Un jour de printemps du vingt-et-unième siècle, la plus célèbre des cathédrales gothiques du moyen âge brûle, et ce feu en ranime un autre, vieux de quelque trente ans, dans le cœur d’un homme bientôt cinquantenaire et ancien toxicomane, qui ouvre alors sa boîte noire émotionnelle et poursuit l’écriture de ce qui deviendra Sous le ciel vide, le premier roman de Raphaël Nizan publié aux légendaires éditions Maurice Nadeau, fidèles à leur réputation de découvreuses de talents littéraires.

Thésée, sa vie nouvelle est le deuxième ouvrage de Camille de Toledo publié aux éditions Verdier (après L’Inquiétude d’être au monde, 2012). Il s’agit d’un roman s’inscrivant dans le sillon tracé par les récits fragmentés de Vies pøtentielles (Seuil, 2011) et poursuivant avec la même ardeur et vigueur la réflexion sur l’écriture de l’indicible, de l’invisible, de l’impensable, au sein de considérations touchant à la relation avec les ancêtres et à la transmission transgénérationelle.

Les photographies n’ont que l’ombre et la lumière pour dire, et, à la rigueur, des couleurs. Dans un livre qui hante, Les yeux fermés, les yeux ouverts – avec Francesca Woodman, Virginie Gautier a donné une voix aux énigmatiques portraits de femmes de la photographe américaine Francesca Woodman (1958-1981), redonnant vie aux mouvements que la prise de vue a figés.

Il y a ce poème de Roberto Juarroz – poète tutélaire de Roselyne Sibille qui savait qu’on meurt de trop vivre et qu’il n’y a aucune réponse qui pût être satisfaisante à la question du silence – ce poème de Juarroz parle de la vie dessinant un arbre et de la mort en dessinant un autre. À la fin, le poème se penche sur un nid dans l’arbre de la vie qui ne contient plus qu’un seul oiseau et dont on ne sait pas s’il a été dessiné par la vie ou par la mort.

Même si la plupart des pères sont des salauds, d’aucuns pensent – et ceci est valable autant pour la réalité que la fiction – que le seul père valable est le héros, soit une figure mi-humaine, mi-divine, robuste comme Hercule, rusée comme Thésée, monstrueuse et sacrée, pourquoi pas combattante de guerre, incarnant des idéaux, des valeurs, ou qui s’est au moins distinguée dans un domaine particulier. Stefan Zagourski est le héros principal du roman Voyou, et c’est un salaud de première.

Philippe Rahmy, c’était – j’aimerais tant pouvoir continuer à écrire « c’est », et peut-être devrais-je le faire, adoptant sa façon à lui de rester libre, en refusant « de contempler la réalité en face » (Pardon pour l’Amérique, p. 83) – un regard qui sondait jusqu’au tréfonds de votre abîme pour y cueillir vos débris d’étoiles, qui les ramenait à la surface, et qui riait avec vous en comparant leur état piteux avec celui de ses propres bribes (« les petites choses. Jamais de larmes, jamais de cris », p. 43).

En poésie, on n’habite que le lieu que l’on quitte, on ne crée que l’œuvre dont on se détache, on n’obtient la durée qu’en détruisant le temps (René Char, Sur la poésie)

À quoi renvoie la notion d’habiter ? À celle de demeurer dans un lieu ? Évidemment, mais pas uniquement, puisqu’il s’agit aussi d’un ensemble d’activités effectuées au sein de ce lieu pour lui conférer son statut d’habitation. Cela a donc à voir avec la façon de se comporter, de s’inscrire dans ce lieu et dans le monde, avec la manière d’y vivre, avec ses gestes, son corps. Dans le remarquable film du réalisateur israélien Eitan Green, Indoors (« dedans », « Hadrei HaBayit » en hébreu, littéralement « pièces de la maison ») – un regard sur l’espace, la filiation et le temps – un père de famille, Avraham Nawi, en passe de tout perdre, se voit contraint de quitter son logis.

Je crois ne pas me tromper en avançant que les écrits de Manuel Daull lui ressemblent, tout en ressemblant à… rien, soit à… quelque chose, de vraiment singulier, et d’assez durassien par moments : un mélange d’insistance et de fugacité, de fureur et de délicatesse, de largesse et de retrait, dans les sourires, la tristesse, la douceur, le silence, l’attention, le regard, le noir, la lumière, le murmure des eaux – des textes qui résonnent longtemps, et qui défient les genres : parole autobiographique tressée à des biographies fictives.

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Si on a grandi loin de la mer, d’un lac, d’une rivière, on n’a pu apprendre à nager que dans une piscine, et si on a débuté dans l’écriture loin de tout milieu littéraire, la seule chance de se faire éditer restait souvent d’envoyer ses textes à des revues. Un grand nombre d’auteurs leur doivent leurs premières publications, et ce, de tout temps. Ainsi notre révérence et notre reconnaissance s’adressent ici aux revues littéraires (Diacritik les aime et leur consacre une rubrique du journal) et à La piscine en particulier. Dans La piscine, cinquante-six auteurs et artistes, qui pour la plupart n’en sont pas à leur coup d’essai, ont participé à la création de cette nouvelle revue graphique et littéraire tout à fait prometteuse.

Claire de Colombel © Anne Collongues

Les yeux nus est un texte pas anodin, pour plusieurs raisons. Son auteure d’abord, Claire de Colombel (dont il s’agit du premier livre), une artiste pluri-disciplinaire formée à l’École Nationale Supérieure d’Arts de Cergy, ancienne danseuse, maîtrisant aussi les techniques corporelles et vocales liées au travail scénique, et travaillant aujourd’hui comme modèle vivant pour artistes, tout en écrivant. Son sujet ensuite : le métier de modèle vivant et les réflexions de l’auteure sur l’expérience de poser nue. Sa forme : il s’agit d’un journal digne des meilleurs journaux, de par son écriture étonnamment maîtrisée (peut-être même un peu trop, nous verrons pourquoi).