Outrages, le premier roman de Tal Piterbraut-Merx, écrivain et chercheur en philosophie, frappe par son écriture singulière dont le cœur est le rapport entre le langage et le corps affecté. Comment écrire et comment dire ce qui frappe le corps, le dire à soi mais aussi aux autres ? Comment rendre compte des complexités de nos chairs situées dans des espaces sociaux complexes, de nos corps qui sont si dépendants et toujours en excès par rapport aux catégories qui les incarcèrent ? Et comment penser le processus infini de soin de ces corps scandaleux de sentir et de parler ?

Le Président Emmanuel Macron, lors de l’annonce du premier confinement, au soir du 16 mars 2020, encourageait le peuple de France à la pratique de ce vice encore impuni qu’est la lecture. On se souvient de ses mots : « Lisez, retrouvez aussi ce sens de l’essentiel… » Nous sommes un certain nombre à n’avoir pas attendu ce précieux conseil prodigué sur un ton douceâtre et paternel, mais qu’importe ?

Un jour de printemps du vingt-et-unième siècle, la plus célèbre des cathédrales gothiques du moyen âge brûle, et ce feu en ranime un autre, vieux de quelque trente ans, dans le cœur d’un homme bientôt cinquantenaire et ancien toxicomane, qui ouvre alors sa boîte noire émotionnelle et poursuit l’écriture de ce qui deviendra Sous le ciel vide, le premier roman de Raphaël Nizan publié aux légendaires éditions Maurice Nadeau, fidèles à leur réputation de découvreuses de talents littéraires.

Palpitant et enlevé : tels sont les mots qui viennent spontanément à la lecture d’Adultère, le nouveau roman d’Yves Ravey qui paraît ces jours-ci chez Minuit. Au cœur d’un désastre financier qui l’oblige à fermer son commerce, Jean Seghers, le narrateur, est comme conduit, presque malgré lui, à s’inquiéter de son entourage et bientôt à tout vouloir liquider. Véritable page turner, Adultère se donne comme un récit qui ne cesse de nourrir une réflexion sur l’identité et l’empreinte spectrale des images dans nos vies. Autant de raisons pour que Diacritik aille à la rencontre du romancier le temps d’un grand entretien.

Anatomisé, c’est peut-être pour moi la formule secrète de l’expérience de ce recueil. Anatomisé, c’est-à-dire atomisé et anatomiquement rendu à sa dimension corporelle, dans une conjonction où le mot, le verbe est à la fois isolé de tous les autres dans un souffle sans ponctuation et disant pourtant non pas la verticalité foudroyante de la parole, une parole hachée, bégayée, mais faisant de cette atomisation parole de corps et de mouvement, mots et verbes qui « activent nerfs fureurs et désastres ».

Pour reprendre une phrase de Pierre Michon que cite Johan Faerber, le Grand écrivain c’est « l’épuisant cinéma du génie », une manifestation et mise en scène de l’auteur par lui-même. La pose pourrait être seulement « ubuesque et mégalo » (Michon toujours), en cela divertissante, si elle ne prenait pas, trop souvent, des accents nationalistes. C’est cette fabrique que décrypte Johan Faerber, celle d’un Grand écrivain que le public, les médias comme la politique — voire l’enseignement et l’édition — appellent de leurs vœux, dans un essai décapant qui paraît aujourd’hui et que nous présente son auteur dans un grand entretien.

Comment se façonnent une ville et son esthétique ? Comment est décidé ce qui rend la ville « belle » ou, à l’inverse, ce qui l’enlaidit ? Dans Gouverner les graffitis (Presses universitaires de Grenoble), la politiste Julie Vaslin décrit la transformation opérée depuis vingt ans dans la perception et le traitement des peintures murales urbaines : le « tag », jusque-là considéré comme un problème de propreté et d’insécurité, et réprimé comme tel, est devenu du « street art », valorisé par des politiques culturelles et touristiques au service de l’image d’une ville jeune, décontractée et ouverte sur le monde.

Avec Gangs of London, Gareth Evans revisite la série de mafia en injectant un cocktail d’adrénaline et d’hémoglobine qui emprunte aux films d’action américain et asiatique (Die Hard, la saga Jason Bourne, le cinéma de John Woo ou de Takeshi Kitano). Des toits de Londres à la campagne galloise en passant par les faubourgs respectables où s’épanouissent les familles mafieuses, Gangs of London renvoie à Snatch ou à Peaky Blinders et esthétise l’ultra-violence jusqu’à la fascination coupable.

Les éditions Anamosa fêtent leur cinquième anniversaire en ce mois de mars 2021. Spécialisées en non-fiction, publiant des livres mais aussi deux revues, elles ont été créées en mars 2016 par Chloé Pathé qui a accepté de revenir, pour Diacritik, sur les principes fondateurs comme les utopies à venir d’une jeune maison qui a vu ses fortes ambitions reconnues par le Prix Femina Essais 2020.