« Qu’est-ce qu’aimer pour un écrivain ? Une histoire peut-elle être vécue sans devenir récit ? » : je posais la question la semaine dernière à propos de Philippe Vilain. Cette même question est à la source du dernier livre de Camille Laurens, Ta Promesse. Cette promesse est celle que Claire, autrice, avait faite à son compagnon, Gilles, de ne pas écrire sur lui. C’était le temps de l’amour plein, sans partage, celui où l’on renonce à tout, même à ce qui fait sa vie : écrire.

Le philosophe Alain Boutot, spécialiste de l’œuvre de Martin Heidegger, vient de traduire le volume 88 de l’édition complète (Gesamtausgabe) du penseur.  Les positions métaphysiques fondamentales de la pensée occidentale et Pour s’exercer à la pensée philosophique réunissent notes et protocoles de deux « séminaires » tenus durant les semestres d’hiver 1937-1938 et 1941-1942 à l’université de Fribourg-en-Brisgau. Pour sa neuvième traduction d’un ouvrage de Heidegger aux éditions Gallimard depuis 2001, nous évoquons avec lui dans un grand entretien la particularité de la pratique de la traduction philosophique heideggerienne, celle de ces pages inédites en français et leur place dans le chemin de pensée du célèbre philosophe allemand.

Voici un court texte merveilleux sur les nus de Pierre Bonnard, signé Yannick Haenel, qui paraît aux éditions de L’Atelier contemporain après avoir figuré dans le catalogue de l’exposition grenobloise Bonnard. Les Couleurs de la lumière (In Fine Éditions d’art, 2021). On sait que depuis À mon seul désir (Argol, 2005) en passant par La solitude Caravage (Fayard, 2019) et jusqu’au très récent Bleu Bacon (Stock, 2024), l’écrivain fait advenir une pensée profonde sur l’art et la peinture et c’est une écriture assurée, fine, ondulante et nécessairement lumineuse que l’on lit à nouveau ici.

Il y a eu la Pléiade (1931), puis Bouquins (1979), Omnibus (1988), la défunte collection Biblos (1989-1995) chez Gallimard, puis Quarto (1995) : peu nombreuses, en vérité, sont les collections qui cherchent à publier des œuvres, choisies ou complètes, en les accompagnant d’une édition critique. Le geste n’est jamais anodin, entre édification, réactualisation et réorganisation d’une œuvre. La collection Quarto, en faisant entrer notamment Philip K. Dick et Réjean Ducharme, s’est démarquée par des choix forts.

Cela vous arrive sans doute aussi : vous venez d’achever la lecture d’un livre, en entamez un autre et deux paragraphes entrent en écho. Ma dernière expérience de ce type, sujet d’un nouveau transport en commun, est liée à Jusqu’à ce que mort s’ensuive, exceptionnel roman d’Olivier Rolin (Gallimard) qui interroge la forme d’une ville, le Paris des barricades arasé par le baron Haussmann, lu juste avant Circulez La ville sous surveillance de Thomas Jusquiame (Marchialy) qui interroge les origines d’un contrôle des populations urbaines et passe par Haussmann. Tous deux citent le préfet de Paris, tous deux lui donnent Walter Benjamin comme contrepoint.

Que peut l’écriture ? Comment rapprocher les êtres et se jouer des failles ? C’est sans doute cette énigme qui aimante Fanny Lambert, dont l’œuvre poétique et romanesque s’essaie aux nombreuses formes du langage pour relancer le jeu du désir. Nourrie par le cinéma et les arts plastiques, elle interroge la place des corps, de l’amour ou de l’absence, de ces présences vivantes que l’instant fait et défait tout à la fois. Cet entretien revient sur son parcours d’écriture, se faisant l’écho d’une création contemporaine forte et insituable, voix singulière hantée par ce qui nous échappe et mue par les sensations.

L’ultime livre de Philippe Sollers, court roman inachevé intitulé La Deuxième Vie, paraît chez Gallimard et c’est un éblouissement. Une note en introduction souligne que l’écrivain, disparu le 5 mai dernier, en a dicté, relu et corrigé le manuscrit saisi par Sophie Zhang et Georgi Galabov, mais qu’il n’a pas participé à la fabrication du livre final. Cependant, le texte publié est fidèle à Sollers et toute son incisivité intellectuelle se tient droite dans ces quelques dizaines de pages qui constituent donc les dernières lignes de son corpus romanesque.

« Les intellectuels ne se promènent pas torse nu, ils meublent leur appartement avec soin et se battent pour le pouvoir ; lui semblait flotter comme un ange à l’intérieur du monde des idées. » Tout Yannick Haenel se tient dans cette description du Trésorier-payeur, le prodigieux personnage qui donne son titre à un roman qui transcende la rentrée littéraire.

Jusqu’au 27 mai 2024, un musée consacre à Jacques Lacan, figure intellectuelle majeure du XXe siècle, sa première exposition, par le prisme lumineux de l’art. Plus de quarante ans après la mort du psychanalyste et grand théoricien de la pensée et pour la première fois en France, le centre Pompidou Metz accueille des chefs d’œuvres et des créations plus contemporaines qui ont marqué l’histoire de l’art du XVIe siècle à aujourd’hui.

Il s’agirait d’une sorte de journal qui ne serait pas un journal. D’une sorte d’autobiographie dans laquelle le mouvement réflexif n’atteindrait jamais le centre où est supposé se trouver ou se constituer le Je – mouvement qui repartirait toujours vers d’autres directions, comme spiralaire, sans fin. Il s’agirait de l’Histoire mais prise dans les spirales d’un temps décloisonné. Il s’agirait d’un Je rhizomatique, arborescent, pluriel. Il s’agit d’un livre d’Hélène Cixous, c’est-à-dire d’un météore étrange, errant.