Alban Lefranc : le « je », fiction grammaticale 1 (de La vraie vie à Ali)

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Écrire pour inventer, des vies, des mondes. Ne pas rester fidèle à l’histoire ou à la biographie mais arpenter les possibles, trouver le fil fictionnel à même de dire l’unité d’une existence et la crise de l’Histoire, de faire surgir une conscience privée comme politique, à travers le prisme du corps (intime et social).

I.

Cette recherche, Alban Lefranc la nomme « putsch interprétatif » : il puise l’inconnu dans l’advenu, interroge le passé, et la figure élue — de la chanteuse Nico au boxeur Mohamed Ali, en passant par le terroriste Baader ou Fassbinder, cinéaste majuscule — devient une « surface de projection » (Vous n’étiez pas là) permettant d’articuler vie et fiction, littérature et réflexion esthétique, récit et politique. Le roman ne reproduit pas le passé, il le réinterprète, le réinvente et fait saillir son devenir. Ainsi émerge « un trajet fantastiquement romanesque (très beau mais très dangereux) », comme l’écrit Alban Lefranc dans Fassbinder, La mort en fanfare.

Alban Lefranc, Berlin Paris, in Possession immédiate, vol. 1
Alban Lefranc, Berlin Paris, in Possession immédiate, vol. 1

On sait peu de choses d’Alban Lefranc : né en 1975, en Normandie, études de philosophie et très vite le départ vers l’Allemagne (Dresde, Bonn, Berlin). Il y aura aussi des traductions de l’allemand, Le duel de Peter Weiss (Melville / Léo Scheer, 2006) et, du même auteur L’Ombre du corps du cocher (Perturbations, 2009). Puis, pour Jacqueline Chambon, en 2011, Lefranc traduit Roman de l’au-delà de Mathias Politycky et Le Cœur électrique de Peter Stefan Jungk (2012).

Le reste, il faudra le puiser dans les miroirs d’encre et autofictions obliques que sont ses romans, les textes qu’il publie en revue ou dans des collectifs, sur son site, aussi, recueil et palimpseste de ses activités, de ses lectures, de ses passions, comme un mur d’images qui se tournent comme des cartes.

Attaque sur le chemin le soir dans la neige
Attaque sur le chemin le soir dans la neige

A partir de 2000, Alban Lefranc anime une revue, La Mer gelée, franco-allemande, radicale, collectif d’artistes et écrivains qui explorent des formes, une langue, qu’elle passe par les mots, la vidéo ou la danse (quelques archives ici mais nous reparlerons de La Mer gelée sur le point de renaître). Alban Lefranc est de ces écrivains qui aiment publier en revues, Inculte, Edwarda, Hétérographe, plus récemment Le Chant du Monstre, les travaux de groupe : Face à Sebald (Inculte, 2011), Le Ciel vu de la terre (Inculte, 2011), Sacha Lenoir (Capricci, 2011).

Alban Lefranc, Berlin Paris, in Possession immédiate, vol. 1
Alban Lefranc, Berlin Paris, in Possession immédiate, vol. 1

En 2002, Alban Lefranc publie La vraie vie (chez Hache) : un trajet en voiture entre Berlin et Dresde, un jeune homme en proie à la jalousie, au désir insatisfait. La vraie vie est sans doute son texte le plus directement autobiographique, écrit en « je », puisant dans les années en Allemagne, Paris quitté avec les démons qu’il espère avoir laissés là, nouvelle IMG_7943langue, nouvelle vie : « j’avais effacé ma famille, brûlé mon nom, je n’avais plus essayé de me suicider depuis deux ans au moins, j’avais jeté par la fenêtre mes années hurlantes à Paris ».

La vraie vie est un texte d’une facture assez classique même si l’on perçoit déjà sinon une projection dans des vies imaginaires du moins un glissement vers des vies étrangères, celles de scènes de films (La Dolce Vita, Raging Bull) : « de me promener ainsi dans la galerie de mes prédécesseurs, ça me mettait de plein pied avec l’universel ».
« Je réalisais dans ma personne à ce moment précis Alain Cluny lui-même comme l’avait imprimé sur l’écran Fellini ».
La vraie vie (plaquette quasi introuvable désormais) est le texte matrice de l’œuvre, dans ce glissement vers les vies autres, la projection d’affects dans des fictions d’autrui, dans la manière dont le  « je » bascule, en toute fin, vers un autre pronom personnel, central dans ses textes suivants : « je décidai de tâter du on. Au présent ».

En incipit de l’œuvre dans son ensemble, un « je fis une espèce de faux mouvement », première phrase publiée, en ouverture de La vraie vie, manière d’être au monde comme au récit, métadiscours. On sait l’importance de ces premières phrases qui ouvrent à un univers, « l’imparable incipit à partir de quoi le texte se déploie sans effort », comme l’écrit Pierre Michon de sa propre quête dans les Vies minuscules. On se souvient de cet incipit fondateur chez Tanguy Viel, « ici je parle à tout le monde » (Le Black-Note, Minuit, 1998), de l’ouverture de Pierre Michon, « Avançons dans la genèse de mes prétentions » (Vies minuscules, Verdier, 1984), chez Lefranc, un pas de côté, un vrai/faux mouvement comme une entrée oblique.

Sans titreEn 2005, au Quartanier, c’est Attaque sur le chemin, le soir, dans la neige, autour de Fassbinder, texte qui deviendra Fassbinder, la mort en fanfare dont la première phrase — empruntée à Sartre — lance une poétique de ces vies hypothétiques : « on entre dans un mort comme dans un moulin ». Ce mort, c’est Fassbinder mais le livre est aussi centré sur son cinéma des « crises », la volonté de Fassbinder non pas seulement de filmer des situations de crises mais « déclencher des crises, voir ce qui sort de la crise, la crise est son élément ».

Ces vies, l’écrivain les conçoit comme des effractions et une forme de « putsch interprétatif ». Alban Lefranc emploie souvent cette formule en interview, faisant référence aux travaux de 9782228895484Benjamin sur Baudelaire. Walter Benjamin, évoquant le « baroque de la banalité » qui régit l’œuvre de Baudelaire, voit dans Les Fleurs du mal le premier recueil visant à rapprocher l’événement banal de l’événement poétique, à utiliser un vocabulaire à la fois prosaïque et urbain, dans une « technique du putsch », unissant l’image du flâneur (Baudelaire) à celle de l’insurgé (Blanqui). « L’action de Blanqui a été la sœur du rêve de Baudelaire ». La métaphore, qui abolit le sens traditionnel, est un geste de révolte pour Benjamin, une forme de conspiration via le langage. Le putsch, c’est aussi et encore Pierre Michon, dans Trois auteurs, parlant de Balzac, de son « putsch de l’incipit et ce vouloir qui vous tire en avant, vers la fin, ce corps qu’on troue de caféine, cette espérance mortelle ». Tout mot, chez Lefranc, est une matriochka, un palimpseste, un réseau infini de référents, comme les vies qu’il narre, toutes de strates et feuilletés de discours.

41Fzyb1CKfL._SX318_BO1,204,203,200_En 2006, Alban Lefranc publie, chez Melville/Léo Scheer, Des foules des bouches des armes, un récit autour de la Fraction Armée Rouge, Gudrun Ensslin « future icône égérie de la Fraction Armée rouge » et Bernward Vesper, fils de Will « poète paysan qui vibra pour l’Allemagne hitlérienne », pour interroger la place de la violence dans l’Histoire, la mauvaise conscience allemande, la langue (celle dont on hérite, celle qu’il faut se forger, la langue des bombes). « Il faut apprendre à parler » (p. 25).

Des foules des bouches des armes deviendra Si les bouches se ferment — comme Attaque sur le chemin, le soir, dans la neige sera réécrit pour devenir Fassbinder, la mort en fanfare —, témoignant d’une pratique constante de la réécriture chez Alban Lefranc d’abord parce que chacun de ses textes est un palimpseste, au sens genettien, entre hyper et transtextualité, mais aussi par ce travail de reprise de ses propres publications : des textes publiés en revue placés au cœur de certains livres, la réécriture de deux récits antérieurs ; comme s’il fallait toujours (re)dire mais aussi reprendre pour mieux se déprendre et dégager un inouï, de l’inédit.

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Dans un entretien pour La Gazette de Berlin (2009), Alban Lefranc s’explique sur ce travail de réécriture. Il revient en particulier sur le travail fait pour Vous n’étiez pas là avec sa traductrice allemande, Katja Roloff : le texte allemand paraît en octobre 2008 (Blumenbar), avant la publication en France, en 2009, chez Verticales. Le texte français découle de ce travail sur la version allemande, comme de modifications ultérieures pensées avec son éditeur français (Yves Pagès) : ajout du passage sur l’Allemagne année zéro comme du chapitrage chronologique. « S’il y avait une traduction en portugais, je serais très heureux de pouvoir encore modifier le texte. A mes yeux, il n’y a jamais de version définitive : ce sont des circonstances purement extérieures et arbitraires qui me font finir et c’est très bien ainsi ! ». Vous n’étiez pas là est de ces textes qui connaîtront plusieurs formes, plusieurs versions, roman allemand, roman français, adaptation radiophonique pour France Culture en 2011, adaptation théâtrale, lectures musicales.

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En 2012, c’est Fassbinder, la mort en fanfare (Rivages) : « Roman » énonce le sous-titre, comme une rupture (et hapax de l’œuvre), puisqu’un genre est 416q-kIZToL._SX344_BO1,204,203,200_désigné (pour mieux le désagréger, d’ailleurs). Comme Attaques sur le chemin, le soir, dans la neige, ce « roman » est un texte sur la crise, telle que Fassbinder la filme (« la crise est son élément ») et la propage (« on n’est jamais assez plongé dans la crise »). Après la beauté iconique et hyperbolique de Baader et de Nico, la laideur de Fassbinder, « courtaud grêlé de petite vérole » et la laideur du monde qu’il expose dans ses films, la violence qu’il y fait exploser, l’alcool, la drogue, le sexe, la haine du monde et l’abjection de soi, jusque dans la « réversibilité » de cette laideur, sa beauté absolue, la fascination qu’elle provoque.

Alban Lefranc réécrit un texte matrice (qui devient œuvre de jeunesse, draft ou carnet préparatoire), Attaques sur le chemin, le soir, dans la neige, mais aussi 41mJ-BVKBDL._SX301_BO1,204,203,200_Berlin Alexanderplatz de Döblin, sa poésie de Berlin, source du cinéma de Fassbinder — il adapte le roman en 1978 pour la TV allemande (15 heures de film) — comme de l’écriture de Lefranc. « Il fallait mettre le monde la tête en bas, le monde la tête en bas avait sans doute meilleure allure ». Il y a là quelque chose de l’ordre des « chiens » lâchés (image qu’utilise Lefranc à propos du cinéma de Fassbinder), renvoyant à Hugo et ses « chiens noirs de la prose » comme à l’image du chien qui hante aussi la vie de Nico (dans Vous n’étiez pas là).

Le roman tisse plusieurs identités et figures, même si Fassbinder est au centre : la RAF, Ulrike Meinhof, les années de plomb de l’Allemagne. La prose est elle-même terroriste qui expose et explose, fragmente pour composer la fanfare du titre mais aussi « un trajet fantastiquement romanesque (très beau mais très dangereux) ». La violence de l’Histoire est inscrite dans le corps du réalisateur, dans son histoire privée (ses amants) comme dans la chair de son œuvre. Fassbinder annonce Ali, il est « comme un boxeur » il fracasse la linéarité du temps, à l’image du récit qui veut « creuser le temps de l’intérieur, ouvrir des poches à l’intérieur du temps », dire l’insurrection de corps vivants, lier intime, esthétique et politique dans une révolution formelle : « on pense alors montage forcément, collage de séquences initialement étrangères l’une à l’autre, on pense reconstitution, fiction plus ou moins documentée ».

A13981En 2013, Ali, justement, dans Le Ring invisible (éditions Verticales), un Ali avant Ali qui foisonne « d’avenirs et d’imprévisibles ». C’est la genèse d’un nom, d’une boxe, d’une colère aussi, celle d’un adolescent noir dans une Amérique qui renâcle à reconnaître ses différences, l’époque à laquelle le jeune Emmett Till, adolescent noir, est massacré pour avoir regardé une épicière blanche. Un mois plus tard les assassins seront acquittés, en moins d’une heure, par un jury blanc.

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Ali boxe dans la distance, construit autour de lui un ringflyerTEXTO-LEFRANC invisible. Il forge « la règle d’airain de la distance et de la proximité. Emmett (…) mon frère massacré, je te promets que je ne laisserai personne s’approcher ». « Tu as treize ans, et un matin tu abandonnes ton père sur le banc sous le tilleul, tu cours jusqu’à trouver ton corps, tu passes promesse auprès d’un assassiné ». Ali c’est la boxe devenu discours, sur le ring mais aussi dans les entretiens, une parole histrionique mais « vraie », la boxe lui est aussi une parole politique, une révolte, il faut « occuper le terrain », taper dans le « grand sac de mots ». « Ce qui est dit est dit, ce qui est dit se lance à l’attaque du monde et le défait et le retourne ». Ali veut être celui « qui vengerait enfin des décennies d’humiliation », de racisme, de ségrégation. Et la prose d’Alban Lefranc mime sa danse et ses coups.

Dans Le Ring invisible comme dans tous ses romans, Alban Lefranc s’intéresse à un avant : Ali avant Ali, comme Nico est, dans ses dates de naissance et de mort, un avant la seconde guerre mondiale (1938), un avant la chute du mur de Berlin (1988). Un avant pour travailler sur une « genèse », échapper à la légende dorée du personnage ou à ce qui est trop connu. La suite d’Ali « traîne partout, elle jonche les rues, il n’y a qu’à se baisser pour la ramasser ». La suite, ce serait aussi le « corps panique » pris par la maladie, « le corps qui fout le camp ».

A suivre

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Alban Lefranc, Attaques sur le chemin, le soir, dans la neige, Le Quartanier & Hogarth Press II, 2005.
Des bouches, des foules, des armes, Melville, Léo Scheer, 2006, 17 € 50
Vous n’étiez pas là, Verticales, 2009, 15 €
Fassbinder, la mort en fanfare, Rivages, 2012, 13 € 50
Le Ring invisible, Verticales, 2013, 17 € 90