Cela vous arrive sans doute aussi : vous venez d’achever la lecture d’un livre, en entamez un autre et deux paragraphes entrent en écho. Ma dernière expérience de ce type, sujet d’un nouveau transport en commun, est liée à Jusqu’à ce que mort s’ensuive, exceptionnel roman d’Olivier Rolin (Gallimard) qui interroge la forme d’une ville, le Paris des barricades arasé par le baron Haussmann, lu juste avant Circulez La ville sous surveillance de Thomas Jusquiame (Marchialy) qui interroge les origines d’un contrôle des populations urbaines et passe par Haussmann. Tous deux citent le préfet de Paris, tous deux lui donnent Walter Benjamin comme contrepoint. Voici les deux passages qui entrent en résonance :
1. Le roman d’Olivier Rolin naît de la rencontre avec deux figures furtives chez Hugo. Emmanuel Barthélemy et Frédéric Cournet ont été les chefs de deux barricades lors de l’insurrection de juin 1848.
La description hugolienne, dans Les Misérables, est grosse d’un roman potentiel qu’écrit Olivier Rolin comme une longue note de bas de page. Le récit, fruit de longues recherches dans les journaux de l’époque, nous mène jusqu’au duel des deux personnages et à un crime terrible. Rolin croise histoire et fiction, se confronte à Hugo, nous fait passer de Paris à Londres, il se met en scène en piéton de Paris, réfléchissant à ce que dit la forme d’une ville d’un système social et politique.
Extrait (p. 100-102) :
« Haussmann, devenu préfet de la Seine, ne va pas tarder à mettre de l’ordre impérial et militaire dans tout ce dangereux fouillis. D’innombrables tranchées vont sillonner, cloisonner, écarteler la masse de la ville, presque tous les boulevards ou avenues et même grandes rues que nous connaissons vont y être creusés comme s’il s’agissait d’une carrière. Des quartiers entiers vont être rasés, des buttes aplanies, des milliers de maisons transformées en tas de gravats. (…) Le Beau urbain tel que le conçoit le baron, et la bourgeoisie dont il est le grand exécutant, qui rêve de fastes aristocratiques, c’est la perspective, c’est-à-dire l’ennui majestueux. (Pas étonnant que Le Corbusier, l’inventeur du dément plan Voisin qui prévoyait de raser presque toute la rive droite au profit d’une futaie de tours alignées selon un plan orthogonal, ait vu en lui un « homme téméraire et courageux ».) Et ce n’est pas seulement ce dédale matériel portant à la rêverie qui va être détruit, mais tout un un poème de noms étranges, hirsutes, venus de très loin (…). Dans ses Mémoires, Haussmann se flatte d’avoir fait disparaître quantité de rues « puantes et malsaines » qui s’appelaient Froid-Manteau, Chilpéric, Tirechappe, Jean-Pain-Mollet, Perrin-Gasselin, (…) de la Limace, de la Friperie, de la Tixeranderie, de la Vieille-Place-aux-Veaux, de la Tuerie, de la Vieille-Lanterne (…). Et sans doute n’était-ce pas seulement les rues qui semblaient « puantes et malsaines » à Haussmann, mais aussi leurs noms : une rue haussmannienne, ça porte un nom de préfet, ou de victoire (…). Que les rues ne soient plus un poème mais une proclamation officielle, un ordre du jour, tel était le programme d’Haussmann.
Walter Benjamin n’est pas le premier à remarquer, dans Paris capitale du XIXe siècle, que « la vraie finalité » de cette fureur ravageuse « était de prémunir la ville contre la guerre civile » – mieux vaudrait dire la préparer, la remodeler en vue d’une guerre civile à venir, en détruisant les rues étroites et tortueuses propres à l’édification de barricades et en ouvrant de grands axes favorables à l’emploi de l’artillerie et aux déplacements rapides des troupes. »
2. En écho, la réflexion de Thomas Jusquiame dans Circulez La ville sous surveillance, à propos du baron Haussmann, née de son observation de la caserne Vérines, place de la République (Paris).
Ses recherches lui apprennent qu’elle a été construite sur ordre de Napoléon III, qu’elle sort de terre en 1854 dans le contexte de la révolution industrielle et de nombreuses révoltes et émeutes. La capitale se transforme pour éradiquer les épidémies, « la circulation devient, au détriment de la résidence, la priorité en terme d’urbanisme ». Il faut venir à bout de « toute forme de désordre dans l’espace public ».
Extrait (p. 45-46) : « Pour mener à bien cette entreprise titanesque et poser les premières pierres d’un quadrillage policier urbain, l’empereur nomme l’ambitieux et téméraire baron Haussmann préfet de la Seine.
Ce fils de commissaire des guerres a la lourde tâche d’exécuter dès 1853, de grands travaux de transformation de la capitale, et s’appuie sur le machiavélique concept de l’embellissement stratégique. Les avantages de cette méthode planifiée aux apparences bienfaisantes lui permettent de faire d’une pierre quatre coups. Raser un faubourg surpeuplé — comme celui du Châtelet ou de l’Hôtel de Ville, aux ruelles étroites propices aux barricades — pour le remplacer par de larges avenues et de nouvelles habitations, afin à la fois de faciliter les manœuvres militaires pour contenir la menace insurrectionnelle, de réduite les foyers épidémiques et de valoriser le foncier grâce à la construction de bâtiments flambants neufs que la classe possédante s’arrache. Le tout favorisant la circulation des biens et des personnes nécessaire à la nouvelle économie industrielle. Walter Benjamin reprend une phrase prophétique, datant de 1849, au sujet de ces transformations : « Les capitales pantelantes se sont ouvertes au canon ».
• Olivier Rolin, Jusqu’à ce que mort s’ensuive, Gallimard, janvier 2024, 208 p., 19 € — Lire un extrait
• Thomas Jusquiame, Circulez. La ville sous surveillance, éditions Marchialy, avril 2024, 256 p., 20 €