Livre polymorphe, L’Expe(r)dition se présente comme la chronique d’une exploration, un récit de voyage, la mise en abyme d’un récit de voyage, un traité de navigation, une confession intime (épistolaire). Il est question de l’exploration de V.J. Béring qui découvrit le point de rupture territorial entre la Sibérie orientale et l’Alaska, là où l’Est et l’Ouest se séparent en se retrouvant.

« Et c’est ici une véritable révolution copernicienne qu’il faut imposer, tant est enracinée en Europe, et dans tous les partis, et dans tous les domaines, de l’extrême droite à l’extrême gauche, l’habitude de faire pour nous, l’habitude de disposer pour nous, l’habitude de penser pour nous, bref l’habitude de nous contester ce droit à l’initiative dont je parlais tout à l’heure et qui est, en définitive, le droit à la personnalité. […] L’heure de nous mêmes a sonné. […] Je ne m’enterre pas dans un particularisme étroit. Mais je ne veux pas non plus me perdre dans un universalisme décharné ». Aimé Césaire, Lettre à Maurice Thorez, 24 octobre 1956 (extraits)

Il est une invisibilité de Louis Aragon dans les études sur les intellectuels français et la guerre d’Algérie, pourquoi ? Serait-ce un manque d’engagement de l’intéressé ou bien un ostracisme vis-à-vis d’un membre éminent du PCF ? C’est cet « oubli » qu’Alain Ruscio entend réparer dans son étude récente, Louis Aragon et la question coloniale. Itinéraire d’un anticolonialiste, que viennent de publier les éditions Manifeste !

(Prologue) Alors que je me rends à la projection de Pacifiction d’Albert Serra, j’achève la lecture de Sous les viandes, deuxième section du livre d’Infernus Iohannes, Débrouille-toi avec ton violeur. Il y a des jours comme ça où la routine s’absente. En attente de la séance, je prends brièvement deux ou trois notes sur ce 46e volume du corpus post-exotique signé par divers hétéronymes d’un même écrivain – le plus célèbre d’entre eux étant Antoine Volodine dont le premier ouvrage, Biographie comparée de Jorian Murgrave (1985), s’ouvrait par une phrase attribuée à Infernus Iohannes : “La vie n’est que l’apparence d’une ombre sur un reflet de suie.”

Incantation pour nous toutes. Voilà un titre qui provoque en moi une curiosité et un impérieux désir de lecture. Entre mes mains, le livre semble petit, fragile, secret et il me vient à son égard un curieux sentiment de possessivité. La couverture sombre teintée à la façon des tableaux de Soulages d’une subtile nuance de violet me le rend encore plus précieux.

Voilà que les éditions Quarto font paraitre ce qu’on n’osait espérer même dans les rêves les plus chimériques : une édition de l’œuvre romanesque complète de Réjean Ducharme. Inespérée et inattendue, dirait-on pour reprendre les mots de Ducharme, que cette édition qui s’offre à nous, car si sa singularité et son talent sautent aux yeux, il ne semble pas beaucoup lu aujourd’hui – hérésie, quand on considère l’envergure et l’originalité de cette œuvre pareille à nulle autre.

C’est un des chocs littéraires de cette année : Une mère éphémère d’Emma Marsantes, paru chez Verdier, s’impose comme l’un des récits qu’il faut lire toute affaire cessante. Dans une langue heurtée, brisée, profondément tendue et neuve, Mia raconte son histoire. Et elle est terrible. Elle dit sa mère folle, son père prince déchu. Elle dit son frère qui la viole, son voisin qui abuse d’elle sans qu’enfant elle le comprenne bien. Elle dit aussi bien la survie depuis l’écriture, dont son récit est ici l’issue presque miraculeuse. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre de son autrice le temps d’un grand entretien pour saluer ce rare événement de la naissance d’une voix singulière.

Vendredi 7 octobre dernier, Yannick Haenel s’entretenait avec Arnaud Jamin autour de son nouveau roman Le Trésorier-payeur à la Maison de la poésie. Dépense, crise, histoire du capitalisme, charité, amour… dans cette vidéo de la soirée, l’écrivain parle longuement du livre que nous avons chroniqué à sa sortie au mois d’août dans la collection l’Infini de Gallimard.  Retrouvez ci-dessous la captation vidéo de la rencontre.

À suivre, écrivait Maurice Olender dans nombre de ses mails et sms. Le dernier qu’il m’a envoyé, dimanche, était un « à suivre, toujours ». C’est ce toujours que je veux retenir, un à jamais. Maurice Olender, au présent absolu, lui qui a non seulement pensé mais forgé le contemporain, par ses livres, ses articles, la revue Le Genre humain, les livres publiés dans « La Librairie », cette collection exceptionnelle qui épousa le changement d’un siècle, « La Librairie du XX» puis « du XXIe siècle ». Maurice Olender au présent absolu lui qui n’aura jamais commis qu’une faute de goût dans sa vie, la quitter.

Les années 20 se sont ouvertes sur un grand roman de Jean Echenoz, l’enlevée et enthousiasmante Vie de Gérard Fulmard. Récit nourri de multiples rebondissements, cette vie en apparence anodine est celle de Gérard Fulmard, homme ordinaire pris dans une histoire bientôt extraordinaire, aux prises avec son psychothérapeute singulier, lui-même mêlé à un parti politique tout aussi singulier. Dans ce roman noir porté par l’énergie d’un Buster Keaton, Echenoz réinvente une célèbre tragédie racinienne où, pour la première fois de son œuvre,  la première personne domine la narration. Autant de raisons d’aller à la rencontre du romancier le temps d’un grand entretien que Diacritik republie à l’occasion de la parution du roman dans la collection de poche des éditions de Minuit

Comment est-il possible, quand on a commencé à publier en 1963, que l’on a écrit des romans par centaines sous son nom et sous pseudonymes dont une bonne dizaine de chefs d’œuvre, des essais majeurs, du théâtre, des recueils de poésie et de nouvelles, d’offrir des livres toujours aussi sidérants ? Joyce Carol Oates est cette énigme, une autrice qui marque, décennie après décennie, l’histoire littéraire et échappe, aussi régulièrement au prix Nobel qui aurait pourtant dû, depuis longtemps, couronner son œuvre. Sans doute JCO est-elle trop prolifique, sans doute a-t-elle trop frayé avec des genres populaires pour les jurys compassés. Tant pis pour eux. La nuit. Le sommeil. La mort. Les étoiles, qui sort en poche chez Points, prouve une fois encore, s’il était besoin, la puissance romanesque corrosive de l’une des plus grandes autrices américaines contemporaines.

« Jacqueline Jacqueline, c’est le titre » mais c’est aussi « très bien comme fin ». Le prénom de l’aimée est un seuil pour Jean-Claude Grumberg, le début de tout comme un dénouement impossible, le refus de ce que la mort impose, après soixante ans d’un couple d’« agrafés ». Comment dire et partager ce qui dépasse l’entendement ? Qu’une telle femme l’ait aimé, que cet amour ait duré et ait pu être interrompu par la mort ? Tout est « impartageable » et tant mieux, répond Jacqueline à Jean-Claude Grumberg dans ce livre qui est tout entier un dialogue avec elle. « Sinon chaque être humain dès la naissance serait écrasé sous l’Himalaya des souffrances du monde ».

Je note ces quelques réflexions au sortir de la double exposition Claude Monet – Joan Mitchell, dialogue et Joan Mitchell, rétrospective qui se tient à la Fondation Louis Vuitton, non loin du Jardin d’Acclimatation (tiens, un lipogramme en “e”) jusqu’au 27 février prochain.

« Ce livre est un origami » : c’est ainsi que Siri Hustvedt évoquait son dernier roman, Souvenirs de l’avenir, lorsque je l’ai rencontrée en septembre 2019. Un origami, tant il joue de plis et replis pour finalement former un oiseau de papier, prêt à l’envol, libéré des contraintes, qu’elles soient formelles ou intimes. Diacritik republie cet entretien vidéo alors que ce roman paraît en poche, chez Babel.

Mantra, schibboleth, mot-animal, mot-d’-aucune-langue, mot-de-toutes-les-langues-de-fantômes, Mdeilmm m’a d’emblée paru familier. Voilà un titre, tout cixousien, qui nous souhaite bienvenue, qui, sous son septuor de lettres — cinq consonnes et deux voyelles à l’hémistiche du vocable — nous lance son sous-titre, Parole de taupe. Quand la taupe se lève, aussitôt on pense à Kafka, à Shakespeare, à l’animal fouisseur qui creuse ses terriers dans la chair du temps.