« On ne t’a jamais dit que la littérature ne parle jamais de choses gentillettes, même quand ça se passe sur une île ? », écrivait Juli Zeh dans Décompression (2O13) qui se déroulait déjà sur l’île de Lanzarote ; phrase qui apparaît désormais comme le programme de son nouveau roman puisque, dans Nouvel an (2019), Henning passe lui aussi ses vacances de Noël en famille sur cette île des Canaries.

David King est à la tête d’un empire : les camions bleus de son entreprise de déménagement vous font des queues de poisson sur les routes, vous ne pouvez pas rater ses pubs sur les chaînes câblées, à la radio ou en 4×3 sur les murs : King’s Moving, déménageurs depuis 1948 pour les 5 boroughs de New York et 3 États voisins, sans compter les six entrepôts de stockage télésurveillés, climatisés et accessibles 24/7. Cet empire, Joshua Cohen en fait le biais d’une saisie caustique de notre époque, dans un roman qualifié par le New Yorker de « Soprano à la juive ».

Un autre Brooklyn est un roman dédié au quartier de Bushwick, ou plus précisément à deux décennies de la vie de cet Another Brooklyn : 1970-1990. C’est là que la narratrice, August, et sa bande de filles (Sylvia, Angela, Gigi), « quatre filles toujours ensemble, d’une beauté stupéfiante » ont passé leur jeunesse « dans une solitude terrifiante ».

« Il n’était pas armé pour répondre aux histoires de Jude, parce que la plupart constituaient des histoires auxquelles il ne pouvait pas répondre » : le trouble de Willem face aux multiples drames peu à peu révélés par Jude, tant ce dernier demeure longtemps incapable de verbaliser ce qu’il a traversé, est celui que Hanya Yanagihara transmet à ses lecteurs dans Une vie comme les autres. Ce roman somme est un tour de force, dévastateur et perturbant.

« Il y a qui on est. Là dans l’univers », écrivait Charly Delwart dans L’Homme de profil même de face (2010). Mais comment définir ce « qui on est », la somme de « il y a » qui constitue cet être au monde ? Peut-on se dire et dire l’univers, la place d’un « je » dans cet univers, depuis des données brutes et des statistiques ?

Les histoires racontées dans cet essai sont vraies, écrivait Valeria Luiselli dans Raconte-moi la fin (2018), Essai en quarante questions, recueil de paroles d’enfants ayant tenté de passer la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Archives des enfants perdus (2019) est en partie le pendant romanesque de cet essai, même si les genres littéraires ne sont pas aussi tranchés que les frontières géographiques et politiques.

Une station-service est un non-lieu, au sens que Marc Augé donne à ce terme, un espace propice à une anthropologie de la surmodernité. Devenue roman, ce non-lieu — puisque l’article singularise la station-service tout autant qu’il en fait la représentante de toutes les autres, le lieu de tout lieu — se mue en temps, en feuilleté de micro-récits, de Chroniques d’une station-service. Un drôle de livre, signé Alexandre Labruffe.

« Si, au-delà de ces vestiges, nous avions pu voir », écrivait Kevin Powers dans son recueil poétique Lettre écrite pendant une accalmie durant les combats. Un vers comme la clé d’un roman à venir, L’Écho du temps qui vient de recevoir le Grand Prix de littérature américaine 2019, comme la saisie dense et organique de l’essence même d’une œuvre toujours plus sidérante à mesure qu’elle s’édifie, entre poésie et prose. Kewin Powers était de passage à Paris, en octobre dernier, l’occasion d’un long entretien, sur son rapport au temps, aux lieux comme paysages mentaux, à la violence de l’Histoire et au roman pour les dire.

Sisyphe est une femme : le titre du dernier livre de Geneviève Brisac claque sur sa couverture rouge. Mais il n’est pas qu’un slogan : ce titre est un constat et surtout le fil d’une réflexion puissante et engagée sur la place des femmes dans la littérature, qui « décennie après décennie, sont renvoyées à leurs ténèbres, oubliées, effacées encore et encore ». Contre cette invisibilisation, Geneviève Brisac mène un « travail de Sisyphe » pour mettre en lumière quelques-unes de celles qui compte et dire leur puissance de « sorcières ». Article et entretien.

« Vis, me disait toujours l’autostoppeur. Vis et après tu écriras. Ne laisse pas passer cette belle journée de soleil, chaque fois qu’il me voyait devant mon ordinateur. Ou si par gentillesse il ne le disait pas je comprenais qu’il le pensait. Et ses actes aussi me le disaient. La baignade qu’il allait faire et pas moi. La promenade dont il revenait et pas moi. Les inconnus qu’il rencontrait au bar et pas moi. »

Sylvain Prudhomme signe l’un des plus beaux romans de cette rentrée, couronné aujourd’hui par le prix Femina, Par les routes, d’une (apparente) simplicité troublante et vertigineux jeux de miroir, entre réel et fiction, puissance de l’imaginaire et illusions perdues (lire ici) ; un vertige et un trouble au cœur même du grand entretien que Sylvain Pruhomme a accordé cet été à Diacritik.