Pendant plusieurs années, Stéphane Beaud, spécialiste des problèmes d’immigration et d’intégration, a mené enquête auprès d’une famille algérienne venue en France et dont il fit connaissance au terme d’une intervention publique. C’était, d’entrée de jeu, un beau cas : un couple parental d’origine populaire et plein de bonne volonté, huit enfants aux naissances étalées sur seize ans (1970-1986), une grande demande d’éducation par l’école, enfin une dispersion de la famille dans l’espace hexagonal depuis la « cité » provinciale jusqu’à Paris et la Seine-Saint-Denis.

Critique et historienne du théâtre contemporain, Nancy Delhalle, qui fut spécialiste du théâtre engagé, se voit entraînée aujourd’hui par des metteurs en scène en vogue à prendre un virage à 180 degrés. Si, en 2004 à Avignon, le Berlinois Ostermeyer, prolongeait encore avec sa Nora d’Ibsen certain théâtre de répertoire et de service public tout en frayant la voie de la déconstruction, l’année suivante, Jan Fabre allait surgir : il était l’invité du Festival et, par sa seule présence, consommait la rupture avec un art dramatique « hérité ». Avec lui, c’en était fini sur scène des références idéologiques — celles des grands récits — comme c’en était fini d’un théâtre mimétique de l’univers social et de ses débats.

Peu mélomane, vais-je me risquer à évoquer le livre d’Aliocha Wald Lasowski, ce Jeu des ritournelles qui parle tout ensemble de musique, de philosophie et de littérature ? Deux aspects de ce bel ouvrage foisonnant m’y encouragent. C’est d’abord que, nourri de d’une vaste culture, ce livre ouvre un éventail assez large pour que je puisse y trouver des niches où me caser. C’est ensuite que, traitant de la ritournelle en musique classique et aussi populaire, il renvoie en maints endroits à des airs familiers, du Mariage de Figaro de Mozart au Boléro de Ravel et jusqu’à de simples berceuses. Et l’on y apprendra au passage que Gilles Deleuze se piqua d’entonner, lors d’une réunion savante, L’Hymne à l’amour de Piaf.

Vincent Kaufmann (Photo : Marie Aubert)

Dans Dernières Nouvelles du spectacle, Vincent Kaufmann se livre au sujet de la littérature actuelle à un exercice de haute verve, où il se plaît à tirer en maintes directions. Pour lui, et comme le pensent quelques autres, le champ des lettres tel qu’on l’a connu n’est pas loin de se dissoudre aujourd’hui au profit d’une mise en spectacle accélérée que Kaufmann rabattra par ailleurs sur une économie de l’attention. C’est ainsi qu’il qualifiera la majorité des produits que l’on nous sert aujourd’hui sous le nom de littérature (écrivains et livres) de « canada dry » : ils n’existeraient plus que sur le mode du « simili ». Comme quoi ce n’est plus du véritable littéraire que l’on vous sert sous ce nom, car ça n’en a plus que l’apparence. Et cela veut que quantité de personnes « prennent la plume » désormais sans qu’il y ait dans leur nombre de véritables auteurs. C’en serait donc fini du « champ littéraire » tel que le décrivait Pierre Bourdieu en 1992 avec sa structure ternaire d’une production d’avant-garde, d’une production moyenne et d’une production massive, toutes trois relevant d’une gestion contrôlée par diverses instances. Un tel champ ne ferait donc plus que survivre vaille que vaille.

Carolin Emcke

Philosophe mais aussi bien reporter de guerre, s’inspirant de l’esprit d’ouverture qui caractérise certaine gauche radicale allemande, Carolin Emcke vient de nous donner un essai magnifique dont l’objet est la haine et la violence telles qu’elles se déploient dans le monde d’aujourd’hui et sur bien des fronts. Comment les interpréter ? Comment les mettre en échec là où nous sommes ?

Joy Sorman – YouTube Le Seuil

La jeune Ninon Moise, raconte Joy Sorman, est aujourd’hui la descendante d’une longue succession, celle des aînées d’une famille remontant au XVIe siècle et qui toutes ont été frappées d’un mal étrange et cruel, à chaque fois différent. Enfant unique, donc aînée à sa façon, et alors qu’elle prépare le bac, Ninon est atteinte du mal à son tour, sous les espèces d’une maladie de la peau que les médecins ont peine à identifier : la peau lui brûle atrocement et en particulier celle des bras. Or, aucun stimulus n’est la cause apparente de cette douleur.

Pour beaucoup d’entre nous, la littérature russe, ce sont avant tout deux géants du roman qui traversèrent le XIXe siècle un peu du même pas. Maints critiques au cours du temps — tel Mikhaïl Bakhtine — se sont cependant attachés à montrer combien les œuvres abondantes de ces deux colosses étaient, en regard l’une de l’autre, en parfaite opposition. D’un côté, voici l’univers âpre et tourmenté de Fiodor Dostoïevski (1821-1881) et de l’autre le monde spirituel du profond et sage Léon Tolstoï (1828-191). Et cette dualité donnait et donne encore à chaque lecteur la possibilité de faire choix de l’un ou de l’autre, d’avoir son champion slave, — cela dit, tout lecteur peut aussi, pour la même époque, opter pour Gogol ou Tchekhov.

Le 25 avril 1995, Umberto Eco s’adressait aux étudiants de Columbia University (New York) pour leur parler du fascisme italien au milieu duquel il avait grandi (il naquit en 1932) et plus généralement de tous les fascismes. Avec une prescience bien dans son style, il mettait en garde ces mêmes étudiants contre la montée des partis et mouvements populistes, montée qui se dessinait aux USA comme en Europe. Et de désigner ceux-ci par l’heureuse formule de « fascismes en civil ».