En épigraphe de son premier roman, Conversations entre amis, Sally Rooney citait Frank O’Hara : « En temps de crise, nous devons tous à nouveau décider, encore et encore, qui nous aimons ». Lire Normal People, deuxième roman de la romancière irlandaise — le troisième, Où es-tu monde admirable ?, paraît en août aux éditions de l’Olivier, revient à comprendre combien cette citation s’offrait, sans doute, comme le programme même d’une œuvre à venir : être la romancière des crises intimes comme collectives, de nouveaux codes amoureux comme politiques et romanesques, de ce que serait l’incertaine « normalité » contemporaine.

« J’ai épinglé la carte — une carte en papier »

Quatorze lignes de mire (le titre original du livre, Sightlines), 14 récits au plus près de soi comme de la nature, tel est le Tour d’horizon que propose Kathleen Jamie, répondant au double programme des nouveaux récits écopoétiques : une manière renouvelée, ouverte, curieuse, patiente, d’observer le monde (ce qu’Anna Tsing nomme art of noticing), depuis l’apparent détail qui contient un univers ; un nouvel art du dialogue et de la conversation.

« C’est à Berlin que cette histoire commence, comme peut-être commencent désormais à Berlin toutes les histoires de ruine, de hantise et d’oubli ». C’est dire que Freshkills est un livre sur les lieux, et ce que les lieux disent de l’Histoire, mais aussi sur le paradoxe qu’ils révèlent puisque le mémorial berlinois évoqué est « un cimetière sans morts », un espace construit et sans passé ; et que Freshkills, qui donne son nom au livre, répond à la même décision de changer notre rapport au(x) lieu(x) : la décharge à ciel ouvert à Staten Island, « Mondor urbain » doit devenir un immense parc, recouvrant les déchets enfouis.

Le délicat et feutré Tout un monde lointain de Célia Houdart paraît dans la collection #Formatpoche des éditions P.O.L. Racontant l’histoire de Greco, décoratrice à la retraite sur la côte d’Azur, qui fait la rencontre dans une villa abandonnée du couple formé par Tessa et Louison, Célia Houdart offre un récit du sensible où chaque personnage entre progressivement au contact du monde, du vivant et de la matière. Diacritik avait rencontré Célia Houdart le temps d’un grand entretien lors de la sortie en grand format du livre, un entretien que nous republions ici.

Silvia Ferrara est rompue à la linguistique et à la philologie. À ce titre, elle dirige le programme de recherche européen INSCRIBE consacré aux inventions des écritures. Et cela convient à ce qui est tout ensemble son expertise, son enthousiasme, son goût du mystère et son sens de l’humour. Écrit en italien (Ferrara enseigne à l’université de Bologne), traduit en français, joliment illustré de photos de pierres ou d’autres matériaux recueillant des inscriptions en diverses langues, La fabuleuse histoire de l’invention de l’écriture paraît en poche aux éditions Points.

Paris Fantasme est plus qu’un roman : cartographie intime de la rue Férou, tentative d’épuisement d’une rue parisienne, « autobiographie au pluriel », archives et déploiement d’un imaginaire des lieux et des êtres, le nouveau livre de Lydia Flem échappe à ce genre comme aux autres. À son origine, une question : comment « habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde ? », quel lieu à soi trouver quand on est hantée par le sentiment d’un exil ? Cet espèce d’espaces sera ce livre, qui tient de Balzac, de Woolf comme de Perec, tout en demeurant profondément singulier.

La Vie mode d’emploi, mais à New York : un immeuble, le Preemption, est au centre de la Comédie de David Schickler, ses habitants se croisent de chapitres en chapitres, d’intrigues en intrigues, leurs histoires construisent une géographie habitée, un roman depuis les récits que sont des vies de voisinage. Le livre débute peu avant le changement de millénaire, en décembre 1999. C’est un moment de crise identitaire, culturelle mais aussi le début des journées de « Grande Débauche » initiées par Patrick Rigg.

En mai 2012, Vincent Truffy et moi avions rencontré un jeune écrivain américain, Justin Torres, auteur d’un premier roman, We the animals paru quelques mois plus tôt en France sous le titre Vie animale, aux éditions de l’Olivier, dans une traduction de Laetitia Devaux. Les éditions de l’Olivier font reparaître ce titre dans leur « bibliothèque », cette collection de poche qui permet de remettre en avant les titres phares d’un catalogue, les livres qui ont jalonné et marqué les trente années d’une très grande histoire éditoriale.

Ce sont deux petits livres qui, en un bizarre carambolage, figurent sur la même table, celle des parutions récentes, chez vos libraires.  Étrange, en effet, de lire dans le même élan Misogynie, une nouvelle de l’irlandaise Claire Keegan (traduit par Jacqueline Odin chez Sabine Wespieser) et Nous ne vieillirons pas ensemble, réédition en poche (L’Olivier) du récit largement (totalement ?) autobiographique du cinéaste Maurice Pialat. Car, même si celui-ci a été écrit voici un demi-siècle et celui-là publié en février dernier par le New Yorker, tous deux parlent exactement de la même chose : qu’attendent les hommes, la plupart d’entre eux au moins, des femmes ? Et, en refermant ces deux livres, on se dit qu’en un demi-siècle, rien n’a vraiment changé. Sauf peut-être la façon de le dire.

Les aventures de China Iron de l’écrivaine argentine Gabriela Cabezón Cámara, qui sort en poche chez 10/18, est plusieurs livres à la fois : un conte, une utopie, un récit gauchesque, un roman d’éducation. Ce roman, finaliste de l’International Booker Prize 2020, est autant une critique politique qu’un récit écologiste, une aventure queer qu’un texte où la poésie entremêle les rythmes et forces naturels, l’Histoire, l’imaginaire, les corps. Il s’agit d’un livre où l’identité est subvertie, renversée, remplacée par d’autres relations au sein de ce qui est.

Abby a vingt ans. Le lendemain de son mariage, elle est renversée par un bus et reste plusieurs jours dans le coma, « pareille à la Belle au bois dormant », « suspendue, ni complètement vivante ni complètement morte ». Son mari voudrait comprendre : est-ce un accident ou un geste délibéré ? Willem va forcer la jeune femme à se souvenir : « À quoi étais-tu en train de penser quand c’est arrivé ? ».

Dans En France (2014), Florence Aubenas rappelait cette question constamment posée aux journalistes par leurs lecteurs : « pourquoi cette histoire et pas une autre ? » Chaque fois, répond-elle, « un événement », « incendie ou élection, meurtre ou mariage, peu importe, quelque chose ». Et le reportage surgit « dans cette zone d’opacité-là, entre des questions et des réponses qui ne coïncident pas ». Ainsi est né L’inconnu de la poste, enquête de six ans sur un fait divers saturé de questions sans réponses qui sort en poche chez Points.

Le vif et puissant Coup d’état climatique de Mark Alizart vient de paraître en poche, réflexion remarquable et tonique sur les questions climatiques, et en particulier celle de l’usage politique du réchauffement climatique, un carbo-fascisme qui consume nos sociétés. À l’occasion de cette sortie en poche chez Alpha, Diacritik republie l’entretien que Mark Alizart avait accordé à Johan Faerber

« J’aimerais bien savoir en quoi je suis un homme et même si j’en suis un » : telle est la question centrale d’Un garçon comme vous et moi d’Ivan Jablonka qui paraît en poche chez Points, soit l’interrogation polyphonique d’un Âge d’homme ou le versant masculin du fameux « on ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir. Par quels mécanismes devient-on garçon puis homme, quels rôles et fonctions société et culture nous assignent-elles ? Pour répondre à cette question à multiples fonds, Ivan Jablonka entreprend un renouvellement de l’entreprise autobiographique, sous le signe d’un « parcours de genre ».

L’un est né au Congo, du temps de la colonisation belge, en 1955 à Bukavu et vit toujours en République démocratique du Congo ; l’autre est né en République centrafricaine en 1941 et à vécu au Congo Brazzaville, sous colonisation française jusqu’en 1960, puis jusqu’à son départ, en 1997, aux USA. Les deux hommes écrivent sur et « avec » des femmes sans paternalisme ni condescendance. Tous deux dédient leur livre à leur mère : ce n’est pas une formule conventionnelle — on le comprend  à la lecture.