Jacques Villeglé : Close Up 6 (Entretien)

Jacques Villeglé. Courtesy Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, Paris © Tadzio

Villeglé est un poète, flâneur urbain, qui découpe les affiches, cadre et lacère le papier.  Il associe des fragments de sens, détourne les messages et ce faisant révèle l’époque.

Il est membre fondateur du mouvement des Nouveaux Réalistes, dont il signe le manifeste rédigé par Pierre Restany, ainsi qu’Yves Klein, Arman, Dufrêne, Hains, Raysse, Spoerri et Tinguely. Tous préconisent l’appropriation d’éléments de la réalité quotidienne.

La galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois présente actuellement « Alphabet(s) ». Son amour de la typographie a amené Jacques Villeglé à créer un « alphabet socio-politique » né de lettres empruntées à des graffitis. De chaque lettre émerge un signe fort chargé d’histoires.

Jacques Villeglé. Courtesy Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, Paris © Tadzio

Comment vous présenteriez-vous ?

En 1958, j’ai publié un article, qui s’appelait « Des réalités collectives » dont Pierre Restany s’est inspiré pour créer, en 1960, le mouvement « les Nouveaux Réalistes ». À 94 ans, j’en suis l’un des derniers survivants avec Daniel Spoerri. J’ai le même âge que la Reine d’Angleterre (rires).

Comment présenter votre œuvre ?

Mon œuvre, c’est quelque chose qui était, toute faite, sur les murs. Je ne voulais pas me prendre pour le créateur, aussi, j’ai dénommé l’ensemble des lacérateurs « lacéré anonyme ». J’aurais dû dire le « lacérateur anonyme ». Mais un lacérateur, selon certaine dialectique, est un être lacéré. J’étais un artiste qui se cache derrière cette appellation. Quand j’ai pris les affiches, j’ai économisé le travail de composition. Dumézil a dit : « l’art est en évolution lorsqu’il y a économie de travail ». Sur les palissades, je trouve le travail tout fait, je suis dans la bonne ligne ! François Dufrêne, poète lettriste, m’a invité pour une première exposition dans l’atelier de son père à Montparnasse.

Votre première rencontre avec l’art contemporain ?

Je suis tombé, par hasard, dans une librairie, sur un livre d’art qui présentait le Cubisme, paru en 1927, donc conçu en 1926, l’année de ma naissance. Ce qui m’a le plus frappé, c’était la reproduction d’une œuvre de Miró, car je n’y comprenais rien du tout. Au lieu de me rebuter, je me suis dit : « c’est dans ce milieu que je veux vivre ! » Comme quoi, le métier d’artiste est une aventure. J’ai décidé de devenir artiste à 17 ans.

Vos plus grands chocs esthétiques ?

Le travail de Pollock, surtout les premières œuvres faites au sol. Je suis allé visiter son atelier, à Long Island… Une fois, j’ai même manqué être tué, près de sa maison, par une tornade qui a projeté des planches d’un camion sur ma voiture.

J. Villeglé. « Oui » rue Notre-Dame-des-Champs, 22 octobre 1958 Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris ©François Poivret

L’artiste disparu.e que vous auriez aimé connaître ?

Picasso était quelqu’un que j’aurais bien aimé connaître mais je savais qu’il était insupportable, violent avec les autres.

Un.e artiste avec lequel ou laquelle vous aimeriez collaborer ?

Je n’ai jamais raconté cela avant ; j’ai travaillé une fois avec Yvon Taillandier, presque la veille de son décès, un peintre naïf. Il était enfermé dans son personnage, il n’avait pas de conversation. J’écrivais des mots socio-politiques sur ses dessins. Mais je n’avais pas de relation intellectuelle avec lui. Il était dans son monde… J’ai travaillé avec Hains pour un film… Mon travail est individuel. La première affiche lacérée fut prise avec Raymond en 1949.

Votre musée préféré ?

Le Centre Pompidou a été une révolution à Paris et pour la France. Et dire que ce musée aurait pu ne pas exister car Pompidou est mort au tout début des travaux ! Sinon, j’ai aimé l’atelier de Giacometti, tel qu’il était quand il est mort. C’était extraordinaire, il avait à peine la place pour travailler, même les murs étaient couverts de ses graphismes.

La musique qui vous émeut le plus ?

Toute ma vie, j’ai été malentendant, donc la musique, je ne m’y intéressais pas. Ce qui est curieux, c’est que je suis l’artiste qui a le plus travaillé avec Pierre Henri. J’ai assisté à son premier concert et je l’ai suivi toute sa vie. La musique concrète est la seule qui m’a vraiment passionné.

Quel.le auteur.e a pu inspirer votre œuvre ?

Blaise Cendrars, un écrivain qui m’était proche, du fait des voyages, de l’imagination. Dans les années 1950, j’ai fréquenté l’Internationale Situationniste, pour la plupart Cendrars comptait beaucoup, mais aussi le Dc. Fu Manchu.

Quel événement vous a marqué ces derniers temps ?

C’est compliqué, c’est une époque riche en événements. Par exemple, entre la IVe et la Ve République, il y a eu un premier ministre, un Président du Conseil, dont on ne parle jamais. Il n’a pas été plus de 8 jours en poste. Dans aucun dictionnaire, il n’est nommé ; ainsi au lieu de quelque chose d’intéressant, c’est d’un fait oublié de tous dont je vous parle (éclats de rires).

Alphabets, du 5 mars au 10 avril 2021, Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, 36 rue de Seine, 75006 Paris, du lundi au vendredi 10h-19h et samedi 10h30 – 19h30 (horaires de fermeture évidemment modifiés durant le couvre-feu).