« Je deviens sans doute un peu folle
Perdue dans ma lignée »
(Pauline Delabroy-Allard, Maison-Tanière, L’iconoclaste, 2021)

Que dit un prénom de soi comme de ses origines ? Avant d’être enceinte, Pauline ne s’était jamais demandé pourquoi « Jeanne, Jérôme, Ysé » accompagnent son prénom principal. Mais là, alors que la narratrice entreprend des démarches administratives pour obtenir une carte d’identité, sa première, elle s’étonne : pourquoi ces quatre prénoms dont un masculin ? « Ce n’est pas anodin, tout de même, d’être ainsi escortée dans l’existence par trois inconnus ».

En 2014, Eula Biss achète une maison et elle entre ainsi dans « l’escalier en colimaçon » de l’avoir et se faire avoir, comme le condense le titre de son livre, articulation d’éléments contradictoires pour dire des sentiments eux-mêmes complexes face à cet achat quand on ressent aussi un « inconfort face à ce confort ». Devenir propriétaire sera pour l’autrice l’occasion de réfléchir à de grands sujets (le capitalisme, l’art) à travers de petites choses, de penser des phénomènes sociaux et collectifs via son cas particulier, faisant d’Avoir et se faire avoir un texte singulier, ni vraiment essai ni pleinement roman, journal et recueil de moments et de lectures, selon la facture si singulière que quelques autrices américaines impriment au genre de l’essai (déconstruit, et comme froncé) qui devient une « expérience de démantèlement de soi ».

Comment donner forme à l’indicible ? Comment trouver une voie pour un récit quand se déploie la polyphonie d’un procès ? Tel pourrait être la double disjonction à l’œuvre dans V13 d’Emmanuel Carrère, recueil augmenté de ses chroniques du procès du 13 novembre 2015, parues chaque semaine ou presque dans L’Obs, comme dans d’autres organes de presse européens : Écrire malgré l’impossibilité de dire pleinement ce qui dépasse l’entendement, écrire depuis le foisonnement de voix comme de silences que le procès a laissés s’exprimer, jour après jour, de septembre 2021 à juillet 2022.

« C’est un livre et puis c’est tout ». C’est ainsi qu’Alice Zeniter conclut le « préliminaire » de Toute une moitié du monde après avoir annoncé que ce ne serait ni un essai ni une « rêverie », terme qui sans renvoyer à un genre codifié comme l’essai, ne convient pas plus à ce qu’elle nous propose. De même, Sylvia P. d’Ananda Devi n’est ni une biographie, ni un roman, ni un essai sur la poétesse Sylvia Plath mais tout cela à la fois. Bref, ce sont deux livres et puis « c’est tout ». C’est effectivement « tout », tout ce qui concerne la littérature : la lecture et l’écriture, le réel et la fiction. Ces deux lectrices-écrivaines, écrivaines-lectrices nous offrent deux livres hybrides tout aussi passionnants l’un que l’autre.

Le titre de ce livre d’Hélène Cixous est imprononçable et incompréhensible : Mdeilmm. Il y a bien là des lettres, il y a ce qui semble être un mot, quelque chose qui paraît lié au langage. Pourtant, on ne saisit aucun sens, on n’aperçoit aucun objet qui serait le référent de ce « mot ». Ce titre dit l’échappement du langage, l’asignifiance, la mise en flottement du sens non hors du langage mais dans le langage lui-même, par le langage.

C’est un des chocs littéraires de cette année : Une mère éphémère d’Emma Marsantes, paru chez Verdier, s’impose comme l’un des récits qu’il faut lire toute affaire cessante. Dans une langue heurtée, brisée, profondément tendue et neuve, Mia raconte son histoire. Et elle est terrible. Elle dit sa mère folle, son père prince déchu. Elle dit son frère qui la viole, son voisin qui abuse d’elle sans qu’enfant elle le comprenne bien. Elle dit aussi bien la survie depuis l’écriture, dont son récit est ici l’issue presque miraculeuse. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre de son autrice le temps d’un grand entretien pour saluer ce rare événement de la naissance d’une voix singulière.

Vendredi 7 octobre dernier, Yannick Haenel s’entretenait avec Arnaud Jamin autour de son nouveau roman Le Trésorier-payeur à la Maison de la poésie. Dépense, crise, histoire du capitalisme, charité, amour… dans cette vidéo de la soirée, l’écrivain parle longuement du livre que nous avons chroniqué à sa sortie au mois d’août dans la collection l’Infini de Gallimard.  Retrouvez ci-dessous la captation vidéo de la rencontre.

Mantra, schibboleth, mot-animal, mot-d’-aucune-langue, mot-de-toutes-les-langues-de-fantômes, Mdeilmm m’a d’emblée paru familier. Voilà un titre, tout cixousien, qui nous souhaite bienvenue, qui, sous son septuor de lettres — cinq consonnes et deux voyelles à l’hémistiche du vocable — nous lance son sous-titre, Parole de taupe. Quand la taupe se lève, aussitôt on pense à Kafka, à Shakespeare, à l’animal fouisseur qui creuse ses terriers dans la chair du temps.

Voici un récit pour le moins étrange qui nous relate en 200 pages le parcours que fait un narrateur dans une zone qui a pour singularité de n’appartenir ni à la ville ni à la campagne et qui relève tantôt de l’une et tantôt de l’autre le plus souvent des deux à divers moments. Le randonneur qu’est ce narrateur nous rapporte donc le parcours qu’il fait autour de Paris sans pour autant trop s’écarter de la capitale et sans non plus pénétrer dans des villes et villages clairement identifiables — encore que plusieurs soient nommés.

Gauz a grandi les pieds dans la rizière de sa grand-mère et dans les plantations de café de son grand-père. Entre les cultures vivrières et les cultures d’exportation. Seulement voilà, si la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao, le pays est en revanche incapable de transformer les fèves en chocolat. Pourquoi donc ? Répondant à sa fille – l’une des grandes interlocutrices du texte –, Gauz retrace l’archéologie de la domination coloniale et de ses continuités néocoloniales dans le contemporain.

Parmi la vingtaine d’ouvrages que nous a donnés Pierre Bayard au cours des ans, plusieurs ont trait à des moments d’histoire où le canon littéraire ou philosophique n’a pas été respecté tel qu’il l’était jusque-là et ce sont, en chaque occasion, des formes de transformation dont le public lisant ne s’est pas toujours avisé. C’est qu’un ordre que l’on croyait acquis durablement était mis à mal aux dépens d’auteurs et de penseurs jusque-là célébrés.

Tout commence un soir d’été, au bord d’un lac, dans une ville universitaire justement « bâtie sur trois lacs », Madison, jamais nommée. Wallace hésite à rejoindre ses camarades. Il « se posta sur une terrasse en hauteur et considéra la mêlée, tentant de repérer son propre groupe de Blancs », Miller, Yngve, Cole et Vincent. Tous sont étudiants en troisième cycle de biochimie dans cette ville du Midwest, leur promo « était la première depuis plus de trente ans à inclure un Noir », Wallace. En une scène, véritable précipité, Bradon Taylor pose un cadre qui est aussi un programme romanesque, entrer dans le genre si codifié du campus novel depuis un regard excentré. Wallace est cette marge, par son origine sociale, par sa couleur de peau, par sa personnalité en retrait.

Débrouille-toi avec ton violeur, c’est le titre saisissant du dernier livre de l’édifice post-exotique, une œuvre littéraire singulière qui se déploie sous plusieurs signatures : Volodine, Kronaeur, Draeger, Bassmann en sont les manifestations les plus connues, jusqu’à ce jour où le post-exotisme s’ouvre à une nouvelle signature, Infernus Iohannes. Derrière cette signature, l’idée fictionnelle d’un collectif d’écrivain : l’effacement de l’individualité derrière l’idée poétique et poétique du groupe.