On se souvient des mots de Sartre, au seuil de sa biographie de Flaubert, L’idiot de la famille : « On entre dans un mort comme dans un moulin », phrase reprise par Alban Lefranc en incipit de son Fassbinder. « L’essentiel c’est de partir d’un problème », ajoutait Sartre, faisant de la disjonction vie/mort, œuvre/existence de l’auteur, public/privé, écriture de l’autre/de soi le nœud de toute écriture biographique. Ce problème est celui qu’affronte Janet Malcolm dans La Femme silencieuse, Sylvia Plath et Ted Hughes, récit publié aux éditions du Sous-Sol dans une traduction de Jakuta Alikavazovic.
Diacritik
Fabien, trente-huit ans, vit avec sa grand-mère de quatre-vingt quatorze ans. Fabien Drouet a déjà publié Sortir d’ici, Je soussigné et Suicides littéraires. Il pourrait chercher de nouveaux sujets d’inspiration, mais l’évidence est devant lui : sa grand-mère est un véritable sujet littéraire à elle seule.
Ce qui, d’emblée, marque à la lecture de Grande couronne, c’est combien la narratrice de ce prodigieux roman jouit d’une lucidité à toute épreuve mais ce qui lui manque aussi bien d’emblée, ce sont les expériences, les occasions : l’ailleurs.
Indéniablement, Antoine Wauters a signé avec Mahmoud ou la montée des eaux un très grand roman, qui sort en poche chez Folio. Véritable splendeur de langue, bouleversante épopée d’un homme pris dans plus d’un demi-siècle d’histoire de la Syrie, chant nu sur la nature qui tremble devant l’humanité et sa rage de destruction : tels sont les mots qui viennent pour tâcher de retranscrire la force vive d’un récit qui emporte tout sur son passage. Rarement l’histoire au présent aura été convoquée avec une telle puissance et une grâce qui ne s’éprouve que dans un déchirement constant. A l’occasion de cette sortie en poche, retour sur le grand entretien que l’écrivain avait accordé à Diacritik lors de la publication en grand format de son roman.
Voilà un premier roman, aussi singulier que doucement novateur, hanté du charme du cinéma, de sa capacité à sonder les âmes et de sa puissance à faire surgir les drames tapis au creux des familles les plus silencieuses : Descendre vers la mer d’Isabelle Blochet qui vient de paraître aux éditions Christian Bourgois porte à son point d’incandescence cette valse incessante et terrible qui va de l’amour à la haine, en retours incessants.
Au départ elles sont quatre. Quatre chaises en bois pliantes, environnées d’un bric à brac de jouets, vides, en attente. Puis, surgies du noir total, elles sont trois : trois femmes qui tricotent, trois parques qui papotent, trois siciliennes qui gromelotent dans un sabir rapide et éloquent bien qu’incompréhensible littéralement.
« Légitime, c’est un très beau mot légitime. » Tels sont les mots d’Edmund, le « bâtard », qui cherche à prendre la place de son frère Edgar, « la place du haut : celle du légitime ». (Shakespeare, Le Roi Lear, traduction d’Olivier Cadiot, P.O.L, 2022). C’est vrai que c’est un beau mot légitime, comment ne pas être séduit par la beauté et la force de ce qui est fondé, juste et équitable. Et c’est peut-être cela qui frappe immédiatement à la lecture de cet article de Robin Lagarrigue publié le 27 janvier 2023 dans la Revue des deux mondes, « Ernaux – Houellebecq : les mêmes passions tristes ? », l’absence de légitimité.
La pensée de Martin Heidegger (1889-1976) insiste singulièrement dans le paysage philosophique et intellectuel. Les éditions Gallimard poursuivent leur publication régulière de ses œuvres – plus d’une centaine, toujours en cours de traduction en France – avec L’histoire de l’estre, un double traité d’aphorismes et de pensées, rédigé entre 1938 et 1940. Nous avons souhaité aller au plus près du texte dans un grand entretien avec le professeur émérite Pascal David, traducteur historique de Heidegger, qui a travaillé sur cet ouvrage.
Une rare splendeur : tels sont les mots qui viennent à l’esprit après avoir achevé la lecture du troublant premier roman de Sara Mychkine, De minuit à minuit qui vient de paraître au Bruit du Monde. La jeune romancière y raconte l’histoire tragique d’une femme perdue sur la colline du crack à Paris, qui écrit à sa fille et qui, dans sa lettre infinie, lui lance un appel désespéré.
Je ne sais pourquoi, une expression idiote me trotte dans la tête depuis le réveil : Aller plus vite que la musique. Curieuse façon de dire, que je n’ai jamais comprise. Peut-être vaut-il mieux ne pas être musicien pour en faire usage.
Le personnage du nouveau livre d’Hugues Jallon, Le Capital, c’est ta vie, est pris dans une double contrainte : son moi est scindé entre ce qu’il est et ce que ses crises de panique provoquent en lui, il évolue dans deux espaces conjoints, « une contrée hostile, douloureuse » (le territoire de la panique) et le monde du capital, cet « empire de la valeur » qui le soumet puisque sa « domination » est désormais « la mesure de toute chose et de toute existence ». Un double bind en quelque sorte, si ce n’est que les deux contraintes ne sont pas contradictoires, que l’une, la panique, est le versant intime de l’autre, que toutes deux agissent sur le corps et l’esprit et exercent leur pression insoutenable, au point que tout s’effondre, en soi comme autour de soi.
Ni un drame écologique, ni une crise climatique, ni un délitement social : une catastrophe civilisationnelle. Voilà où nous en sommes. Ou peut-être, pour le dire comme Jean-Luc Nancy, une « maladie de l’esprit ». Régime d’aliénation ou d’ensorcellement. Pas seulement intenable mais également insouhaitable.
Lauren Groff vient de signer le puissant Matrix, récit centré sur la figure de Marie de France, qui bouleverse les codes de la biographie comme du roman historique et enchevêtre les mondes médiévaux et contemporains, jusque dans sa langue. Le 1er février dernier, Carine Chichereau, traductrice de Matrix comme des précédents livres de Lauren Groff, a interrogé l’autrice sur la genèse de ce roman comme de Marie, femme de lettres, femme indisciplinée et comme surgie de ses livres antérieurs.