Jonathan Franzen
Jonathan Franzen

Jonathan Franzen l’écrivait en 1996 déjà, dans Perchance to Dream, un article publié dans le Harper’s : « Nous vivons dans une culture fortement binaire ».
Une phrase à laquelle on pense en lisant l’exergue de Purity, son dernier roman qui sort en poche, chez Points, « Die stets das Böse will und stets das Gute schafft », empruntée au Faust de Goethe (ou d’ailleurs au Maître et Marguerite de Boulgakov, même exergue), sans référent, sans non plus la question initiale :
« — Qui es-tu donc, à la fin ? — Je suis une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal, et qui, éternellement, accomplit le bien. »

John Burnside compose, depuis des années, une œuvre littéraire d’envergure. L’Été des noyés, qui vient de paraître en poche dans la collection « Suite écossaise » des éditions Métailié, en témoigne, par son exploration romanesque et dense d’un lieu, en partie halluciné, une île norvégienne qui bruisse de récits et légendes mystérieuses, lors d’un été suspendu.

« Dans cette histoire, je m’appelle Leonard, et, quand j’étais là-bas, je pensais que la vie était une chose et la mort une autre, mais c’était parce que je ne connaissais pas le Glister ». Aucun lecteur ne sait encore ce qu’est le Glister (titre du roman en anglais), il le découvrira dans les dernières pages de Scintillation, le somptueux roman, charnel, dense, violent et poétique de John Burnside, qui mène, inexorablement, vers cette énigme.

Le passe-muraille © Christine Marcandier

Après avoir (ré)inventé Paris, Eric Kazan l’arpente dans Une traversée de Paris qui paraît en poche chez Point. Il nous offre une puissante flânerie sous l’égide de Walter Benjamin dont Le Livre des passages était justement cité en exergue de L’Invention de Paris, pour rappeler que la ville n’est « homogène qu’en apparence », qu’elle est une « expérience » paradoxale de la limite et des variations puisque « la limite traverse les rues ; c’est un seuil ; on entre dans un nouveau fief en faisant un pas dans le vide, comme si on avait franchi une marche qu’on ne voyait pas ».
Paris, « ville au cent mille romans » (Balzac), ignore les pas perdus, comme le démontre Eric Hazan, dans cette superbe Traversée de Paris, chaque pas ouvrant à un imaginaire des lieux comme à un récit de soi. 

En 1975, dans Le bref été de l’anarchie, Hans Magnus Enzensberger écrit que l’histoire est une représentation collective mais aussi « une fiction dont la réalité fournit la manière première ».
Même si la citation originale place davantage l’Histoire du côté de l’invention et de la découverte (« Die Geschichte ist eine Erfindung, zu der die Wirklichkeit ihre Materialien liefert »), l’Histoire n’en demeure pas moins une fiction au sens latin du terme, fictio, action de façonner, de travailler une matière pour lui donner une forme : elle est une (re)composition et une façon (fictio), ce dont témoignent deux livres récemment republiés en poche par Verdier : Le Brigand de Cavanac de Dominique Blanc et Daniel Fabre et Vidal, tueur de femmes par Philippe Artières et Dominique Kalifa — deux livres qui chacun, dès leur cosignature, figurent un dialogue, celui du réel et de sa fiction, dans un travail par montage d’archives et segments de discours.

New York, septembre 2001 © Christine Marcandier

Il y a des choses qui ne changent pas, qui ne changeront jamais, déclarait un personnage de Trente ans et des poussières de Jay McInerney, premier volume d’un massif romanesque centré sur les Calloway, les « fiancés de l’Amérique », émanation du New York bouillonnant des années 80. Mais, comme le sait déjà Russell, « la vie devient plus compliquée à mesure qu’on vieillit ».
Alors que s’ouvre le XXIè siècle, Russell et Corrine sont toujours là, le second tome (La Belle vie) débute, comme Trente ans, sur un dîner, le 10 septembre 2001, et si le couple a quitté son petit appartement pour un loft downtown, avec « vue magnifique sur les Tours », dès le lendemain la silhouette de New York, cette « ville existentielle », sera à jamais changée…

 

Jay McInerney

En 1992, Jay McInerney, déjà auteur du sensationnel Bright Lights, Big City (1984), publie Brightness Falls qui paraît l’année suivante en France, sous le titre Trente ans et des poussières. Ainsi s’ouvrait un cycle romanesque autour d’un couple incarnant à la fois un lieu (New York) et un moment (les eighties), Russell et Corrine Calloway que l’écrivain ne parviendra jamais vraiment à abandonner.
Saga romanesque à la manière d’une comédie humaine américaine, cycle en saisons et épisodes comme les meilleures séries télé, l’histoire des Calloway a doublé et accompagné nos existences, comme les mutations sociales, artistiques et politiques de ces dernières décennies.
Alors que paraît aujourd’hui le dernier volume en date, Les Jours enfuis, arrêt sur le tome (ou saison) 1 : les années 80 avec Trente ans et des poussières, qui ressort justement en poche, chez Points.

Brooklyn © Dominique Bry

C’est un Brooklyn cosmopolite que décrit Boris Fishman dans Une vie d’emprunt, et principalement Midwood, South Brooklyn : « Ici, on était dans une ville étrangère, pour qui venait de Manhattan. Les immeubles étaient plus petits et les gens plus gros. Ils roulaient en voiture, et, pour la plupart d’entre eux, Manhattan n’était qu’une clinquante prise de tête. (…) C’était encore un monde en devenir. » Là vit le grand-père du narrateur, « au premier étage d’un immeuble de briques brunes occupé par des locataires soviétiques et mexicains qui l’empêchaient de dormir ». La famille Guelman a trouvé refuge à Brooklyn après avoir fui Minsk et « des mois d’angoisse apatride dans la beauté perverse de la Mitteleuropa et des rivages tyrrhéniens ».