Les mots ne manquent pas pour décrire Goliarda Sapienza : atypique, forte, libre, intransigeante, talentueuse, complexe, ambiguë, charnelle et tendre. Une nébuleuse de mots l’entoure de prestige comme un halo ou la poursuit comme un voile brumeux. L’originalité et la marginalité de ses écrits sont souvent rapportées à son éducation originale, à sa naissance dans une famille socialiste, anarchiste, sicilienne, et qui plus est recomposée. L’image construite est celle d’une femme indépendante dont la manière d’être et de vivre constitue aujourd’hui un modèle d’émancipation politique et féministe.
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L’actualité des publications françaises et étrangères ; fiction et non fiction. Sans exhaustivité, parce qu’elle est impossible et sans contrefaçon (mais pas que par des garçons). Des choix, des passions, de grosses colères aussi. La lecture des têtes de gondole que nous mettrons parfois au carré. Des portraits des acteurs du monde du livre. De longs entretiens parce qu’un livre ou une collection, ce ne sont pas deux ou trois phrases choc. Et parce que l’actu est trop souvent un diktat (et une course contre la montre perdue d’avance), de grands livres publiés dans les mois ou les années, voire les décennies et même siècles qui précèdent, parce que les grands livres n’ont pas de date de péremption.
Voici un récit pour le moins étrange qui nous relate en 200 pages le parcours que fait un narrateur dans une zone qui a pour singularité de n’appartenir ni à la ville ni à la campagne et qui relève tantôt de l’une et tantôt de l’autre le plus souvent des deux à divers moments. Le randonneur qu’est ce narrateur nous rapporte donc le parcours qu’il fait autour de Paris sans pour autant trop s’écarter de la capitale et sans non plus pénétrer dans des villes et villages clairement identifiables — encore que plusieurs soient nommés.
Dans un paysage éditorial dominé par des logiques commerciales qui ont peu à voir avec la création et l’expérimentation littéraires, les espaces de liberté qui demeurent sont les revues, dont l’existence doit être préservée. Depuis plus de 30 ans, la revue Nioques est un lieu d’exploration pour de nouvelles formes d’écriture et de pensée.
« Nos ancêtres ont appris à se déplacer sans peine à travers les territoires que le Zhaunagusch, l’homme blanc, a plus tard redoutés, sollicitant notre aide pour les parcourir ».
Du 24 au 28 juillet 2022, le pape François était en voyage officiel au Canada pour ce qu’il a qualifié de « pèlerinage pénitentiel ». Il a célébré plusieurs messes dans le nord du Canada, à Montréal et à Québec et a réitéré pratiquement à chaque occasion des excuses officielles aux Premières Nations.
L’année du singe est l’année du chaos : une forme de désordre envahit le monde – à moins que ce désordre ne soit l’état réel du monde ainsi révélé. Le désordre n’est pas ici la simple absence d’ordre, son opposé, il correspond à un effacement des limites habituelles qui servent à penser et à instaurer un certain ordre que l’on appelle d’ordinaire « réalité ». Le chaos qui traverse le livre de Patti Smith n’est-il pas une réalité plus profonde ? Les nouveaux rapports qui apparaissent entre les vivants et les morts, entre le rêve et la réalité, entre la pensée et le monde, ne sont-ils pas, plutôt qu’une négation de l’ordre du monde, la révélation de son chaos essentiel ?
La scène est à Rome, sous le règne de Domitien. Lucretia exige de son mari, Publius Cornelius, dit Tacite, de rester à la maison. La situation est tendue, l’Empereur va faire tomber des têtes, et probablement la sienne. Lucretia a ses entrées au Palais, elle s’y rend pour plaider la clémence auprès d’un tyran qui « tue comme on éternue ». « Il n’y a plus que quelques heures entre eux et la mort ». La Nuit des orateurs d’Hédi Kadour n’est pas un péplum ni même une fresque historique mais bien la mise en récit d’une question si actuelle : que peut-on dire et faire sous un régime autoritaire ? Quelle place pour le verbe, ce pharmakon qui peut tuer autant que sauver ?
Gauz a grandi les pieds dans la rizière de sa grand-mère et dans les plantations de café de son grand-père. Entre les cultures vivrières et les cultures d’exportation. Seulement voilà, si la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao, le pays est en revanche incapable de transformer les fèves en chocolat. Pourquoi donc ? Répondant à sa fille – l’une des grandes interlocutrices du texte –, Gauz retrace l’archéologie de la domination coloniale et de ses continuités néocoloniales dans le contemporain.
Après une semaine de pause, vingt-cinquième constellation de l’année, avec cinq (ou neuf) livres (tout dépend comment on compte) dont la pagination n’est pas excessive : lus dans les intervalles du travail, parfois à la maison, parfois dehors (en particulier dans les transports) – le bonheur étant de s’installer dans un dedans du dehors : une véranda par exemple, où Internet serait coupé (comme dans le troisième Conte du hasard de Ryusuke Hamaguchi).
Parmi la vingtaine d’ouvrages que nous a donnés Pierre Bayard au cours des ans, plusieurs ont trait à des moments d’histoire où le canon littéraire ou philosophique n’a pas été respecté tel qu’il l’était jusque-là et ce sont, en chaque occasion, des formes de transformation dont le public lisant ne s’est pas toujours avisé. C’est qu’un ordre que l’on croyait acquis durablement était mis à mal aux dépens d’auteurs et de penseurs jusque-là célébrés.
Les lecteurs de l’écrivain et psychanalyste Gérard Wajcman savent l’importance qu’il accorde à la notion d’objet, cruciale à ses yeux. Ils se souviennent notamment de ce qu’elle lui aura permis d’explorer et de mettre en évidence quant à l’époque nôtre dans ce livre indispensable qu’il publia il y a quelque temps, L’Objet du siècle (Verdier, 1998, réédition en poche en 2012). Si bien qu’ils ne seront pas surpris de découvrir que cette notion se trouve d’emblée convoquée dans l’ouvrage que viennent de publier les éditions Nous. Un livre consistant, énergique, abondamment illustré, suggestif maintes fois, et dont le titre, en ces temps d’abattement et de complaisance nihiliste, est réjouissant au possible : Ni nature, ni morte.
La scène dressée par Jerk, le deuxième recueil poétique de Maud Joiret, agence et disloque une stéréophonie des époques et des régimes d’identités plurielles.
A l’occasion de la publication de Jerk, rencontre et entretien avec l’auteure et performeuse Maud Joiret.
Tout commence un soir d’été, au bord d’un lac, dans une ville universitaire justement « bâtie sur trois lacs », Madison, jamais nommée. Wallace hésite à rejoindre ses camarades. Il « se posta sur une terrasse en hauteur et considéra la mêlée, tentant de repérer son propre groupe de Blancs », Miller, Yngve, Cole et Vincent. Tous sont étudiants en troisième cycle de biochimie dans cette ville du Midwest, leur promo « était la première depuis plus de trente ans à inclure un Noir », Wallace. En une scène, véritable précipité, Bradon Taylor pose un cadre qui est aussi un programme romanesque, entrer dans le genre si codifié du campus novel depuis un regard excentré. Wallace est cette marge, par son origine sociale, par sa couleur de peau, par sa personnalité en retrait.
Depuis jeudi midi, la France est jetée dans un rare émoi. L’attribution à la mi-journée du prix Nobel de littérature à Annie Ernaux a fait l’effet d’une véritable tempête. Si, à l’instar de l’académie suédoise, le monde entier salue chez la romancière française son sens aigu de l’observation sociale ainsi que la mémoire interpersonnelle que son écriture, à l’unisson d’une société qu’elle traverse, sait porter, l’accueil en France se montre nettement plus mitigé. Agité, il se révèle profondément divisé, clivé, fêlé. Comme si, plus largement, l’annonce de la distinction d’Annie Ernaux rejouait toutes les fractures littéraires, nationales et politiques qui, depuis bientôt quelques courtes années, agitent le débat public et dont, à son corps défendant, Annie Ernaux serait, depuis la littérature même, l’incarnation la plus accomplie : à la fois le symbole patent et le symptôme latent.
Angoulême, janvier, le festival, l’hiver. Après plus de trente romans graphiques et albums dans lesquels Bastien Vivès explore les genres, les styles et les techniques, l’auteur du Goût du chlore (primé à Angoulême), revient avec un livre délicat et volontiers cryptique, Dernier week-end de janvier.