Anael Chadli (DR)

Notes de Voix n’est pas un livre sur l’écriture ou sur la peinture, même s’il y est question de littérature et de peinture. Ce n’est pas un livre qui explique ou illustre le travail du peintre, de l’élaboration d’une œuvre. Notes de Voix concerne le processus de création du livre autant que d’une œuvre picturale dont le développement a lieu ailleurs, en dehors du livre, en même temps que, sous une autre forme, dans le livre. Ce processus de création s’effectue autant qu’il échoue, recommence, est interrogé sans cesse – tout ceci faisant partie du processus lui-même.

La peinture me trouble beaucoup. Pas tout, bien sûr, mais quand il y a peinture. Je ne saurais le formuler autrement que par cette idée d’un événement. Quand il y a peinture il n’y a plus rien à dire, peut-être même plus rien à faire, c’est là, devant soi. Reste plus qu’à se taire, regarder, contempler si on veut, se promener du regard. Pas commenter, quelle horreur. La peinture n’appelle aucun commentaire. Plutôt se perdre, s’y perdre.

Raphaël, Les trois Grâces (1504-1505)

Femme, ton corps est ma chose et m’appartient, je le découpe, je le grossis, je le cadre, je le glorifie, je le rapetisse, je le torture, je le loue, je le blâme, je l’industrialise, je le commercialise, il est objet de mes désirs, de mes phantasmes, de mes pulsions et répulsions. Corps nus enfin libérés de ses voiles (depuis cinquante ans maintenant, la libération sexuelle a eu lieu) et que la pub, la mode, la porno/érographie textuelle ou visuelle, la prostitution, l’art, etc. ne cessent de produire et reproduire indéfiniment, selon des schémas souvent bien convenus, répondant à des desiderata principalement masculins. Le sexe, et particulièrement le sexe des femmes, ça rapporte, on le sait bien, surtout aux hommes d’ailleurs. Pourquoi le corps féminin hante-t-il autant les esprits, ou plutôt les regards ? Que révèle ce corps mis à nu ? Quels désirs ou refoulements du désir perlent, suintent, ruissellent depuis ce corps ?

Otto Dix ou le regard impitoyable

Otto Dix (1891-1969) a peint mendiants et prostituées, soldats massacrés et paysages torturés, le sexe et des corps crus, les perversions et désastres de son temps. Il a brisé tabous et convenances dans la représentation pour mettre à jour les failles d’une société allemande profondément bouleversée par la Première Guerre mondiale, les blessures à vif et ces inégalités criantes — criardes sur ses toiles — qui ont été le germe et le terreau du nazisme.
Arte diffuse le dimanche 5 mars un documentaire de Nicola Graef, Otto Dix ou le regard impitoyable, soit un double portrait, celui d’un artiste, celui du monde dans lequel il évolue et qu’il peint sans aucune concession.

La jungle © Gabrielle Saïd
La jungle © Gabrielle Saïd

Treize Bis nous enchante par ses collages poétiques et oniriques composés à partir d’images puisées dans notre mémoire commune pour en restituer la matière brute, la forme dépouillée, élémentaire, inscrite, si l’en est, dans notre inconscient collectif. L’artiste s’inspire de notre patrimoine pictural pour en restituer non pas les œuvres, mais la trace, le vestige, imprimés sur les murs délaissés de nos rues.

Louis Salkind © Jean-Philippe Cazier

Louis Salkind est le créateur d’une peinture traversée par les idées de différence et d’hybridation qui s’articule autour d’un travail sur le signe et la polysémie, agence des références plurielles à l’histoire de l’art ou à la vie quotidienne autant qu’elle est guidée par la logique du rêve et des propositions de l’inconscient. Rencontre avec le peintre qui évoque ici son parcours, ses processus de création, certains des thèmes de ses peintures : l’animal, le corps, la mythologie, le monstrueux, l’altérité –, mais aussi la psychanalyse, le théâtre ou l’œuvre de Gilles Deleuze et Félix Guattari.

12795463_1118300281555262_5110670704312195680_n

En hommage à l’immense Michel Butor qui vient de mourir, Diacritik republie cet entretien de 1993, paru dans nos colonnes le 29 février dernier

« Génie du lieu », « inventeur d’Amérique » et « découvreur d’écriture : de La Modification à Transit, en passant par Mobile et Matière de rêves, Michel Butor auquel Frédéric-Yves Jeannet adressait la semaine dernière sa lettre anthume, n’a cessé, au gré de ses voyages au Japon, aux États-Unis, en Australie, de faire bouger l’écriture, de la mener, elle aussi, aux antipodes. Cet entretien a eu lieu à Lucinges, dans sa maison si justement nommé « à l’écart », en août 1993, pour la revue Eden’Art. Rencontre avec un explorateur du continent Écriture, Michel Butor, si imposant dans un étonnant bleu de travail aux multiples poches, dans lesquelles il a rangé stylos et crayons, ses outils de travail. Michel Butor, qui, en 1993, voyait déjà dans la série télé l’avenir du roman…

Bruce McLean
Bruce McLean, 1971, photo Tanya Leighton Gallery, Berlin

Bruce McLean est un artiste écossais qui est à l’art en général ce que le couteau suisse est au bricolage rapide. On trouve tout dans le travail et l’œuvre de McLean, et il a, jusqu’à présent, abordé tous les domaines, peinture, sculpture, céramique et collages. Il s’est aussi aventuré, brièvement, jusqu’à l’écriture. Il est considéré comme une figure majeure de l’art britannique contemporain. Depuis le 15 avril jusqu’au 15 mai il expose à la galerie londonienne For Arts Sake (littéralement, pour l’amour des arts), dans Bond Street, à l’ouest de la capitale entre les quartiers de Southall et Ealing, tout près de l’université de West London. Et il a intitulé son exposition An Exhibition of Myself, ce qui résume assez bien son approche de l’art. 

pollock
Jackson Pollock

Quand il n’y a pas de langage, quand on se demande où est le sujet, que reste-t-il ? Les traces et les rythmes. Les traces des mouvements inscrits dans le sol, des déplacements du corps dans l’espace, des coulissures de peinture sur la toile. C’est cela qui reste, mais c’est également ainsi que tout commence. Les cliniques de l’extrême – extrêmes parce qu’elles amènent aux confins de ce qui est humain et aux frontières de ce qui est pensable – nous incitent à un questionnement sur la constitution du premier espace psychique, en rapport avec l’espace du rêve et l’espace du monde extérieur, aussi bien physique qu’intersubjectif.

Jean-Michel Basquiat
Jean-Michel Basquiat

En février 2015, Ernest Pépin publie Le Griot de la peinture (Caraibéditions), sur un Basquiat, « décidé à tracer dans le chaos du monde le graffiti obscur d’un éclat d’existence dans une ville impossible ». En avril 2015, Pierre Ducrozet publie Eroica (Grasset) : au centre de son roman, celui qui voulut être Picasso et sera « Prométhée, Elvis, Charlie Parker, Lou Reed, Bob Dylan, John Coltrane. Il sera Andy Warhol. Mohamed Ali, Jack Kerouac. Ulysse. Superman. Héros, on vous dit ». Un soir au Night Birds, raconte Pierre Ducrozet, il rencontre une jeune serveuse. « Il la regarde, il sait que c’est elle ». Celle à laquelle Jennifer Clement consacre un livre La Veuve Basquiat (Bourgois, mars 2016), celle que Jean-Michel Basquiat comparaît à « un personnage de BD », Suzanne Mallouk.
Portrait d’un peintre et d’un homme, « au confluent », comme l’écrit Ernest Pépin, des cultures et des arts, au confluent aussi de ces trois très beaux romans récents.