C’est une nouvelle saison culturelle et littéraire qui s’ouvre ces samedi 26 et dimanche 27 novembre à Lagrasse avec le nouveau Banquet d’Automne. Nouveau car il signe le départ d’une nouvelle aventure collective, celui du démarrage de l’activité qui promet d’être riche et passionnante de l’EPCC Les Arts de lire – Abbaye de Lagrasse, qui reprend le flambeau de l’association Le Marque-Page afin de cultiver, dans les Corbières, les arts du livre, de la pensée et de l’image.

Avant que le spectacle commence, le personnage existe déjà, mais à peine, esquissé au creux d’un roman de Joy Sorman. Dans Comme une bête, l’autrice raconte le parcours initiatique d’un apprenti boucher. Au début de l’apprentissage, mention est faite d’une classe de garçons parmi lesquels on compte une fille, une seule à oser envisager ce métier d’homme : salissant, dangereux, éprouvant, au cœur de la chair des bêtes et du paradoxe de nos désirs. Car « nous aimons les animaux et pourtant, nous les mangeons… ». Amour, nourriture, boucherie et sexisme — et si tout cela n’était qu’une affaire de corps, d’incarnation, de théâtre donc ?

En 2014, Eula Biss achète une maison et elle entre ainsi dans « l’escalier en colimaçon » de l’avoir et se faire avoir, comme le condense le titre de son livre, articulation d’éléments contradictoires pour dire des sentiments eux-mêmes complexes face à cet achat quand on ressent aussi un « inconfort face à ce confort ». Devenir propriétaire sera pour l’autrice l’occasion de réfléchir à de grands sujets (le capitalisme, l’art) à travers de petites choses, de penser des phénomènes sociaux et collectifs via son cas particulier, faisant d’Avoir et se faire avoir un texte singulier, ni vraiment essai ni pleinement roman, journal et recueil de moments et de lectures, selon la facture si singulière que quelques autrices américaines impriment au genre de l’essai (déconstruit, et comme froncé) qui devient une « expérience de démantèlement de soi ».

Je me souviens de ces mots prononcés en 1984 à Francfort par Morton Feldman : “De plus en plus, au quotidien, je travaille avec le sentiment d’avoir accompli ma tâche pour la journée. Cela peut représenter deux heures comme seize heures, cela peut être deux jours d’affilée sans sommeil. Le tout est de sentir que j’ai achevé le travail du jour. Je ne compte pas le travail que je fais, c’est un simple besoin psychologique de sentir que j’ai fait ma journée. Parfois ce travail quotidien peut consister à attendre.” Il parlait en compositeur, mais ses propos s’appliquent à toutes sortes de travaux d’écriture.

À première vue, descendre dans l’eau pour attraper un crocodile, c’est vraiment jouer avec la mort, mais à la réflexion pas du tout. Le crocodile est un animal stupide, et dangereux certes, surtout quand il se trouve dans l’eau. C’est un animal attaché à son territoire. Même le tigre, qui est un animal cruel, rusé et ingénieux, doit se méfier du crocodile.

C’est un choc, c’est un événement dans l’espace poétique contemporain que Séverine Daucourt signe avec Les Eperdu (e)s qui paraît aux toujours passionnantes éditions LansKine. Dans une puissance lyrique au souffle suffoquant, Daucourt livre une odyssée poétique tremblante mais ferme depuis son expérience personnelle du suicide, sa place de soignée à partir de laquelle, devenue poète et soignante, elle va sonder ce qui dans la société étiquette les unes et les autres. Dans une forme poétique qui tresse les voix des soignés, de l’institution médicale et des poètes, Daucourt défend la poésie comme renaissance à la singularité entière du monde. Inutile de dire que Diacritik ne pouvait qu’aller à la rencontre de la poète le temps d’un grand entretien pour échanger autour de l’un des livres majeurs de l’année.

Comment donner forme à l’indicible ? Comment trouver une voie pour un récit quand se déploie la polyphonie d’un procès ? Tel pourrait être la double disjonction à l’œuvre dans V13 d’Emmanuel Carrère, recueil augmenté de ses chroniques du procès du 13 novembre 2015, parues chaque semaine ou presque dans L’Obs, comme dans d’autres organes de presse européens : Écrire malgré l’impossibilité de dire pleinement ce qui dépasse l’entendement, écrire depuis le foisonnement de voix comme de silences que le procès a laissés s’exprimer, jour après jour, de septembre 2021 à juillet 2022.

Vue de Paris, la littérature espagnole nous semble florissante aujourd’hui. Et voilà qu’un poète espagnol tard venu au genre romanesque illustre une bien autre avant-garde que l’on qualifierait volontiers de bourgeoise, quitte à donner dans une formule oxymorique. Auteur de deux œuvres grands récits remarqués (Ordesa, 2018, et Alegría, 2019), Manuel Vilas, natif de Barbastro (Aragon), joue fortement dans ses deux œuvres majeures de la carte familiale (ses parents décédés, ses fils, et l’amour qu’il porte à tous ou qu’il leur a porté). Nous parlerons surtout ici d’Alegría et de quelques motifs récurrents à l’intérieur d’une construction qui évoque immanquablement une forme de puzzle.

Du livre de Laura Vazquez on aura sûrement envie de parler longtemps, parce que ces 318 pages représentent une épopée mentale, une sorte d’aventure spirituelle portée au degré 0 de l’Internet, parce qu’il s’y déplie des pages et des pages que l’on scrolle, encore et encore, sans pouvoir s’arrêter.

« Il faut du temps pour comprendre ce qu’aimer veut dire ». Il aura fallu du temps à Mathieu Lindon pour parvenir à dire celui qu’il a aimé et perdu, Hervé Guibert, qui est certes ici l’écrivain et le compagnon des années romaines mais aussi et surtout Hervelino, ce surnom qui n’était qu’à eux, devenu le titre d’un livre bouleversant sur ce que l’amitié veut dire, ce qu’est un livre de deuil lorsqu’il célèbre la vie, l’intensité absolue d’une fin de vie. « Mais qu’écrire d’un mort aimé ? »

« C’est un livre et puis c’est tout ». C’est ainsi qu’Alice Zeniter conclut le « préliminaire » de Toute une moitié du monde après avoir annoncé que ce ne serait ni un essai ni une « rêverie », terme qui sans renvoyer à un genre codifié comme l’essai, ne convient pas plus à ce qu’elle nous propose. De même, Sylvia P. d’Ananda Devi n’est ni une biographie, ni un roman, ni un essai sur la poétesse Sylvia Plath mais tout cela à la fois. Bref, ce sont deux livres et puis « c’est tout ». C’est effectivement « tout », tout ce qui concerne la littérature : la lecture et l’écriture, le réel et la fiction. Ces deux lectrices-écrivaines, écrivaines-lectrices nous offrent deux livres hybrides tout aussi passionnants l’un que l’autre.