journaux d’écrivains planqués dans leurs résidences secondaires, observant le monde depuis leur fuite ? Des auteurs et éditeurs ont fait le choix de la résistance selon une « écologie du partage ». Les librairies sont fermées ? ils mettent en ligne, en open access, une partie de leur catalogue, des titres qui résonnent comme des commentaires de nos présents.

Les lecteurs français avaient découvert Nathaniel Rich via une sidérante dystopie réaliste, Paris sur l’avenir, une alliance de mots qui n’a plus rien de paradoxal quand le climat se dérègle. Le sujet est bien de Perdre la Terre. Là est en effet l’Histoire de notre temps, sous-titre du dernier essai de Nathaniel Rich qui paraît aujourd’jui en poche aux éditions Points.

Les histoires d’amour finissent mal, en général. Les Rita nous ont prévenus. Rien de plus banal qu’un couple qui se défait et Isaac Rosa part de ce constat, qui est aussi un défi littéraire, pour composer son roman Heureuse fin, récit à rebours d’un couple de la rupture à la rencontre, inversion de la chronique d’une fin non seulement annoncée mais initiale.

Comment j’ai vidé la maison de mes parents est de ces récits, rares, que l’on ne peut se contenter de lire : on le relit et reprend, on s’y reconnaît, on le conseille, on le partage. Il semble ne pouvoir connaître de fin en nous à l’image de son absence de point final, comme de ses suites textuelles désormais réunies en une Trilogie familiale ou de la série photographique « Pitchipoï & Cousu main ». La parution de la Trilogie aux éditions Points était le prétexte idéal à un grand entretien vidéo avec Lydia Flem pour évoquer avec elle les liens de la littérature, de la photographie et de la psychanalyse.

Peu avant Noël, au Sud de Londres, est retrouvé le cadavre d’une jeune femme, Zalie Dyer. L’enquête commence et un suspect est très vite désigné : M. Wolphman, ancien prof du lycée de la ville, désormais en retraite, qui clame évidemment son innocence. Jusqu’ici la trame du dernier roman de Patrick McGuinness, Jetez-moi aux chiens, pourrait sembler on ne peut plus classique, c’est pourtant une expérience sidérante qui attend le lecteur, une plongée dans les dessous de nos présents, au cœur des rumeurs et réseaux qui le tissent et amplifient toute info. Si Jetez-moi aux chiens est un roman policier, c’est à la manière d’un Envers de l’histoire contemporaine, devenu recto de nos écrans.

Le plus simple, pour présenter Le Bal des ombres de Joseph O’Connor, serait de dire qu’il s’agit d’une pièce à trois personnages — Bram Stoker, futur auteur de Dracula, l’immense acteur shakespearien Henry Irving et Ellen Terry, la Sarah Bernhardt anglo-saxonne, soit un trio gravitant autour d’un théâtre londonien, le Lyceum. Mais le roman excède largement cette dimension : Le Bal des ombres est aussi une fresque chatoyante du Londres victorien et, surtout, une puissante réflexion incarnée sur la création théâtrale comme littéraire.

« La plupart ne savent l’histoire, des vivants et des morts », alors la dire, comme une litanie, depuis l’ombre et la lumière. Le noir d’abord, opaque, cet « immense rectangle » dans lequel se déroule la mélopée d’une histoire en négatif, Europe Odyssée de Jean-Philippe Cazier.

Du 27 février au 1er mars 2020, à la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou se déroule le festival Effractions, centré sur les écritures du réel (autofictions, journalisme narratif, non fiction novels, exofictions etc.). Rencontres, ateliers, tables rondes, lectures et performances seront autant de manières d’interroger l’articulation du réel et de la littérature (récit, poésie).

Mona, 24 ans, est femme de ménage et fait du bénévolat dans un centre qui distribue des kits aux drogués. Mona fantasme sur M. en passant l’aspirateur : « ne sachant rien de lui en dehors de son goût pour la drogue et les livres de la bibliothèque, elle pouvait laisser libre cours à sa rêverie ». Sur cette trame en apparence mince, Jen Beagin compose un premier roman qui explose toutes les catégories romanesques, de la love story au coming of age novel : le mantra de Mona pourrait être celui de Jen, « la franchise craignos, j’adore ».

« Au vu de l’érosion des sols, la Grande-Bretagne ne dispose plus que de cent récoltes » : la citation du Guardian (20 juillet 2016) figure en épigraphe d’Automne d’Ali Smith et elle suit deux vers de Shakespeare, « Que le printemps vous revienne / Les moissons terminées à peine ! ». D’entrée, Ali Smith indique, en semblant juxtaposer du disparate, combien la fiction permet d’articuler actualité d’aujourd’hui et d’hier, saisie médiatique comme littéraire d’un état présent du monde, sur le déclin. Un cycle est en cours, multiple : romanesque comme saisonnier et, au-delà, politique et symbolique.