Le blizzard, ce vent du Grand Nord, accompagné de tourmentes de neige dit la définition, est le cadre de tourmentes d’existence des personnages de Marie Vingtras et d’une scénographie originale, efficace et captivante. Parvenir à rendre aussi intensément le vécu de quatre personnages principaux et d’une pléiade de personnages secondaires par la succession de monologues qui se côtoient sans jamais devenir dialogues est une performance qu’on ne peut que saluer et savourer. D’où le désir d’entrer dans cette construction remarquable pour en comprendre la virtuosité.

Pour son sixième roman, Le Silence des dieux qui paraît aujourd’hui, Yahia Belaskri explore avec un bonheur d’écriture maîtrisé le triptyque qu’il affectionne : en « panneau central », une évocation précise de l’Algérie dans l’espace frontalier du nord et du sud à travers les gestes les plus quotidiens des habitants ; et, de part et d’autre, bousculant cette plongée réaliste, le volet légendaire et le volet poétique. Lecture et entretien avec l’écrivain.

« Une certitude : soutenir une trace d’histoire pour un devenir… à venir »
Alice Cherki

Nous sommes nombreux à vouloir remonter le temps…. Nous sommes moins nombreux à passer à l’acte d’écrire, de s’écrire. La mise en mots d’une mémoire personnelle peut prendre différentes formes et s’apprécier à l’aune du littéraire et à l’aune de l’Histoire et des sociétés, par la pierre qu’elle apporte à la connaissance de notre humanité. Comme l’écrit Alice Cherki, dans  Mémoire anachronique. Lettre à moi-même et à quelques autres, « le tissage des textes, toutes générations et toutes écritures confondues, réussit à transmettre, à la source même de l’hétérogène, une histoire vive que souvent les historiens affadissent. J’insiste, je dis bien « histoire » et pas seulement mémoire. Car le témoignage distancié est comme l’archive, à mettre au compte de la construction de l’Histoire ».

« Le rire faisait partie de leurs vies. Il surgissait à des moments inattendus, même au milieu des situations les plus terribles, de façon imprévue, spontanée peut-être mais toujours comme un défi, un soulagement, un avertissement subtil mais bien réel qui faisait sursauter certains. (…) Tout ce monde grouillait dans tous les sens au marché du Cap. La plupart venaient de si loin, de contrées si lointaines et de paysages si différents qu’ils formaient comme une immense mosaïque enchâssé entre les mornes et la mer de cette île » (Désirée Congo, 22)

La publication par Jean-Philippe Ould Aoudia de son enquête sur les disparus de la « Bataille d’Alger » en 1957 touche à un point fort de la guerre en Algérie. Comme l’écrit Benjamin Stora : « La question des « disparus » n’a cessé de hanter les mémoires blessées de la guerre d’Algérie. Comment accomplir un travail de deuil en l’absence du corps de celui qui a disparu ? » (France-Algérie. Les passions douloureuses). Nous voudrions en rendre compte et accompagner cette nouvelle publication d’un retour sur des ouvrages antérieurs signés H.G. Esméralda, Alexis Jenni et Mouloud Feraounqui ont fait de 1957 une date incontournable.

Pour sa vingtième fiction (romans, récit, nouvelles), Nancy Huston offre à la lecture un roman à la structure complexe comme elle aime à les construire. Exigeante envers ses lecteurs, elle les oblige à être en éveil pour repérer des liens, des bifurcations et des relations. J’avoue pour ma part qu’ayant lu sans difficulté tout le roman mais sans aimantation constante, je n’ai vraiment accroché que dans les cent dernières pages avec l’histoire qui se précise de Shayna, et bien entendu, je me suis demandée pourquoi.

Les éditions Hors d’atteinte offrent une nouvelle fois à la lecture un livre singulier qui, cette fois, ouvre sur cette Afrique du Sud si fascinante : l’autobiographie de Trevor Noah, Trop noir, trop blanc. Une enfance sud-africaine dans la peau d’un métis, traduction française de Born a Crime : Stories From a South African Childhood par Michael Belano et Marie Hermann.

« J’essaye au quotidien d’être le colibri qui transporte dans son bec sa goutte d’eau pour éteindre l’incendie ».

Dans son ouvrage qui vient de paraître aux éditions Elyzad à Tunis, Je vous écris d’une autre rive. Lettre à Hannah Arendt, Sophie Bessis offre à la lecture un précieux joyau. Historienne, journaliste, elle nous a habitués à des ouvrages denses, précis, documentés. Cette « lettre » écrite à une femme qui, comme le précise la quatrième de couverture, « occupe une place particulière dans la pensée du XXe siècle », donne la quintessence de ses ouvrages : l’originalité et l’audace du sujet, la clarté de l’argumentation, l’érudition présente, jamais écrasante mais donnée en partage, la fluidité heureuse de l’écriture.

Témoignages ou fictions ? Dans un article récent, j’ai présenté le récit de Monia Ben Jémia, paru à Tunis en ce début d’année et deux fictions algériennes. De nombreuses réactions de lectrices m’ont rappelé que, depuis ce dernier quart de siècle, les fictions francophones étaient nombreuses à suggérer ou décrire une situation incestueuse et ses dégâts durables. On pourrait rappeler L’Enfant méduse de Sylvie Germain en 1992. Mais ce sont les œuvres francophones qui me parlent et dont je veux parler…

On ne peut pas dire que les témoignages sur l’inceste soient légion au Maghreb ; pas davantage en Tunisie où les avancées pour les droits des femmes ne peuvent être niées. Aussi, le témoignage-fiction de Monia Ben Jémia, Les siestes du grand-père. Récit d’inceste, est un événement, une rupture d’un silence honteux pour les victimes et complice pour celles et ceux qui ont assisté sans dire.

En février 2021, Johan Faerber s’entretenait avec Yamina Benahmed Daho, à propos de son roman récent, A la machine et de ce qui avait guidé l’écrivaine dans l’élaboration de sa fiction, à mi-chemin de l’enquête historique et du souvenir autobiographique. Dans ce « livre social et politique », on plonge dans l’injustice du conflit entre intelligence inventive d’un ouvrier et moyens financiers du capitalisme qui permettent de priver un inventeur des fruits de son invention. Car Barthélémy Thimonnier a inventé la machine à coudre et il est pourtant mort dans la misère.

Sous une couverture particulièrement attirante, les éditions Hors d’atteinte offrent, une nouvelle fois, un ouvrage indispensable autour de la grande féministe allemande Clara Zetkin (1857-1933) dans sa collection « Faits et idées ». Disons-le d’emblée : à une époque où un livre se périme en 3 semaines, revenir à des écrits de plus d’un siècle peut apparaître comme ringard, inutile et démodé. Et pourtant… Celles et ceux qui plongeront dans ce livre découvriront, au-delà d’une phraséologie parfois dépassée, plus d’une analyse et plus d’une proposition d’une actualité malheureusement non périmée.

L’Algérie de tous les débats et de toutes les certitudes contraires… Un projet original, à la diffusion inédite, réunit dix-sept rêves ou cauchemars… on ne sait ? Ils dessinent une sociologie du pays par la fiction ou le témoignage, en faisant un pied de nez aux interventions plus « savantes ». Ils nous entraînent dans une autre Algérie…