Le livre d’Emmanuel Carrère est un tel événement médiatique qu’on a le sentiment de l’avoir lu, avant même de l’ouvrir : ce sentiment, c’est celui finalement d’une certaine familiarité, avec une manière de poser sa voix, comme avec une galerie de figures qui nous accompagnent tout compte fait depuis L’Adversaire.

Recevoir Yoga au cœur de l’été m’a permis de le lire avant la déferlante médiatique, en amont des entretiens qui se télescopent, hors des avis de toutes celles et tous ceux qui ont (ou non) lu le dernier Carrère et les phrases manifestes en boucle de l’écrivain — comment rester original dans ses réponses quand on vous pose toujours les mêmes questions ? Comment dès lors convaincre les lectrices et lecteurs de plonger dans un roman majeur dont ils ont la sensation d’avoir déjà tout lu ?

La double entrave qui structure du fait divers ne concerne pas seulement le rapport du réel à la fiction. Elle se manifeste également dans l’exploration de « vies parallèles », non plus la correspondance et disjonction de deux champs culturels comme le fit Plutarque, mais l’expression ou la recherche de soi via l’existence d’autrui, un Soi-même comme un autre formulé par Paul Ricoeur. Le fait divers est un symptôme de nos sociétés, de nos mentalités et imaginaires, le miroir qu’il nous tend est donc d’abord collectif. Mais la vie infâme narrée est aussi un Miroir d’encre pour l’écrivain, ce que figure de manière exemplaire, dès son titre, L’Adversaire d’Emmanuel Carrère, récit de soi à travers Jean-Claude Romand, lui-même auteur de sa fiction de vie, d’un roman de soi.