Sollers, mystique moderne (La Deuxième Vie)

Philippe Sollers © Gallimard

L’ultime livre de Philippe Sollers, court roman inachevé intitulé La Deuxième Vie, paraît chez Gallimard et c’est un éblouissement. Une note en introduction souligne que l’écrivain, disparu le 5 mai dernier, en a dicté, relu et corrigé le manuscrit saisi par Sophie Zhang et Georgi Galabov, mais qu’il n’a pas participé à la fabrication du livre final. Cependant, le texte publié est fidèle à Sollers et toute son incisivité intellectuelle se tient droite dans ces quelques dizaines de pages qui constituent donc les dernières lignes de son corpus romanesque.

Le terme roman est paradoxalement juste pour décrire cette suite d’aphorismes et de pensées, de visions en mouvement. L’œuvre de Sollers apporte une profonde modification – pour beaucoup d’écrivains contemporains elle est proprement décisive – à la notion même de roman : cette forme de récit va où elle veut, de la citation en saccade à la vivacité de l’humour et de l’ironie jusqu’aux percées philosophiques les plus lumineuses, ses livres de fiction depuis une trentaine d’années ne disant qu‘une fondamentale liberté de style où l’accélération est reine.

Une deuxième vie est donc approchée ici, celle de la postérité, ou plus précisément lorsqu’il s’agit d’un véritable écrivain, de l’ouverture sidérante opérée par la littérature dans l’espace inouï des voies parallèles du temps. Sollers va vite vers l’essentiel, comme s’il connaissait un chemin d’éternité ; c’est tout de même la base d’une foi catholique jamais démentie chez le bordelais : « Si j’en crois la Théologie, j’ai droit, après ma résurrection, à un Corps Glorieux, dont je connais les principaux caractères : impassibilité, clarté, agilité et subtilité. J’ai beaucoup travaillé sur l’impassibilité dans ma première vie, à cause de la maladie. La clarté me paraît naturelle, l’agilité est ma spécialité, la subtilité me permet de traverser sans effort toutes les matières dures et brûlantes. » Depuis toutes les diagonales de la Bible, Sollers fuse vers Rimbaud, maître en infini, fait un détour par une description du trou noir du centre de la galaxie, plonge dans la prise de médicaments, se retrouve au cœur d’un combat corps à corps avec l’insomnie du milieu de la nuit, vit dans la foulée l’éclaircie d’un amour mystique pour l’énigmatique personnage féminin nommé Eva (« ma sœur », évoquant certainement le Cantique des Cantiques), puis voici la stature de Picasso, figure centrale de l’œuvre sollersienne : « Toute la haine du puritanisme s’est ainsi déchaînée contre cet Espagnol qui détruisait la peinture avec sa surpuissance inégalée au lieu de l’adapter à la platitude démocratique. » L’aimant topographique vénitien, où Sollers a tant vécu, écrit et aimé, s’aperçoit alors dans le sfumato des souvenirs. « Ces années de Venise, je n’arrête pas de les décrire. J’ai été ce fantôme heureux en train de toucher spasmodiquement du bois pour me rappeler qu’il s’agissait bien de ma vie réelle. » Tout Sollers décidément rassemblé, même les anciennes polémiques comme le passé maoïste y sont volontairement signées : « Dans votre première vie, il a pu vous arriver de défendre telle ou telle péripétie politique. Même si elle était folle, vous ne le regrettez pas. Vous ne regrettez jamais une folie vivante. Elle est digne d’être archivée. » Passe ensuite au scalpel la figure nihiliste de Houellebecq, décrit en insignifiant pantin agonisant au milieu du Spectacle, destiné et prêt à être oublié. On rit parce que Sollers est vivant, concret, et qu’il ne cesse de nous dire que la vie n’est que compacité de littérature. Point à la ligne. La quotidienneté moyenne est enchantée à souhait pour celui qui écrit, même lorsqu’il n’écrit pas ou bien qu’il en est empêché; les heures d’ennui s’estompent facilement parce que la poésie est à portée de main ou de télécommande. Il avance ainsi qu’ »un match féminin de handball, bien télévisé, est plus beau que n’importe quel film. »

Posséder son propre corps – c’est la grande affaire de Sollers jusqu’au bout – tient du miracle à répétition, et celui-ci, même dans les souffrances que l’on devine, ne cesse d’aiguiller naturellement vers l’articulation d’un authentique déploiement spirituel.  « La jouissance du corps glorieux est continuelle. On peut la déclencher, on peut l’arrêter. Si vous la déclenchez, vous aurez intérêt à baisser rapidement sa vibration sans réponse. Avoir un corps humain, dans ces conditions, serait un danger qu’on peut manier dans de nouvelles coordonnées. Vous comprenez tout ce à quoi vous avez échappé, accidents, maladies, propagande sociale. » Dernière page, le cœur du lecteur vraiment se serre et ses pupilles se rassemblent en un haut point sombre. Sollers cite, sans le nommer, « le plus grand penseur de notre temps » : « C’est seulement lorsque la puissance se heurte au néant, lorsqu’elle ne trouve même plus d’adversaire à se ‘fabriquer’, qu’elle s’effondre en son essence et en elle-même. » L’écrivain nous laisse ainsi, avec un philosophe souabe.

Philippe Sollers, La Deuxième Vie, Gallimard, 80 pages, 13 euros. Postface de Julia Kristeva. Sortie le 14 mars 2024. L’écrivain nous avait accordé un grand entretien en mars 2021.