Paris Fantasme est plus qu’un roman : cartographie intime de la rue Férou, tentative d’épuisement d’une rue parisienne, « autobiographie au pluriel », archives et déploiement d’un imaginaire des lieux et des êtres, le nouveau livre de Lydia Flem échappe à ce genre comme aux autres. À son origine, une question : comment « habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde ? », quel lieu à soi trouver quand on est hantée par le sentiment d’un exil ? Cet espèce d’espaces sera ce livre, qui tient de Balzac, de Woolf comme de Perec, tout en demeurant profondément singulier.

Comment résister à l’appel pop de ce titre, Foucault en Californie, à ce texte inédit de Simeon Wade, récit d’un road trip sous LSD dans la Vallée de la Mort à l’issue duquel Foucault déclara désormais connaître « la vérité » ? Le « manuscrit gonzo » de Wade mérite pourtant mieux que cette curiosité : il est une archive détonante sur Foucault et sa philosophie, les années 70, le corps, la contre-culture.

Aller sur le terrain, tel est sans doute un des gestes essentiels de Joy Sorman : ce désir de sortir de son espace à soi, ou de sa zone de confort était déjà sensible depuis Gros œuvre ou Comme une bête, puisque le travail de rencontre et de documentation était l’impulsion d’une écriture romanesque, transposant et se nourrissant d’une somme de savoirs.

Parfois deux textes, dans un collectif, valent à eux seuls impératifs de lecture. Ici, indéniablement, ceux d’Annie Ernaux et de Joëlle Zask, qui ouvrent et ferment un recueil centré sur la magie et le miracle toujours renouvelé de la lecture, du plaisir du texte. Et ils sont treize à dire Pourquoi lire, dans une forme de manifeste situant la lecture aujourd’hui, entre intime et théorie.

James Scudamore, dont le quatrième livre, Monstres anglais, paraît aujourd’hui aux éditions La Croisée, est le romancier du temps perdu et retrouvé, des strates de vie en grande partie oubliées qui composent nos identités. Sans recomposer ces archives et traces, impossible de se (re)construire, tel est le rôle du récit, dans cette (en)quête, sur soi comme sur les autres.

Dans En France (2014), Florence Aubenas rappelait cette question constamment posée aux journalistes par leurs lecteurs : « pourquoi cette histoire et pas une autre ? » Chaque fois, répond-elle, « un événement », « incendie ou élection, meurtre ou mariage, peu importe, quelque chose ». Et le reportage surgit « dans cette zone d’opacité-là, entre des questions et des réponses qui ne coïncident pas ». Ainsi est né L’inconnu de la poste, enquête de six ans sur un fait divers saturé de questions sans réponses.

1973 : Tom Wolfe publie une anthologie du new journalism qui s’offre comme un manifeste offensif : l’investigation est un art, reportage et enquête sont des matériaux de récits, la non-fiction est même, pour Wolfe, « la plus importante littérature écrite aux États-Unis aujourd’hui ». Dans le livre de 1973, aux côtés de Tom Wolfe, Truman Capote, Hunter S. Thompson, Norman Mailer, Joan Didion – ou Gay Talese que l’on retrouve dans l’anthologie du New new journalism que publie Robert S. Boynton en 2005 et qui paraît enfin en français aux éditions du sous-sol, sous le titre Le Temps du reportage.

Certains parlent avec assurance de livres qu’ils n’ont pas lus. Cette pratique, il est vrai assez comique, a fait l’objet il y a quelques années d’un essai à succès – mais ses acheteurs l’ont-ils vraiment lu ? D’autres dévorent d’épais volumes en quelques heures, ce qui demande du métier. Mais en ce qui concerne les amateurs, ceux qui en sont encore à prendre leur temps pour lire, tournant lentement les pages, revenant régulièrement en arrière, ce qui ne leur permet de prendre connaissance que d’une infime partie de la surproduction du moment, rien n’est joué d’avance.

Puissant et bouleversant : tels sont les mots qui viennent après la lecture d’A la machine, le nouveau roman de Yamina Benahmed Daho qui paraît aujourd’hui à L’Arbalète. En contant pas à pas l’histoire tragique de Barthélemy Thimonnier, l’inventeur ignoré et demeuré désespérément obscur de la machine à coudre, Yamina Benahmed Daho présente la violence noire et aveugle du 19e siècle industriel, sa rage à écraser les plus pauvres et les plus fragiles. Dans un lyrisme mesuré, aux yeux secs et fixes, la romancière évoque aussi plus profondément, au-delà de son patient travail historique, la fureur sociale qui anime notre temps, comme si la machine à coudre de Thimonnier pouvait coudre ses luttes aux nôtres. Diacritik ne pouvait manquer de partir à la rencontre de l’autrice le temps d’un grand entretien pour ce grand livre social et politique.