À la frontière (1) : Garrett Price, Louise Bourgeois, Jacques Roubaud & Penser les musiques populaires

© Christian Rosset

À la frontière, on ne se promet rien, sinon de faire quelques pas sur un chemin non balisé : parfois au bord du précipice, mais avec quelques vues sur les jardins interdits, pour reprendre le titre d’une des plus belles pièces d’Henri Pousseur (1973, pour quatuor de saxophones). Fermant les yeux, le diariste s’y projette, notant ce qui s’y passe – ou y passe – comme au sortir d’un rêve. Plus question pour lui de compter le temps, même s’il entretient le goût des nombres. La nuit dernière, dans un moment d’insomnie, il a calculé que 2022 pouvait se décomposer en 2 x 3 x 337, tandis qu’avec 2023, on obtenait 7 x 172 – notons au passage que : 2 + 0 + 2 + 3 = 7, soit le nombre de jours d’une semaine, ou de degrés de l’échelle diatonique (comme 12 est aussi bien celui des mois de l’année que des sons de la gamme chromatique).

Chose curieuse : 17 volumes – lus ou à lire dans les premiers jours de 2023 – se sont empilés au pied de ma table de travail. Quatre d’entre eux se sont rapidement imposés pour former la matière de cette première chronique (ou constellation) à la frontière : les Sunday pages d’un comic strip américain des années 1933-1935 ; une suite de regards portés par des artistes contemporains sur une de leurs aînées aujourd’hui disparue ; un livre de brefs poèmes destinés aux enfants ; une anthologie d’essais, pour la plupart traduits de l’anglais, sur les musiques populaires. Ce sont des lectures diurnes, car une fois la nuit tombée, je me plonge dans une somme biographique retraçant la vie et l’œuvre de Marcel Duchamp. Je l’abandonne de temps en temps pour sortir de ma bibliothèque tel ou tel ouvrage de (ou sur – et mieux encore avec) l’inventeur des ready-made : celui qui, en apparence, ne travaillait pas, tout en s’épuisant à aller au bout de ce qu’il avait entrepris. Louise Bourgeois a dit de lui : “Un pudique […] bourreau de travail. Il prétendait qu’il était indifférent, mais il était très impliqué […] C’était un romantique qui était incapable de l’admettre.” Lors d’une table ronde sur l’art moderne à San Francisco en 1949, alors qu’il travaillait secrètement depuis trois ans à son œuvre ultime, Étant donnés : n°1 La chute d’eau, n°2 Le gaz d’éclairage, Marcel Duchamp relève l’importance “de différencier le goût de l’écho esthétique. […] Le goût présuppose un spectateur autoritaire qui impose ce qu’il aime ou ce qu’il n’aime pas, et traduit en « beau » et « laid » ce qu’il ressent comme plaisant ou déplaisant. De manière différente, la « victime » de l’écho esthétique est dans une position comparable à celle d’un homme amoureux, ou d’un croyant, qui rejette spontanément les exigences de son ego et qui, désormais sans appui, se soumet à une contrainte agréable et mystérieuse. En exerçant son goût, il adopte une attitude d’autorité ; alors que, touché par une révélation esthétique, le même homme, sur un mode quasi extatique, devient réceptif et humble” (traduction Bernard Marcadé).” Par son remarquable sens du détachement – de la prise de distance, avec un clair refus de juger, tout en cultivant certaines exigences (de celles que l’on applique en premier lieu à soi-même) – Duchamp nous incite simultanément au silence et à la poursuite d’une conversation infinie au plus loin de ce à quoi les décideurs de l’art ont fini par le réduire (une marque, un prix, voire un label). Continuer à interroger ce qu’il a légué ne peut que nous aider à faire un peu de ménage avant de se pencher sur ces 4 (ou plutôt 7 – 3) ouvrages tirés de la pile.

1.

White Boy, créé par Garrett Price en 1933, “est un western du dix-neuvième siècle vu du côté indien” écrit Peter Maresca sans sa préface à White Boy in Skull Valley. The Complete Sunday comics 1933-1936, édité par ses soins en 2015 pour Sunday Press, que les Éditions 2024 proposent aujourd’hui dans une traduction de Marc Voline (notons au passage que cette version française de White Boy – Les plus belles pages du dimanche, 1933-1935 n’a pas retenu les strips de Skull Valley recueillis dans l’édition originale américaine). De format 37 x 28 cm, donc à l’italienne, ce volume frappe d’emblée par sa beauté, que la découverte progressive de chaque page ne cesse de renforcer. On aimerait en rester là, répétant autant de fois que nécessaire : c’est beau


Mais il faut quand même préciser que la beauté de ces Sunday pages n’est pas sidérante – et encore moins fatale (ce sont de bien grands mots à déposer au vestiaire avant lecture) ; qu’elle n’est pas en lien avec le “joli”, ni avec ce qui flatte l’œil de manière trop insistante. Elle serait plutôt énigmatique – en tout cas difficile à saisir par les mots ; c’est pourquoi il est difficile d’en parler, que ce soit avec simplicité ou de manière savante. Le dessinateur Blutch, connaisseur passionné des cartoonists du New Yorker (ou Garrett Price a travaillé pendant plus d’un demi-siècle), avait remarqué depuis un certain temps la qualité du trait du dessinateur américain qui “conserve toujours une souplesse et une sensualité” avec “un dessin moins cérébral et moins synthétique que d’autres” et “un vrai don pour capter les attitudes humaines.” Découvrant cette bande dessinée, il “a été frappé immédiatement par le climat et la poésie qui se dégagent de ses planches mais aussi par la façon superbe et pudique dont Price représente ses jeunes personnages en quelques courbes, avec une grande élégance.” Opérant – une fois encore, prioritairement, par le regard – certains frottages susceptibles de mettre à nu cette grâce qui lui fait définitivement échapper à la vacuité du “joli” (et autres catégories de prêt à cueillir sur l’arbre critique le plus commun), nous incitant à faire passer ce que Blutch, à la manière de Samuel Fuller dans Pierrot le fou, résume en un mot : émotion (“Je trouve cela vraiment émouvant” dit-il), White Boy grave en nous autant de signes mémorables – de lignes, de couleurs, et même de défauts d’impression (je parle des publications originales dans la presse et non de ce très beau travail de réédition qui les magnifie) – qu’ont pu le faire en leur temps nos lectures d’enfance. À ceci près qu’un enfant aura cherché d’emblée à en saisir le récit, alors que j’ai mis un certain temps avant de me décider à me lancer, de peur de gâcher la surprise provoquée par cette écriture visuelle aussi dynamique que sensuelle en appréhendant au premier degré cette histoire destinée, justement, au jeune public – c’est “J.M. Patterson, l’éditeur du Chicago Tribune et l’une des figures majeures de la presse américaine” qui avait demandé à Price “de faire un strip qui, entre autres, séduise les enfants” (c’est moi qui souligne).

White Boy, “Sunday Page” du 12 novembre 1933 © Éditions 2024

Au début de ce récit, des “braves” d’une tribu indienne (les Arcs-en-ciel, pure création du dessinateur) sont de retour avec un prisonnier : un garçon blanc. La dernière case de la première planche montre Lumière d’étoiles, une jeune squaw au regard doux – un regard qui en dit long graphiquement – intriguée par cette nouvelle. On comprend qu’elle va protéger le jeune garçon et qu’en retour ce dernier lui sauvera la vie. La situation n’est pas aussi conventionnelle qu’on aurait pu le craindre, en ce sens que les Indiens n’y sont pas dépeints de cliché en cliché. Avec White Boy, “le grand public visé par les Sunday comics n’a jamais vu [les Amérindiens] décrits avec autant d’empathie”, même si “le concept d’« Indien sauvage » est loin d’être ignoré dans ce strip. Les Sioux de l’histoire sont présentés comme d’impitoyables tueurs par la tribu qui adopte le garçon blanc.”

Une certaine singularité, donc – et pas seulement sur le plan visuel, même si ce qui emporte tout, c’est la manière dont la nature est représentée. Quand on se trouve en présence d’un ciel lourd de menaces ou d’une charge de bisons, il y a de quoi mettre provisoirement en sommeil l’anecdote qui les fait surgir. Mais une fois comblés par ce que ces images véhiculent de proprement atmosphérique (leur musicalité, si on veut – car à sa manière, cette bande dessinée est mélodieuse et sonore), on peut s’appliquer à les scruter en détail, renouant ainsi par surprise avec le meilleur du récit (apprivoisant les naïvetés qui participent au charme – à la fraîcheur – de ces pages du dimanche). Peter Maresca affirme que Garrett Price “n’a jamais considéré White Boy comme un fleuron de sa carrière artistique.” C’est la force de cette belle édition que de le contredire. “Unique” est bien le second mot (qu’il faut relier au premier, émotion) qui s’applique à cette bande dessinée.  Pour donner une dernière fois la parole à Blutch : “Price a en partie vécu cette époque et […] sa représentation de l’Ouest américain n’est pas passée par le prisme déformant de la culture, en particulier du cinéma qui a codifié le western. En cela White Boy tient du récit primitif, au meilleur sens du terme.” Une belle découverte qui a le pouvoir de recharger notre addiction à ce que l’Amérique a produit de plus novateur – de plus secrètement poétique – au siècle dernier.

2.

Louise Bourgeois, sous la direction de Marie-Laure Bernadac, est le sixième volume de la collection “Transatlantique” d’ER publishing – les cinq précédents ayant été consacrés à Martin Barré, Simon Hantaï, James Bishop, Shirley Jaffe et Alice Neel. Rappelons que, selon son éditrice, Élodie Rahard, chaque livre de cette collection “est dédié à un artiste Nord-Américain ou Européen dont l’œuvre s’est développée postérieurement à la première moitié du XXe siècle.” Des artistes vivant de part et d’autre de l’Atlantique “écrivent leur analyse, leur regard, racontent leur découverte, parlent de l’influence, réfléchissent sur l’œuvre de l’artiste mis en lumière. Ils ajoutent leurs perspectives précieuses et singulières à l’appareil critique existant.” On peut noter que les trois premiers volumes de cette collection (publiés en 2020 et 1921) ont été consacrés à des peintres de sexe masculin, tandis que les trois suivants (publiés en 2022) le sont à des artistes de sexe féminin (deux peintres puis, avec Louise Bourgeois, une “sculptrice à la pratique polymorphe”). Le prochain devrait s’intéresser au travail de Michel Parmentier. Le musée imaginaire transatlantique est en bonne voie d’expansion.

Nos 4 à 6, donc : Shirley Jaffe, une Américaine de Brooklyn qui s’était établie après la guerre à Paris ; Alice Neel, une Américaine de Pennsylvanie montée à New-York ; Louise Bourgeois, née à Paris en 1911 et partie en 1938 à New York, avant d’être naturalisée Américaine (selon les sources en 1951, 1955 ou 1957) comme Marcel Duchamp (en 1955). Marie-Laure Bernadac, biographe de Louise Bourgeois qui a notamment établi en collaboration avec Hans-Ulrich Obrist ses Écrits et entretiens (sous le titre Destruction du père / Reconstruction du père – Lelong éditeur 2000) avant de devenir co-commissaire de la grande rétrospective de l’artiste au Centre Pompidou en 2008 (avec un catalogue particulièrement réussi), a convoqué pour cette suite d’échanges transatlantiques neuf artistes – dont huit femmes – né(e)s entre 1944 et 1983.

Tate Modern, Londres, Salle Louise Bourgeois. Photo © Christian Rosset

“Le meilleur commentaire sur un artiste est souvent celui d’un autre artiste” écrit-elle en conclusion de sa préface (Louise Bourgeois, The Runaway Girl) avant de laisser la parole à ses invité(e)s. Alors, plutôt que d’entreprendre un laborieux compte-rendu critique, proposons as usual un rapide montage de l’un(e) à l’autre : “En hiver 1982, je me suis cognée pour la première fois à la sculpture de Louis Bourgeois, lors de la rétrospective organisée par le MoMA à New York, ville où je vivais depuis un an. J’allais avoir vingt-six ans et Bourgois soixante-et-onze. Sur le coup, je n’ai pas vraiment réalisé que je venais de rencontrer la femelle alpha de ma meute d’artistes femmes” (Anne Rochette). / “Comme toi, j’ai trois garçons. Et quand je travaille à l’atelier à des formats qui me dépassent, la tête inclinée contre mon mur, j’ai le sentiment d’être « dans le sein » de l’art. D’être au bord d’un corps qui m’engendre. Un corps maternant. Peut-être que c’est cela, la force de ton échelle” (Agnès Thurnauer). / “Dans les discussions sur l’œuvre de Bourgeois, il est facilement dit qu’elle crée des formes apparemment érotiques pour exprimer un point de vue féministe. Ce que je vois, c’est plutôt l’espace architectural et l’animéité de son art, sa représentation du corps féminin, comme celui, maternel, des mammifères qui donnent des portées” (Shen Yuan). / “Louise a écrit : « Les colères sont saines, elles sont l’expression de la défaite et une forme d’orgasme ». La colère est une forme d’abandon – on s’y laisse aller comme on se laisse aller à l’orgasme. Ce sont des défaites qui sont des victoires” (Camille Henrot). / “Bourgeois et moi compostons tous les deux nos névroses infantiles dans notre pratique. Cela donne des formes d’architecture animistes enfantines, la maison pour Louise, le lit pour moi” (Benoît Piéron). / “Pendant près d’un siècle, Bourgeois n’a cessé d’écrire. Peut-être ne pouvait-elle pas s’arrêter, de toute évidence elle ne le souhaitait pas, probablement ne voulait-elle pas s’arrêter. […] Elle a écrit tout au long de ses nuits, elle a écrit la nuit” (Jenny Holzer). / “En vieillissant, vers la fin, elle faisait de nombreuses insomnies. Elle disposait réellement de vingt-quatre heures dans la journée ; c’était comme si elle évoluait dans un temps crépusculaire” (Tracey Emin). / “Je suis tombée sur Louise. Elle portait une robe de chambre et tenait un grand arrosoir pour abreuver un platane dans la rue, laissant l’eau couler sur son écorce comme si elle le lavait […] [Plus tard], au début des années 2000, je suis retournée chez elle. Je fus horrifiée. Sa maison était envahie d’équipes de tournage, d’admirateurs, d’admiratrices, et de parasites. Elle semblait devenue une actrice, jouant le rôle de Louise Bourgeois – sa vie ressemblait à une production théâtrale” (Rachel Whiteread). / “Le langage de Bourgeois avec les matériaux et les formes entretient une symbiose avec la manière dont les émotions trouvent des exécutoires physiques à travers le corps. […] Le sculpture ne craint pas le laid, mais elle embellit le monstrueux, en dotant de sensualité les formes grasses, pleines et débordantes” (Phyllida Barlow qui conclut son essai – le seul à proprement dit de ce recueil de témoignages – par cette citation de Louise Bourgeois : “Ce n’est pas une image que je recherche. Ce n’est pas une idée. C’est une émotion que l’on veut recréer, une émotion de désir, de don et de destruction.”)

3.

Dans Constellation d’automne (5), publié ici-même le 17 novembre 2021, je proposais ceci : “Chutes, rebonds et autres poèmes simples ne sera pas le dernier recueil de poèmes de Jacques Roubaud (certains avaient cru à la sortie d’Octogone en 2014 que l’affaire avait été réglée en un + huit livres, on a vite compris qu’il n’en serait rien). En dehors de certains inédits sommeillant dans des disques durs chez l’auteur, on peut d’ores et déjà dévoiler le titre d’un livre à venir prochainement : Cent sept plantes, recueil de poèmes pour enfants sur le thème “les végétaux de tout le monde / les végétaux de personne” – ça ne vous rappelle rien ?”

Achevé d’imprimer en novembre 2022 pour le compte des Éditions L’Usage, Cent sept plantes peut être commandé sur le site de l’éditeur et sera bientôt trouvable dans certaines librairies (de celles qui, une fois les fêtes terminées, sont réceptives aux dépôts de livres de poésie). Cet ensemble de poèmes brefs de longueur inégale (le plus court étant un monostiche, le plus long ayant onze vers) s’est doté d’un titre “en clin d’œil à celui de Jacques Jouet, Cent sept âmes”. “Les 26 + 1 premiers poèmes sont dédiés à la classe de CM1-10 de Monsieur Christophe Prunet (École élémentaire publique Saint-Bernard, Paris XIe arr.)”. Parmi ceux-ci :

9

La carotte

“Le rêve de la carotte,
Autrement dit sa marotte,
C’est de pousser dans le sable,
Plaisir indéfinissable.”

13

La mousse

“Le ruisseau court sur la mousse,
La mousse, sous le ruisseau
Qui s’écoule sans secousse
La couvrant comme une housse,

Aime le frisson de l’eau.”

Comme on le sait depuis une bonne quarantaine d’années, Jacques Roubaud aime composer des poèmes pour les enfants. Ses plus fameux recueils sont Les animaux de tout le monde (Ramsay, 1983) et Les animaux de personne (Seghers, 1991). Gallimard Jeunesse en a publié quelques autres, en principe illustrés, tels Monsieur Goodman rêve de chats (1994) ou Menu, menu (2000). Cent sept plantes n’est pas illustré, et sa première édition n’a été tirée qu’à 300 exemplaires, ce qui ne l’empêchera peut-être pas (qui sait ?) de circuler dans les écoles (je me souviens du plaisir que j’avais eu à surprendre mes enfants en train d’apprendre quelques “animaux” quand ils étaient encore à l’école primaire – alors pourquoi pas “les plantes” pour les prochaines générations). Imaginez une jeune voix déclamant (bien entendu sans emphase) : “Le grand chêne frissonne. / Il a peur que l’orage / Passe et le déracine. / Sa tête touche aux cimes, / Mais ses pieds sont au bord / De l’empire des morts.” (31 – Le chêne). Ou encore : “Si vous croquez le fruit de la cigüe, / La suite ne sera guère ambigüe. / Vous aurez beau chanter « je suis Socrate », / Quand le froid vous prendra les pattes, / Vous serez moins triomphant, / Il sera temps de dire adieu aux enfants.” (61 – La cigüe).

Cent sept plantes donc, avec deux fois “Le radis” (34 et 75), et deux fois aussi “Le perce-neige” (96 et 96bis), ce qui fait que, si on ajoute le poème liminaire, on obtient 109 poèmes (nombre premier, comme 107). Achevons notre petite traversée de cet ensemble par le 104 (soit 13 x 8 ; mais ce n’est pas la raison pour laquelle il a été choisi) dont le titre est “La glycine” :

“J’ai rêvé qu’une glycine
S’envolait au cou d’un cygne,
Puis, au ciel du soir rougi
Se posait en haut du Fuji.”

À noter que les Éditions L’Usage vont publier le 15 janvier Ce que j’ai connu d’Eleni Sikelianos. Et aussi que l’on trouve un autre titre de Jacques Roubaud à leur catalogue : Strophes reverdie, livre de “poèmes, de 5 vers le plus souvent, octosyllabes le plus souvent, le plus souvent comptés classiquement.”

4.

Penser les musiques populaires, aux éditions de la Philharmonie de Paris, est le titre d’une anthologie, établie par Gérôme Guibert (“sociologue, professeur des universités à la Sorbonne Nouvelle où il est directeur de la communication et des médias”) et Guillaume Heuguet (“docteur en sciences de l’information et de la communication, et professeur d’esthétique aux Beaux-arts de Clermont-Ferrand”). C’est un volume de près de 500 pages dont le but – nous dit-on en 4e de couverture – est de “poser les premiers jalons d’un renouvellement de la recherche francophone sur les formes et pratiques musicales contemporaines.” À une exception près – La production du succès : une anti-musicologie de la chanson de variétés d’Antoine Hennion –, tous les textes de cette anthologie (qui en propose vingt-cinq) sont traduits de l’anglais. Étant moi-même compositeur, mais plutôt indifférent (à la manière de Duchamp, si l’on veut) à ce concept de musique populaire (c’est-à-dire sans rejet, ni méfiance : composant simplement sans jamais me soucier de plaire – ou de déplaire – au plus grand nombre), j’appréhende cet ouvrage avec une certaine distance, même si j’écoute toujours certaines des productions musicales dont il est question et en premier lieu ce qu’on entend par rock’n’roll. L’an dernier, j’ai été touché par la mort de Jerry Lee Lewis et me suis aussi procuré aussi bien les nouveaux disques de Neil Young (comme World Record) que les “démos de 1971” de Lou Reed, non par nostalgie ou par fidélité plus ou moins mécanique (comme quand on entretient une vieille addiction), mais parce que, les écoutant au présent, ils accompagnent agréablement mes journées de travail (même si au moment où j’écris ces lignes, j’écoute le Divertimento pour cordes de Bela Bartók – ce qui n’est pas un choix incongru, en ce sens où Bartók a été, comme on le sait, un grand collecteur de musiques de tradition orale). Je me pense donc peu compétent pour recenser correctement ces popular music studies ; alors que dans quelques mois, au moment où les Écrits de Luciano Berio paraîtront aux mêmes éditions, je me sentirai davantage “chez moi”, même si j’ai beaucoup moins écouté récemment d’enregistrements d’œuvres du compositeur italien que de vinyles des Sex Pistols ou de Captain Beefheart.

Avant d’en dire quand même deux ou trois mots, je voudrais évoquer un épatant recueil de dessins de Vincent Vanoli – publié au printemps 2022 par chicmedias éditions – dont le titre est Panorama de la musique populaire. Ouvert en mai 2020 par l’excellent Ivor Cutler, “un artiste presque oublié”, sinon par les accros au chef d’œuvre de Robert Wyatt, Rock Bottom, et provisoirement achevé en avril 2021 avec le n° 340, Daniel Johnston (provisoirement parce que “ça continue” tout en “étant terminé” – relevons pour le plaisir le 586e, Robert Mitchum, publié le 23 décembre 2022 sur les réseaux sociaux), ce panorama propose “de mélanger les genres, faire se côtoyer les inconnus, les bizarres et les grosses pointures, avec des idées farfelues”, donc “de ne rien laisser prévoir, par exemple les Clash, si je les laissais de côté finalement ? Et je me fous pas mal de Jeanne Mas, mais si je l’intégrais tout de même juste pour la pochade ?” Vanoli y intègre aussi de vieux bluesmen, quelques jazzmen, et même Kurt Weill, Ravel ou Oum Kalsoum. Le projet, dit-il, est graphique : dessiner dans un format carré et se débrouiller avec certaines contraintes. “Me poser la question de la ressemblance aussi, de la caricature : quel écart de représentation serait le plus juste pour m’attaquer à tel ou tel artiste ?” Bien entendu, quel que soit notre rapport affectif au sujet représenté, on admire le résultat, même s’il faut reconnaître que, quand nous partageons avec le dessinateur une réelle passion pour le “sujet” (ce spécimen du genre humain auquel nous nous sommes parfois frottés à distance lors de concerts), quelque chose de plus fort surgit, passant d’abord par le corps et nous permettant de nous dispenser de mots (même si la publication de ces dessins sur les réseaux sociaux a suscité bien des commentaires que l’auteur se plaît à reprendre en contrepoint). Donnons de ces “portraits dessinés” un ou deux exemples. Voici :

Panorama de la musique populaire # 201 & 332 © Vincent Vanoli

Refermons maintenant ce panorama pour en venir à ce livre intitulé Penser les musiques populaires – à l’imitation de Pierre Boulez qui a publié chez Gonthier en 1963 Penser la musique aujourd’hui ? Ouvrons-le au hasard. Dans un article de Philip Tagg (1982), on relève les mots “communication”, “notation et formalisme musical”, “théorie des affects”, “sociologie de la musique”, “méthode herméneutique et sémiologique”, “sens” musical, avant de tomber assez vite sur des partitions en mib, sib ou sol majeur (les exemples musicaux, comme les images, sont assez rares dans ce volume). “Pour ne pas faire d’erreurs – écrit-il –, les matériaux de la comparaison interobjective (MCIO) doivent être restreints aux genres, aux fonctions et aux styles musicaux pertinents […]. Si on s’intéresse au punk, par exemple, les MCIO doivent se restreindre à la pop et au rock des années 1960 et suivantes. Mais si l’analyse porte sur un morceau de pop plus mainstream ou sur une musique de film, la gamme des MCIO peut être beaucoup plus large du fait de la nature même de ces musiques et de l’éclectisme de leur public.” C’est bien un livre savant – puisqu’il s’agit de “penser” les musiques populaires. Mais d’autres textes seront plus faciles à déchiffrer pour un(e) simple amateur(e)s de culture rock ou punk (et autres “genres” ou “sous-genres” – il n’en manque pas). À chaque chapitre de cette anthologie, si les “musiques populaires” sont toujours “prises au sérieux”, les auteur(e)s s’efforcent d’entretenir un certain état d’esprit : un “lien avec la jeunesse” qui “constitue sûrement l’aspect le plus évident du rock et de sa communauté”. On peut alors répéter certains mantras : “La critique rock est morte, longue vie à la critique rock” ; ou “Punk’s not dead” – c.f. l’article d’Andy Bennett de 2006 sous-titré “comment le punk garde son importance pour une génération vieillissante de fans”.

Relevons, histoire de donner une vague idée du contenu et de la diversité de cette anthologie, quelques autres titres d’articles (ou essais) : Les carrières dans un groupe professionnel déviant : les musiciens de dance ; Subcultures, scènes ou tribus ? Rien de tout cela ; Comprendre la posture branchée : le “capital subculturel” comme outil féministe ; Musique et publicité aux débuts de la radio ; etc. L’ouvrant une dernière fois au hasard, je tombe sur La fin du MP3, une hypothèse qui me fait grand plaisir (si ça pouvait être vrai…) ; malheureusement, au deuxième paragraphe de ce texte de Jonathan Sterne (de 2012), je lis ceci : “Quoi qu’il advienne du format MP3, la compression a de beaux jours devant elle.” Et après avoir fini par égrener les pages de ce recueil dans leur totalité, je constate que son tout dernier texte s’achève par des points de suspension […] – tout comme cette première chronique de la nouvelle année […]

Garrett Price, White Boy, Éditions 2024, novembre 2022, 104 p., 35 €

Louise Bourgeois, sous la direction de Marie-Laure Bernadac, ER Publishing, collection “Transatlantique”, novembre 2022, 192 p., 20 €

Jacques Roubaud, Cent sept plantes, Éditions L’Usage, décembre 2022, 56 p., 13 €

Penser les musiques populaires, une anthologie établie par Gérôme Guibert et Guillaume Heuguet, Philharmonie de Paris Éditions, novembre 2022, 480 p., 25 €