On n’en aura jamais fini avec ce qui nous a incité dès l’enfance à prendre de l’écart – à perturber, ne serait-ce que d’un signe discret du regard ou de la main, l’ordonnancement sévère de la photo de classe, pour aller cheminer du côté des artistes, au lieu de courtiser, en bon élève, les maîtres : préférer l’inaccessible ouvert à tous aux sirènes de l’accessible fortement hiérarchisé. Les premiers chocs demeurent solidement ancrés dans la mémoire.

Un jour, il y a longtemps, elle s’est mise à chercher. Obscurément chercher. Au début elle voulait être comédienne, elle pensait que c’était ça pour sa vie :  dire les mots des autres, leurs couleurs, leurs sentiments, puis non, elle a doucement arrêté, la réalité de l’actrice s’est effacée, elle a compris sans le comprendre, en ressentant plutôt, que sa recherche allait se faire ailleurs, autrement. C’est ainsi que Nathalie, mon amie du cours Florent, est devenue Vittoretti, un artiste peintre, dessinateur, plasticien. Vittoretti c’est un « il », c’est une « elle ». Une île, une aile. C’est neutre pour mieux embrasser.

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C’est la meilleure nouvelle de la rentrée : une exposition “Anni et Josef Albers, l’art et la vie” se tient dans les salles du musée d’Art moderne de Paris jusqu’au 9 janvier 2022. L’ayant visitée dès son ouverture, j’ai pu constater sa réussite à tous points de vue, de l’accrochage au catalogue réalisé en collaboration avec The Josef and Anni Albers Foundation – un ouvrage de grande qualité, tant pour le choix des reproductions que pour les textes et la chronologie, redonnant au couple Albers la place qu’il mérite dans l’histoire de l’art du vingtième siècle : une des premières.

« Il vaut mieux la guerre cent fois que l’indifférence. »
Lettre de Georgette Agutte à Henri Matisse, 1er octobre 1911, à propos de la réception de son œuvre par la critique.

Présentée telle une épouse effacée suivant partout son mari comme un petit chien, ou encore sous les traits d’une hystérique écervelée parlant à tort et à travers, durant toute sa carrière, Georgette Agutte a été considérée à travers le prisme de son époux, Marcel Sembat, célèbre journaliste de gauche, député du bastion ouvrier de Montmartre et ministre des travaux publics pendant la Grande Guerre, engagé auprès de Jean Jaurès. Les critiques encensaient son travail ? Ils voulaient rendre hommage à la femme de leur collègue, ancien rédacteur en chef de L’Humanité. Ses collègues lui faisaient des compliments ? Ils cherchaient à s’attirer les bonnes grâces de son mari, grand homme politique bien placé pour distribuer des prébendes.

Deux ouvrages récents sont consacrés à la grande peintre mexicaine. Ils viennent enrichir la bibliothèque qui lui est consacrée. Avant de les présenter, mettons en exergue une de ses peintures de 1932 : en ces années Trump de construction d’un mur entre le Mexique et les États-Unis, c’est celui qui a pour titre, « Autoportrait à la frontière entre le Mexique et les États-Unis » qu’Ariadna Castellarnau analyse dans sa biographie. La peintre rendait visible le fossé entre deux mondes.

J’étais une enfant turbulente et je suis resté quelqu’un de remuant. Quand j’entre dans une maison, je vais tout de suite aux fenêtres.

Née le 24 février 1925 à Beyrouth, Etel Adnan est la “fille unique d’une famille qui a vécu la guerre et l’exil comme conséquence de la guerre.” Je me suis souvent demandé comment un système aussi fragile que le corps humain peut supporter des bouleversements aussi fréquents que ceux que le Moyen Orient arabe a connu et continue de vivre.

Il y a des lectures qui touchent plus que d’autres sans que l’on puisse réellement en expliquer les raisons. Il y a des mots qui s’engouffrent dans ce qu’il y a de plus profond en nous, dans cet intérieur dont il faut ouvrir la porte pour retrouver ce monde connu qui nous échappe tant nous l’avons oublié pour mieux nous en défendre ou nous en cacher.

« Mais qu’est-ce qu’ils ont tous en ce moment avec Velasquez ? Je préfère mille fois Le Greco. Lui était un peintre. » En 1966, Picasso est formel quand il parle du génie de Doménikos Theotokópoulos (1541-1614). La véritable première rétrospective que lui consacre le Grand Palais jusqu’au 10 février en réunissant soixante-quinze œuvres ouvre en très grand l’histoire de la peinture.

L‘artiste et écrivain Anael Chadli crée une oeuvre qui ouvre un espace très singulier entre la peinture et l’écriture. Dans cet espace entre, des rencontres se produisent, des frontières se déplacent, un champ nouveau se développe par lequel l’écriture devient visible et par lequel le visible est envahi par l’écriture. Rencontre et entretien.

Arte diffuse, dimanche soir, le documentaire que David Shulman a consacré au peintre Jean-Michel Basquiat : La Rage créative  (2017). Le film suit le gamin qui prit New York d’assaut, entre rêve de gloire et colère, révolutionnant au passage le monde de l’art, le gamin fracassé aussi, par une médiatisation jamais pleinement assumée, par sa rage noyée dans les paradis artificiels ; d’œuvre en œuvre, de Samo à Basquiat, c’est New York que l’on voit se transformer, de la ville sauvage et brute, crasseuse et violente à la gentrification, de même que l’artiste insoumis devient une valeur sûre du marché, explosant aujourd’hui encore les records dans les salles des ventes.