La Fondation Vuitton offre une carte blanche à Alain Mabanckou, les samedi 24 et dimanche 25 juin 2017. L’écrivain a été invité à concevoir un programme original autour de la poésie et de la littérature francophone africaine, « Penser, dire, raconter et jouer l’Afrique », dans le cadre de l’exposition « Art/Afrique, le nouvel atelier » qui se tient en ce moment à la Fondation.

John Edgard Wideman

« Il n’y a pas d’histoire qui ne soit vraie… » souligne l’épigraphe d’Écrire pour sauver une vie, citation de Chinua Achebe (Le monde s’effondre). Quelques pages plus loin, John Edgar Wideman commente la « sagesse » de cette phrase, un proverbe igbo, et son ironie tragique : le personnage principal de son propre livre n’a pu la lire, le roman d’Achebe ne fut publié qu’en 1958, treize ans après la mort de Louis Till. Elle est comme sa parole absente soudain revenue en lumière, le retour d’une voix, dans et par la littérature. Mais elle est aussi et surtout exergue métadiscursive : l’histoire est vraie, elle est de celles qui illustrent « un monde où toutes les vérités se valent jusqu’à ce que le pouvoir en choisisse une pour servir ses exigences », un monde dans lequel la littérature est un contre-pouvoir et permet le rétablissement des faits, elle est refus des histoires assignées comme le sont certains êtres.

Maurice Olender

« Lorsqu’un livre se déploie, par les articles qui le composent, sur une quinzaine d’années, c’est d’abord l’intimité intellectuelle qui s’y dévoile » : Maurice Olender écrit cette phrase dans « Mémoires du judaïsme » à propos de Pierre Vidal-Naquet, dans Race sans histoire, et elle pourrait définir la manière d’Un fantôme dans une bibliothèque qui vient de paraître : ce livre, déployant textes, articles et récits, jouant de strates temporelles à la manière des Essais de Montaigne, est avant tout le dévoilement d’une intimité intellectuelle, une forme d’« exposition », comme le dit Maurice Olender dans le long et bel entretien qu’il a accordé à Diacritik.

Décor Daguerre d’Anne Savelli se présente comme un livre « découpé en 75 parties », 75, comme l’année du film d’Agnès Varda, Daguerréotypes et 75, Seine et scène : une temporalité, un lieu soit un double rythme. Mais ce serait trop simple, tant tout, ici, est ligne de fuite, excursions et détours, depuis la rue Daguerre, tant tout est dialogues, avec Varda, avec un lieu, avec le lecteur et avec soi-même.
Après Décor Lafayette, Anne Savelli poursuit donc, pour notre plus grand bonheur, ses tentatives d’épuisement de lieux parisiens, des lieux depuis lesquels tout déborde, bifurque, irise, comprend d’autres présents et d’autres espaces. « Ce Décor Daguerre : quelques allers-retours dans l’immobilité de 1975. Dans ce qui n’a fait que tanguer, depuis ».

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure » : cette phrase, ouvrant à la Recherche, Proust mis trois ans à l’écrire.
« J’étais couché depuis une heure environ », « Jusque vers l’âge de vingt ans, je dormis la nuit » sont deux tentatives rayées, il serait parfois bon de ne pas connaître les essais avortés et autres brouillons raturés, pour en rester à l’incipit parfait, musical, énigmatique dans son évidence, cette magie qu’explore justement Laurent Nunez dans L’Énigme des premières phrases (Grasset).

Jonathan Franzen
Jonathan Franzen

Jonathan Franzen l’écrivait en 1996 déjà, dans Perchance to Dream, un article publié dans le Harper’s : « Nous vivons dans une culture fortement binaire ».
Une phrase à laquelle on pense en lisant l’exergue de Purity, son dernier roman qui sort en poche, chez Points, « Die stets das Böse will und stets das Gute schafft », empruntée au Faust de Goethe (ou d’ailleurs au Maître et Marguerite de Boulgakov, même exergue), sans référent, sans non plus la question initiale :
« — Qui es-tu donc, à la fin ? — Je suis une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal, et qui, éternellement, accomplit le bien. »

Viv Albertine, guitariste des Slits, groupe punk qui marqua les scènes anglaises et du monde, publie un « album de souvenirs », au sens aussi bien musical que photographique ou littéraire du terme puisque son livre, De fringues, de musique et de mecs, a la structure duelle d’un vinyle ou d’un double album (Face A, Face B) : chaque court chapitre est comme une piste musicale, centrée sur un moment qui a laissé en elle « une empreinte indélébile », l’a « façonnée, scarifiée ».
En feuilletant sa vie, Viv Albertine traverse plusieurs décennies, mais il serait regrettable de réduire son livre à la biographie d’une enfant du punk ou à une confession : De fringues, de musique et de mecs est la fascinante vue en coupe d’une époque, une chronique sociale aussi bien qu’un document musical, par une Riot Girl, qui se bat pour devenir une musicienne reconnue dans un milieu ultra-masculin, pour construire sa vie de femme, en abattant un à un les carcans sociaux et moraux de l’époque comme ses propres barrières intérieures.

Jean-Baptiste Del Amo

Le sous-titre de Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo pourrait avoir des accents balzaciens (Grandeur et décadence d’une exploitation agricole) ou zoliens (Histoire naturelle et sociale d’une famille), sur un siècle de 1898 à 1981 : dans le Gers, à Puy-Larroque, tout semble d’abord un « perpétuel recommencement », dans une ferme qui suit le rythme des saisons et cycles naturels, avant que la petite exploitation familiale ne devienne un élevage de porcs industrialisé et intensif, selon un double mouvement d’accélération et de chute, jusqu’à « l’effondrement ».
Le magnifique et très dur roman de Jean-Baptiste Del Amo, au-delà de ses qualités littéraires, épouse la course folle qu’est devenu l’élevage, au mépris de tout respect de la nature comme des animaux, tout en dévoilant jusqu’à l’insoutenable une violence et une cruauté qui s’exercent aussi bien sur les hommes que sur les bêtes. Déjà couronné par le Prix des libraires de Nancy, il vient de recevoir par le prix du Livre Inter 2017.

Carson McCullers

Carson McCullers est devenue un nom au firmament des lettres américaines, auteur de livres dont beaucoup peuvent citer les titres sans forcément les avoir lus comme ils devraient l’être : Le cœur est un chasseur solitaire, Reflets dans un œil d’or
A l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain (anniversaire qui est aussi le cinquantenaire de sa mort, le 29 septembre 1967), les éditions Stock rééditent cinq titres emblématiques de celle que Tennessee Williams qualifiait d’« auteur le plus important d’Amérique, voire du monde », préfacés par des auteurs français contemporains, soulignant l’acuité et la modernité d’une œuvre qui les a chacun profondément influencés.

L’Histoire commence un lundi comme les autres, alors que Berlin « remue derrière son écran de brouillard ». Mais ce lundi 20 février 1933 « ne fut pas une date comme les autres » : au bord de la Spree, « vingt-quatre costumes trois pièces » se réunissent secrètement dans un salon feutré du Reichstag. Ils sont le « nirvana de l’industrie et de la finance » qui va lever des fonds pour le parti national socialiste, premier rouage d’une mécanique inexorable dont nous connaissons les conséquences.
Eric Vuillard dans son « récit », puisque tel est le genre revendiqué du livre, revient sur cette date et d’autres tout aussi insignifiantes en apparence, tombées dans l’oubli, pour nommer ceux qui firent l’Histoire et « saisir le fond d’éternité » de ces moments qui, dans leur apparente banalité, sont les actes fondateurs d’un système. Les raconter c’est les remettre à L’Ordre du jour, puisque « la littérature permet tout, dit-on ».

John Burnside compose, depuis des années, une œuvre littéraire d’envergure. L’Été des noyés, qui vient de paraître en poche dans la collection « Suite écossaise » des éditions Métailié, en témoigne, par son exploration romanesque et dense d’un lieu, en partie halluciné, une île norvégienne qui bruisse de récits et légendes mystérieuses, lors d’un été suspendu.