Gérard Wajcman : La cause de l’objet

Heraklitos, Asàrotos òikos, détail

Les lecteurs de l’écrivain et psychanalyste Gérard Wajcman savent l’importance qu’il accorde à la notion d’objet, cruciale à ses yeux. Ils se souviennent notamment de ce qu’elle lui aura permis d’explorer et de mettre en évidence quant à l’époque nôtre dans ce livre indispensable qu’il publia il y a quelque temps, L’Objet du siècle (Verdier, 1998, réédition en poche en 2012). Si bien qu’ils ne seront pas surpris de découvrir que cette notion se trouve d’emblée convoquée dans l’ouvrage que viennent de publier les éditions Nous. Un livre consistant, énergique, abondamment illustré, suggestif maintes fois, et dont le titre, en ces temps d’abattement et de complaisance nihiliste, est réjouissant au possible : Ni nature, ni morte.

Si Wajcman décide d’instruire à nouveaux frais cette affaire de l’objet, c’est probablement parce qu’on n’en aura jamais fini avec elle, avec ce qu’elle suppose et implique, mais plus encore parce que la peinture de nature morte, objet justement de ce livre, en a fait de toujours son « beau souci », pour parler comme Larbaud. Qui dit en effet, ou mieux, qui voit une « nature morte », quels que soient les motifs ou les thèmes traités, réalise aussitôt qu’il s’agit bien d’un « art qui se consacre à montrer l’objet et, par là, à le penser ». Et qu’en ce genre se déploie l’invention d’une forme qui « ne montre pas des choses mais des objets, non naturels et non artistiques », étant entendu que l’acte de monstration et l’œuvre elle-même s’enveloppent et s’intensifient mutuellement ici jusqu’à se confondre.

En lisant Ni nature, ni morte nous voici donc invités à envisager, littéralement, la nature morte. Autrement dit, à la regarder, à toucher avec les yeux cet objet voué au fait d’offrir à contempler des objets, puisque « donner à voir, mettre sous le regard, observe Wajcman, c’est la fonction des natures mortes ». De là l’ébauche d’une première définition, parmi bien d’autres à venir : la nature morte « c’est l’objet + le regard sur l’objet ». L’objet, à savoir une entité mise en scène par cet acte pictural qui la soustrait de l’indifférencié, parvient dès lors à la singulariser au point qu’elle devienne aussi connue et familière qu’étrange, sinon parfois inquiétante (on se rappelle ici l’Unheimlich de Freud). À condition cependant, précise l’auteur, qu’il s’agisse véritablement d’objets, c’est-à-dire d’échantillons de « pensée matérielle » et non de ces choses préemptées par l’usage et l’échange. En effet, s’il est vrai que « l’objet nous regarde, l’objet-marchandise ne nous regarde pas », ce qui n’est pas sans incidence sur l’allure de nos désirs dans le monde tel qu’il est.

Wajcman, évoquant une remarque de Jean-Claude Milner, souscrit à la distinction que ce dernier avait proposé d’opérer entre les civilisations en retenant, en guise de critère, la forme de leur plaisir dominant. Distinction efficace en tant qu’elle permet d’avancer qu’existe d’une part ce qu’on nommera le « monde antique », monde où le plaisir suppose l’incorporation (le boire et le manger, pour aller vite), et d’autre part « l’univers moderne » où le modèle d’inscription du plaisir relève cette fois de l’usage.

Si, poursuivant son enquête, Wajcman reprend cette distinction, tout en nuançant sa portée, c’est que, ainsi qu’il le soutiendra tout au long de l’ouvrage, la nature morte a foncièrement affaire au plaisir. C’est-à-dire au corps, à ses aventures et à son histoire. Et même si elle « ne représente pas les corps, [elle] est, parmi tous les genres de la peinture, le genre pictural du corps et des plaisirs ». Plaisir de tous les sens, « hors le sexe » ; plaisir de voir, d’observer, de scruter encore et encore, de sentir, de humer ; plaisir de connaître, de reconnaître, de penser l’infinité du monde à partir du détail, de l’infime, du gracieux, du trivial, du rebut, du déchet. Cela est si manifeste, si puissant qu’au travers des objets autour desquels s’organise la fiction picturale, des plus banals aux plus raffinés, des plus subtils aux plus repoussants, s’activent rien de moins que « des condensateurs de jouissance », comme le note finement Wajcman. Entendons par là que ces objets, ainsi qu’ils sont mis en intrigue dans l’espace du tableau, s’adressent à nos corps, sollicitent et illustrent nos désirs de la façon la plus intense et la plus fidèle qui soit, jusqu’à nous définir : « Dis-moi ce que tu aimes, je te dirai qui tu es. C’est ce que montrent les natures mortes. Avec les objets représentés à l’intérieur, elles exposent les objets de nos plaisirs, hors de nous, qu’elles peignent de façon à les rendre désirables ».

Léon Spilliaert, Flacon rouge

Saluant la démarche qui fut celle de Daniel Arasse, Gérard Wajcman déroule au fil de presque 400 pages sa réflexion en adoptant le même point de vue « matérialiste, corporel et distant », seule manière pour mettre au jour ce que l’auteur nomme « l’essence » de la nature morte, histoire, le cas échéant, d’esquisser « une physionomie générale de la nature morte » en donnant « un visage à un genre aux mille visages. »

Pareil point de vue suppose qu’on regarde, par-delà le plaisir éprouvé, ce qui, en vérité, ne nous regarde pas moins sous l’aspect de ces fruits, de ces linges, de ces corbeilles, de ces reflets, de ces verreries. Et que voit-on ? Qu’exposent donc ces compositions réglées, ces architectures insolites, sinon finalement d’étranges et fragiles équilibres ? C’est que dans chaque nature morte, écrit Wajcman, il ne saurait y avoir que des « objets saisis dans un mouvement suspendu, objets arrêtés, moins immobiles qu’immobilisés — still life décidément pas calme ». Suspension décisive, tragique mais édifiante car elle n’est pas sans figurer quelque chose du « chaos de nos vies », lesquelles ne sont à plus titre « qu’une suite de chutes ininterrompues ».

Analysant la mosaïque dont le thème fut conçu par Sôsos de Pergame (IIIe-IIe siècle av. J.-C.), l’extraordinaire Chambre mal balayée — on reconnaît à même le sol, dans un désordre savant, les restes et déchets d’un festin —, Gérard Wajcman en vient à affirmer qu’au fond, « l’histoire de la nature morte, c’est l’histoire de tout ce qui tombe ». Magnifique intuition. Oui, ce qu’on appelle nature morte désigne bel et bien un mode d’exposition des champs de pesanteur. Une « histoire de tout ce qui tombe » qu’avait forcément en tête l’artiste contemporain Will Delvoye lorsqu’il réalisa à son tour Mosaïc (1990), « un carrelage blanc entièrement festonné d’étrons ». Objet cette fois, on l’a compris, qui tombe littéralement « comme une merde ». Mais, observe l’auteur, « une merde tout de même très relevée », puisqu’il s’agit ici « de la merde pour les yeux. »

Si ce thème du déchet ne peut que retenir l’attention lorsqu’il s’agit de nature morte, cela tient non seulement au fait qu’il y apparaît comme un motif récurrent — pelures, écorces, ossements, bris de toutes sortes, matières corrompues —, mais surtout qu’en lui se réalise une des opérations les plus essentielles de la représentation. Certes l’objet dégradé, bientôt réduit à l’état de déchet, devenu vil, chute aussitôt sur l’échelle de la valeur ontologique, mais, remarque Wajcman, telle est justement la condition d’un possible salut : « l’objet abaissé à l’indignité du déchet arrive dans la nature morte. Qui le sublime en art ». Qui le sublime, c’est-à-dire l’assimile, le digère et puis l’offre sous une forme rehaussée, transfigurée. Une véritable odyssée métabolique, « voyages de la bouche, de l’envie à la honte, de la gourmandise au dégoût, les natures mortes nous amènent à parcourir toutes les stations du plaisir ».

Andy Warhol, Guns

Il faudrait toutefois, pour ne rien omettre et à titre d’objection, considérer aussi ce genre dans le genre qu’est la vanité. N’a-t-elle pas pour objet de mettre sous nos yeux ce que nous ne voulons justement pas voir ? N’est-elle pas nécessairement à l’origine d’une rumination mélancolique sous l’horizon bouché de notre finitude ? Comment ne pas se dire en visitant l’impressionnante galerie des vanités, tandis qu’elles-mêmes nous regardent, qu’« on est bien peu de chose » ? Bref, il n’est pas impossible que ce mode particulier qu’est la Vanité récuse sèchement la thèse qui prétendait faire de la nature morte la mise au jour délibérée de « nos réserves de jouissance ».

Admettons, mais ce serait méconnaître ce qui est sans doute la fonction essentielle de tout art. Car s’il y a une représentation des objets altérés par le temps c’est aussi bien pour rappeler qu’en réalité c’est sans l’art, sans l’effort de figuration et de transfiguration, que « Tout pourrit et finit […] ». Si bien qu’on ne s’étonne pas de lire que « La peinture ainsi rejoint l’art de l’embaumeur qui donne à la vie morte un peu d’immortalité. ». Et de voir Wajcman ne pas hésiter à pressentir dans toute Vanité une sorte d’« Annonciation, la marque de l’entrée de l’éternité dans le temps », sachant, ainsi qu’il le remarque presque au terme de son enquête, que « le Temps pourrait être le vrai sujet de la nature morte ».

Quoi de commun enfin entre, parmi tant d’autres, cette Nature morte au citron pelé de Van Bayeren, ce Cardon et carottes de Juan Sánchez Cotán, cette Botte d’asperges de Manet, ce Flacon rouge de Spilliaert ? Le livre de Gérard Wajcman nous incite à risquer une réponse qui vient expliquer, et sans doute conforter notre désir de voir de la peinture. En représentant des objets, fût-ce en montrant une beauté modeste, frappée de précarité, parfois même d’abjection, la nature morte n’est en somme rien d’autre que « la vitrine des jouissances de l’homme », et en ce sens elle est « la vitrine de la vie ».

Sauf qu’à présent, requis comme nous le sommes par l’attraction mortifère de la marchandise, est-ce encore vrai ? Pas sûr. En effet, note Wajcman, « jadis, la nature morte regardait le monde et on regardait le monde en elle. Elle faisait découvrir la nature, avec gai savoir et enchantement. C’était un autre temps ». Tout conduit en effet à juger désormais que « la nature morte aujourd’hui, c’est regarder la mort de la nature ». En se retrouvant, par exemple, nez à nez, et comme à bout touchant, avec Guns, d’Andy Warhol, « un objet mort de mort ».

Reste que cet « art du portrait d’objets », art nullement désuet, qu’est la nature morte, pour peu qu’on y porte le regard et qu’on veuille bien soutenir le sien, actualise peut-être l’essentiel de ce qui fut son intention première. Une leçon, minimale mais précieuse. Leçon sur laquelle vient se clore ce livre passionnant, et qu’on pourrait résumer ainsi : n’oublions pas de prêter attention « à chaque personne ou chaque objet qui semblent insignifiants dans nos vies. »

Gérard Wajcman, Ni nature, ni morte, les vies de la nature morte, Éditions Nous, octobre 2022, 448 p., 35 €