À la mi-septembre, comme chaque année, on fêtera à nouveau « Les journées européennes du patrimoine » sur le thème « Patrimoine et éducation : apprendre pour la vie ! ». N’est-il pas temps d’afficher l’autre volet de la transmission et de l’héritage, celui du matrimoine ? Des publications nouvelles, celles de Marilù Oliva et de Blanche Sabbah, d’autres plus anciennes, d’Annie Leclerc et de Margaret Atwood nous poussent à réfléchir à la question en focalisant nos lectures sur Pénélope. Une nouvelle statue à Paris, après celle de Guadeloupe et le récit d’André Schwarz-Bart nous invitent à aller, cette fois, du côté de Solitude. Pénélope… Solitude… deux exemples parmi d’autres de ces recherches à poursuivre sur le matrimoine, à travers les siècles et les sociétés. Des lectures à engranger pour l’été qui s’annonce !

En septembre 2021, Anne Terrier a publié La Malédiction de l’Indien. Mémoires d’une catastrophe. Roman biographique (Gallimard). Le titre éveille notre curiosité et la quatrième de couverture nous transporte dans l’événement mémorable pour la Martinique et pour la volcanologie : la destruction de la ville de Saint-Pierre par l’éruption de la Montagne Pelée, le 8 mai 1902, catastrophe naturelle qui s’est étalée sur plusieurs mois ;  il y aura 120 ans cette année.

« L’Algérie est une colonie de peuplement. La dernière colonie de peuplement à avoir fait parler d’elle a été l’Afrique du Sud. On sait dans quel sens.
Les Européens d’Algérie n’ont jamais tout à fait désespéré de rompre avec la France et d’imposer leur loi d’airain aux Algériens. C’est l’unique constante de la politique colonialiste en Algérie.
(…) La France fera la paix en Algérie en renforçant sa domination sur l’Algérie ou en brisant les féodalités algériennes d’Algérie. […] On verra les fissures à partir desquelles s’est remodelée la société européenne d’Algérie. »
(Frantz Fanon, L’An V de la révolution algérienne, 1959)

Ces phrases que Frantz Fanon écrit dans la préface de son second essai en 1959 – et dont les faits observés et rapportés datent, en grande partie, de 1956 et qu’il développe dans son chapitre 5, « La minorité européenne d’Algérie » –, l’historienne Sylvie Thénault aurait pu les faire siennes dans le nouvel ouvrage qu’elle publie en cette année de l’anniversaire des soixante ans d’une Algérie nouvelle – fin d’une colonisation de peuplement et/ou naissance d’une nation –, où se multiplient ouvrages et documentaires.

Les historiens ont tracé les grandes lignes et les moments-clefs de la décolonisation : c’était le propos des trois premiers épisodes du documentaire, « C’était la guerre d’Algérie »  de Georges-Marc Benamou et de Benjamin Stora, diffusés le 14 mars 2022. Toutefois, ils s’attardent peu sur ce qu’on pourrait nommer les faits culturels et socio-littéraires. C’est pourtant leur manifestation qui témoigne de l’effervescence d’une société et de ses aspirations profondes, même s’ils sont à l’initiative d’avant-gardes.

« L’Algérienne, à chaque entrée dans la ville européenne, doit remporter une victoire sur elle-même, sur ses craintes infantiles. Elle doit reprendre l’image de l’occupant fichée quelque par dans son esprit et dans son corps, pour la remodeler, amorcer le travail capital d’érosion de cette image, la rendre inessentielle, lui enlever de sa vergogne, la désacraliser » Frantz Fanon, « L’Algérie se dévoile »

L’un est né au Congo, du temps de la colonisation belge, en 1955 à Bukavu et vit toujours en République démocratique du Congo ; l’autre est né en République centrafricaine en 1941 et à vécu au Congo Brazzaville, sous colonisation française jusqu’en 1960, puis jusqu’à son départ, en 1997, aux USA. Les deux hommes écrivent sur et « avec » des femmes sans paternalisme ni condescendance. Tous deux dédient leur livre à leur mère : ce n’est pas une formule conventionnelle — on le comprend  à la lecture.

« Ce détour par une tradition exotique est indispensable pour briser la relation de familiarité trompeuse qui nous unit à notre propre tradition ».
Pierre Bourdieu, La domination masculine

Pourquoi déterrer ces vieilleries, dira-t-on ? Parce que, comme le montre Edward Saïd, ces récits et romans ont été un lieu privilégié d’observation : « dans la constitution des attitudes, des références et des expériences impériales. Non que seul le roman ait compté, mais (il est) l’objet esthétique dont le lien aux sociétés expansionnistes britannique et française est particulièrement intéressant à étudier ». On peut alors comprendre l’intérêt de revenir sur ces « choses » anciennes, non rééditées pour certaines, plus du tout lues et prises dans une idéologie coloniale dépassée.

« Jean campait dans son mirage » : cette phrase extraite Garonne in absentia, à la page 57, concentre un roman dans lequel un homme blessé s’obstine à essayer de comprendre ce qu’il lui arrive, pourquoi son couple s’est disloqué. Qui a lu les trois précédents récits de Jean-Michel Devésa, Bordeaux la mémoire des pierres, Une fille d’Alger et Scènes de la guerre sociale, ne sera pas étonné(e) d’entrer sans sommation dans ce nouveau roman mais avec des indices palpables de la plongée existentielle à laquelle le texte l’invite.

Certains événements résistent à être « racontés ». Le 17 octobre 1961 en fait partie. Pourtant, comme souvent, la fiction était déjà au rendez-vous. Le roman de William Gardner Smith,  Le Visage de pierre, vient d’être enfin traduit en français : on découvre alors comment un jeune Afro-Américain venu à Paris pour s’éloigner de son pays a introduit dans son récit, dès 1964, ce qu’il a vu et vécu. Les écrivains français ne s’y mettront que plus tardivement : Didier Daeninckx en 1984 ; mais aussi Leïla Sebbar en 1999 et Thomas Cantaloube en 2019.

Le moins qu’on puisse dire c’est que les femmes sortent de l’ombre ! On ne peut s’en plaindre. Certaines de leurs « porte-paroles » sont largement invitées à la radio et à la télévision comme Titoui Lecoq et son ouvrage, Les grandes oubliées. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes (L’Iconoclaste), Virginie Girod, Les ambitieuses. 40 femmes qui ont marqué l’Histoire par leur volonté d’exister (M6 éditions) ; on se souvient de l’ouvrage de Léa Salamé, Femmes puissantes, en 2020, pour ne citer que les plus médiatisées. Allons du côté des ouvrages « francophones ». En cette rentrée, Léonora Miano publie chez Grasset deux essais différents et, d’une certaine façon, complémentaires : L’autre langue des femmes et Elles disent.

« Elimane s’est enfoncé dans sa Nuit.
La facilité de son adieu au soleil me fascine.
L’assomption de son ombre me fascine.
Le mystère de sa destination m’obsède.
Je ne sais pas pourquoi il s’est tu quand il avait encore tant à dire
 ».

Quand la critique journalistique française – télévisuelle, radiophonique ou écrite – s’entend pour encenser un roman d’un auteur francophone, on reste perplexe. Pourquoi celui-là et pas un autre, alors que tant d’autres sont publiés et ignorés ? Est-ce l’arbre qui cache la forêt ou un arbre suffisamment feuillu pour qu’il s’impose en dehors des marges où sont confinés ces écrivains ?

Toutes mes tentatives d’écriture, sans exception, se sont concentrées sur cette hypothèse et sur la question suivante : qu’y a-t-il de valeur, dans la culture noire, que l’on peut perdre, et comment peut-on le préserver et le rendre utile ? (…)
Je veux dire : la civilisation noire qui fonctionne à l’intérieur de la blanche. (p. 282).

Traduit de son ouvrage original, The Source of Self-Regard, par Christine Laferrière, La Source de l’amour-propre paraît en poche, chez 10/18.