Que disent pourcentages et chiffres de nos vies matérielles et intérieures ? en quoi serions-nous quantifiables ou mesurables ? Ce sont les questions que se pose d’abord Yves Pagès face aux chiffres et pourcentages glanés « à tout hasard » dans un carnet pendant des années. Le « vertigineux inventaire » met en coupe nos profils et recense nos faits, gestes et opinions. Où trouver le « je » dans ce « nous » voire « ils » ou « elles » ? Il s’agit alors pour l’écrivain d’interpréter donc de traquer ce qui ne se dit pas dans le général, de soustraire les données brutes aux fausses évidences pour trouver une singularité formelle dans le tourbillon des stats, l’être sous l’avoir, le récit sous la norme chiffrée : il était une fois sur cent, donc.

L’une des caractéristiques du fabuleux roman de Lydia Flem, Paris Fantasme, est de faire des recettes de cuisine l’un des moteurs romanesques de son arpentage de la rue Férou. Son enquête brasse les siècles et les imaginaires et la cuisine y apparaît pleinement comme une archive, dès la trace du mot « pot-au-feu » au bas d’un mur de la rue. Une recette de cuisine est un condensé d’histoire des sensibilités, elle dit les variations dans nos rapports à la nourriture, aux dîners privés, amicaux ou aux réceptions, c’est aussi la transmission entre les générations et un genre littéraire, de la Renaissance à aujourd’hui, en passant par Dumas et Giono.

Au croisement de la fable animalière, du conte philosophique et du roman excentrique (dès son titre directement inspiré du Tristram Shandy de Sterne), Vie et opinions de Maf le chien narre les aventures d’un bichon blanc, né dans le Sussex, élevé par la mère de Natalie Wood et offert par Frank Sinatra à Marilyn Monroe, pour la consoler de sa rupture avec Arthur Miller.

« Je suis né le 1er avril. Ce n’est pas sans impact sur le plan métaphysique », avait déclaré Milan Kundera dans un entretien, en 1970, ajoutant, ailleurs mais toujours en 1970, que l’« on doit presque toujours au succès au fait d’être mal compris » : mal compris puisque peu lu en Tchécoslovaquie, son pays de naissance qu’il dut quitter, mal compris en France après des années de grâce quand son passé le rattrape à l’automne 2008. Ce « mal compris » fut une forme de d’ethos pour un écrivain qui a toujours cultivé ce rapport au monde et à ses lecteurs, dans un décalage constant, géographique, linguistique, ironique. C’est ce mystère qu’Ariane Chemin a interrogé dans un feuilleton du Monde, du 17 au 22 décembre 2019, qui vient de paraître sous forme de récit aux éditions du Sous-Sol.

Les plus anciens de nos dialectrices et lecteurs s’en souviennent : Diacritik avait ouvert ses colonnes aux recettes littéraires. Ainsi se constituait une anthologie gustative, Book and cooks, qui fait son retour aujourd’hui avec le grand Jim Harrison et ses Aventures d’un gourmand vagabond, publié en 2002, chez Christian Bourgois, dans une traduction de Brice Matthieussent.

Le 14 septembre 1967, Gabrielle Nogues, née Russier, 30 ans et tout juste agrégée de Lettres, fait sa rentrée au lycée Nord de Marseille. Elle aime la littérature, elle veut la faire aimer à ses élèves. Elle leur lit L’Écume des jours de Vian, crée une bibliothèque au lycée, s’implique, se passionne, trop peut-être. Elle aime par dessus tout Antigone — « Il y a l’amour. Et puis il y a la vie, son ennemie ».

Qu’ont en commun Picasso et une prostituée du Moyen Âge, un carrefour urbain et Obélix ou un transat et un Buren ? Les rayures, bien sûr, dont Michel Pastoureau retrace l’histoire dans un livre d’une érudition et d’une audace folles, aussi beau qu’il est passionnant. Rayures. Une histoire culturelle vient de paraître au Seuil, dans une version augmentée et mise à jour de L’Étoffe du diable, son Histoire des rayures et des tissus rayés parue dans « La Librairie du XXIe siècle » en 1991 et 1995 et traduite dans une quarantaine de langues.

Après être passée par les éditions Stock, Denoël et Buchet-Chastel, Juliette Ponce fonde les éditions Dalva pour publier autrement : une dizaine de livres par an, tous écrits exclusivement par des femmes, pour porter leurs manières d’écrire le monde. Alors que paraissent aujourd’hui les deux premiers livres des éditions Dalva — L’Octopus et moi d’Erin Hortle et Trinity, Trinity, Trinity d’Erika Kobayashi —, Juliette Ponce a accepté de répondre aux questions de Diacritik pour expliciter l’axe profondément situé et engagé de son catalogue, nous présenter ses premiers titres mais aussi ses rêves d’éditrice.

Il n’est rien de plus difficile que d’écrire sur un livre qui touche au plus intime. Rien de plus indispensable, non plus, puisque c’est précisément là que ce livre atteindra ses lectrices et lecteurs. Alors, tenter d’abord d’aborder Valet noir de Jean-Christophe Cavallin par une citation, comme lui-même le fait au fil de ses pages qui tissent et construisent une écologie du récit — « frappé par la nature abstraite de l’absence ; et cependant c’est brûlant, déchirant. D’où je comprends mieux l’abstraction : elle est absence de douleur, douleur de l’absence — peut-être donc amour ? »

« Arlette Farge, historienne des choses ordinaires et des paroles singulières » : c’est sous le signe de cette formule magnifique de Patrick Boucheron, toute de tensions et paradoxes, que l’on pourrait placer Instants de vie, audiographie des éditions EHESS qui rassemble plusieurs entretiens donnés par l’historienne comme autant d’entrées, aussi feutrées qu’incisives, dans son laboratoire d’idées sensibles, dans ses archives et pratiques.