Jennifer Kerner : Les corps, les morts, les sorts (Le Mari de nuit)

Jennifer Kerner, Le Mari de nuit. Expériences du deuil et pratiques funéraires, détail de l'image de couverture © éditions Gallimard

Quelquefois les citations que l’on trouve dans les emballages des papillotes ont raison : d’un grand chagrin peut naître un bonheur durable. Dans le cas de Jennifer Kerner, ce bonheur consiste à participer à des fouilles dans le monde entier afin d’étudier des cadavres. Cela peut paraître étrange…

Et pourtant : après la mort par overdose de son compagnon, alors qu’elle n’a que 18 ans, la jeune comédienne est confrontée à un immense chagrin. Tandis que le monde s’effondre autour d’elle, dans un dernier effort pour ne pas perdre pied Jennifer Kerner décide de partir en Inde. Là-bas, elle est entraînée un peu par hasard dans une expérience spirituelle qui lui ouvre les yeux.

Elle prend conscience que si son chagrin est si lourd, c’est en grande partie parce qu’il est solitaire. En effet, rien dans la société à laquelle nous appartenons ne vient aider l’endeuillé. La perte de ceux que l’on aime se vit dans la solitude. La retenue parfois même la honte de ressentir des émotions aussi extrêmes isolent celui ou celle qui reste, ce qui n’est pas le cas dans bien d’autres sociétés. Revenue en France, Jennifer Kerner veut comprendre. Elle reprend donc ses études, jusqu’à soutenir un doctorat d’archéologie funéraire qui la mènera à voyager dans le monde entier pour répondre à cette simple question : comment « les autres » gèrent-ils la mort de leurs semblables ?

Paru en octobre dernier, son livre Le Mari de nuit. Expériences du deuil et pratiques funéraires, possède une forme hybride, proche de celle de l’enquête. A la fois réflexion sur le deuil, description des différentes façons dont les sociétés traditionnelles gèrent ce moment charnière mais aussi récit personnel, grâce aux paragraphes en italiques qui sont autant de confidences délivrées à « J », cet amour perdu près de quinze ans avant mais qui continue à vivre en elle.

Car au fond c’est de cela qu’il s’agit : comment nos morts nous habitent encore, comment ils font partie de notre vie. Alors que notre société se perçoit comme le creuset de la performance, de la production et de la consommation, celles et ceux qui ne peuvent y participer se retrouvent exclus. Les morts, mais aussi les vivants qui leur survivent et doivent assez rapidement, après l’enterrement de leurs proches, dissimuler leur peine, au risque d’entrer dans ce que les psychiatres nomment « le deuil pathologique ». Dans d’autres sociétés, au contraire, le mort est toujours là. Il n’est pas oublié, il tient sa place. On met en place des rites qui lui permettent de passer dans l’autre monde et d’accéder à ce qui n’est pas un effacement mais un nouveau statut social, celui d’une personne morte dont on doit faire vivre le souvenir : « Il faut bien plus que la nature pour créer un mort. La nature crée facilement des cadavres, mais pour créer un mort il faut être au moins trois : la nature (qui fait cesser les battements du cœur), l’endeuillé (qui sent les battements de son cœur ralentir pour imiter ceux de son mort) et le prêtre (qui donne un sens au décès et pratique le rite de réparation) ».

Le fait que ces pratiques appartiennent ou non à une religion n’a que peu d’importance, c’est l’existence d’une dimension spirituelle qui compte. Les rites débordent le religieux, car ils marquent les différentes étapes du deuil. L’endeuillé a ainsi l’obligation – il s’agit plus qu’un simple droit – d’être négligent sur son hygiène, de se rouler par terre avec des cris effroyables ou encore de souffrir d’insomnie pendant des mois. Les discours et les gestes codifiés éliminent l’angoisse ou la culpabilité, ils donnent une normativité aux actes fréquents dans ces périodes envahies par la peine. Le rite établit une relation entre ceux qui partent et ceux qui restent : « Être mort est un statut social et, comme tous ces types de statuts, seule la société à laquelle vous appartenez est en mesure de vous l’offrir » écrit Jennifer Kerner.

Le moment de séparation avec le mort peut prendre différentes modalités, qui vont de la manipulation du corps sous toutes ses formes – accompagnement lors de la putréfaction, momification et autres techniques de démembrement – aux doubles funérailles qui permettent dix ans après le décès de déplacer les os pour leur donner une sépulture plus en adéquation avec les désirs du défunt. Des techniques qui parlent avant tout d’amour et de respect, en s’approchant au plus près de celui dont l’absence est pesante. Il ne s’agit pas dans cet ouvrage de transcrire des représentations, une symbolique quasi surnaturelle qui ne peut que surprendre dans une civilisation qui a fait de la rationalité l’unique mode de pensée valable, mais de s’ouvrir à d’autres manières de faire.

En effet, au-delà de la découverte de ces pratiques des plus diverses, Le Mari de nuit interroge sur la façon dont nous avons, nous, société occidentale, mis la mort à distance ; jusqu’à, justement, redouter d’en connaître les détails physiques. Si la lecture de ces situations nous dérange voire nous choque, il devient nécessaire de s’interroger : pourquoi cherchons-nous tant à évacuer la mort de notre société, au prix d’une grande souffrance pour ceux qui restent ? Et comment y remédier ?

Philippe Ariès l’écrivait déjà en 1977 dans L’Homme devant la mort : longtemps la mort a occupé les esprits, en particulier au Moyen Age, que ce soit avec la dissection de cadavres ou l’art funéraire. Mais la situation s’est modifiée au cours de la Renaissance, dans un long « reflux » qui a eu pour conséquence de mettre la mort hors de notre vue, d’établir une rupture ontologique entre eux et nous. Au XXe siècle est apparu « un type résolument nouveau de mourir », avec le transfert à l’hôpital du moribond et la disparition progressive des traces visibles du décès, relégué loin de la ville, en périphérie. Philippe Ariès souligne le caractère devenu indécent du deuil. Aujourd’hui la mort est devenue honteuse, bien plus que le sexe ! Jennifer Kerner montre ainsi comment le recours à la thanatopraxie ou la peur d’être contaminé par le cadavre sont des croyances récentes. Avec l’idée sous-jacente que le fait de ne plus se confronter au corps efface la souffrance…

Et pourtant, occulter la place du mort et de son corps dans la société laisse émerger un aspect traumatique de la disparition chez l’endeuillé : « Il en est de la tristesse comme de la putréfaction : une fois qu’elle est enclenchée, rien ne peut l’arrêter » souligne la jeune archéologue.

Cette quête n’est pas isolée. Dans Voir de ses propres yeux, publié en 2020, Hélène Giannecchini cherche également à se confronter à ce réel qui nous échappe. Touchée par plusieurs disparitions en un court laps de temps, elle se trouve devant la nécessité de trouver du sens à ce manque qui soudain prend toute la place dans ses pensées. Elle se tourne alors vers l’art afin de susciter les images capables d’établir une continuité entre les différents états de ceux qu’elle aime. Cela passera pour elle par les œuvres de Vésale, anatomiste du XVIe siècle, adepte de la dissection de cadavres, qui publiera les premières planches illustrées de façon détaillée des organes du corps humain, mais aussi par les écorchés de Fragonard et le masque mortuaire de « l’inconnue de la Seine ». Autant de façons de voir ce que l’on dérobe d’habitude à nos yeux ; ce qui persiste au-delà du changement d’état physiologique.

Si le corps mort est effacé, c’est bien que les rites qui permettaient de le manipuler ont disparu. L’anthropologie, sous la plume entre autres de Maurice Godelier, considère que cet effacement des rites en Occident tient à la séparation ancienne entre l’État et les religions. L’évolution serait donc inéluctable, conséquence de la sécularisation qui structure les différentes étapes de la vie. Revenir aux façons de faire traditionnelles est impossible dans notre société hygiéniste, cela va sans dire, et pourtant des tentatives existent, encore esquissées, de créer de nouvelles façons de se séparer de façon plus sereine. Celles-ci dépassent le fait de « faire son deuil » mais ancrent à nouveau le mort au cœur de la société.

Vinciane Despret décrit de ce fait longuement, dans , comment les morts ne disparaissent pas vraiment mais survivent dans les pratiques des vivants. Puisque leur « inexistence » est récente, historiquement située, elle peut être dépassée. D’ailleurs, le paradoxe est qu’elle est déjà très souvent niée. Nous avons « la charge de leur offrir plus d’existence » ; ce qui signifie non pas que leur état passé continue mais qu’ils peuvent atteindre ce « plus » qui leur permet d’exister autrement si nous prenons soin d’eux, que ce soit en transportant une urne sur les plus hauts sommets de l’Himalaya ou en se rendant chaque mois dans un lieu que l’on a aimé à deux. Dans tous les cas, si nous les aidons à ne pas disparaître dans l’oubli, les morts travaillent aussi pour nous. Ils nous transforment, en modifiant nos pratiques bien plus que nos croyances… Nous leur devons bien quelques dévotions. À Madagascar, on nomme ainsi les défunts velono tsy hita maso, ce qui signifie « les vivants invisibles » car ils demeurent des partenaires actifs des survivants.

Au bout du compte, c’est ce qu’a vécu Jennifer Kerner : son premier amour n’est pas devenu l’homme de sa vie mais il a influé sur elle sans doute de façon bien plus intense que s’il était resté vivant, en lui offrant de construire sa propre existence au contact de ces « vivants invisibles ».

Jennifer Kerner, Le Mari de nuit. Expériences du deuil et pratiques funéraires, Gallimard, « Hors-série Connaissance », octobre 2023, 224 p. 20 € — Lire un extrait

Bibliographie complémentaire :
Philippe Ariès, L’Homme devant la mort, Le Seuil, « L’Univers historique », 1977 et Points.
Vinciane Despret, Au Bonheur des morts, La Découverte/Poche, « Sciences humaines et sociales », 2017.
Hélène Giannecchini, Voir de ses propres yeux, Le Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 2020.
Maurice Godelier, « Souffrons-nous de la disparition des rites qui accompagnaient la disparition et la mort ? », Anthropologies du corps vieux, PUF, 2008.