Lectures transversales 8 : Amours persanes

© Julien de Kerviler

« Cela faisait deux jours que je n’avais pas vu Esmaïl. Lorsque j’ai interrogé les employés, ils m’ont dit qu’il était malade et qu’il gardait le lit. Toute la journée d’hier s’est passée à vacciner les animaux. Azar m’a envoyé des photos de sa nouvelle maison. Avec l’adresse et le reste. Elle avait aussi pris une photo d’elle et de son bureau à la clinique. Elle avait écrit : Quoi que tu aies fait, maintenant ça suffit. Reviens. Elle avait souri à l’objectif de son portable et, sous cet angle, on voyait ses cheveux noisette coupés court. Elle avait aussi envoyé plusieurs photos de groupe. Il y avait Azar et les autres médecins de la clinique. Ils tenaient dans les bras un chien ou un chat toiletté et souriaient à l’objectif. Je voulais effacer les photos mais le regard d’Azar m’en empêchait. Sa façon de fixer l’objectif. D’écrire : Reviens. Elle était même allée voir maman. Maman m’avait envoyé un message : Quoi qu’il se soit passé, mets-y un terme et rentre à Téhéran. Elle avait dit : Tu ne dois pas abandonner Azar à son sort. Elle avait dit : Tu as étudié toutes ces années pour devenir boucher dans un abattoir ? J’ai marché vers chez Esmaïl. Quelques jeunes chênes étaient dispersés comme des saisonniers autour des maisons. De vieilles maisons avec de grandes cours en brique. L’air était au gel et sentait la neige. J’ai fermement frappé plusieurs fois du poing sur le portail de la cour recouvert de rouille. Pas de trace d’Esmaïl. J’ai descendu la pente de la vallée derrière la maison, en direction de la forêt. Il y avait un raccourci jusqu’à chez moi et je voulais dire à Sormeh de ne pas rentrer en Suède. La terre sous mes pieds était gelée et, à chaque pas, cela faisait comme un bruit de verre brisé. J’ai vu Esmaïl un peu plus loin, qui fumait debout près d’un petit arbre. Lorsqu’il m’a vu, il a fait signe de la main. Il y avait plein de mégots à ses pieds, qu’il avait jetés par terre à peine consumés. J’ai dit : Tu es pressé  de mourir ? Il tremblait et ses dents résonnaient comme les coups de bec d’un pivert sur le bois. Je me suis rendu compte qu’il avait beaucoup maigri ces derniers mois. Il semblait allongé et efflanqué, et son manteau pendait lamentablement sur son corps. J’ai dit : Elle ne s’appelait pas Rojan. Et ça fait longtemps qu’elle est morte. Il m’a regardé dans les yeux, puis il a souri comme s’il venait de faire une découverte. Il a dit : Parviz disait que Rojan n’était pas transmetteuse. Il disait qu’elle était sniper. Il a tendu le bras vers un endroit près de la route : C’est ici qu’ils ont touché la Toyota de Djoudaki avec un lance-roquettes. À l’entrée du chemin. Avant la forêt. Djoudaki était encore un gamin. Il venait d’avoir dix-huit ans. Quelques survivants avaient touché le sniper. Il s’était mis en embuscade dans la montagne quelque part. Parviz disait que c’était une femme. Il disait que c’était Rojan. C’est pour ça qu’on avait monté ce dossier à la caserne. Il disait que Rojan m’avait tendu un piège pour obtenir des informations. Pour traquer les gars, les uns après les autres. Moi, je ne m’occupais pas de ces choses-là. Je voulais seulement voir ses cheveux. »

Peyman Esmaeili, « La douce odeur de la peau » in Amours persanes. Anthologie de nouvelles iraniennes contemporaines, Gallimard, coll. Du monde entier, traduit du persan par Julie Duvigneau et Massoumeh Lahidji, précédé de « La réponse iranienne » de Jean-Claude Carrière, introduction de Nasim Vahabi, février 2021, pp. 198-199.

© Julien de Kerviler