Ceux qui l’aiment prendront le train : Lacan, l’exposition

Jusqu’au 27 mai 2024, un musée consacre à Jacques Lacan, figure intellectuelle majeure du XXe siècle, sa première exposition, par le prisme lumineux de l’art. Plus de quarante ans après la mort du psychanalyste et grand théoricien de la pensée et pour la première fois en France, le centre Pompidou Metz accueille des chefs d’œuvres et des créations plus contemporaines qui ont marqué l’histoire de l’art du XVIe siècle à aujourd’hui.

Freund GisËle (1908-2000). Saint-Germain-la-Blanche-Herbe, IMEC. FND47-1085-1-2. © RMN gestion droit d‘auteur – Fonds MCC – IMEC – Dist. RMN-Grand Palais – Gisèle Freund

Sous le commissariat de Marie-Laure Bernadac et Bernard Marcadé, accompagnés des psychanalystes Paz Corona et Gérard Wajcman, les œuvres choisies après un intense travail d’étude et de recherche fidèle au destin de Lacan, plongent les visiteurs dans la constellation du penseur qui a toujours été au plus près de l’art, le collectionnant, le méditant, le travaillant, et lui reconnaissant à chaque instant la primauté sur toute théorie, fut-elle psychanalytique. : « Le seul avantage qu’un psychanalyste ait, le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie » comme Lacan le proclame dans son Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V.Stein (1965).

Le parcours muséal comme le catalogue se présentent tel un dictionnaire ouvert sur des artistes, des mots et des expressions fameuses empruntés au monde lacanien. Le visiteur découvre entre autres sur place des sections comme Nom-du-Père, Jouissance, La femme n’existe pas, Mascarade, Il n’y a pas de rapport sexuel, portées autant par des textes que des œuvres. Ainsi, plus qu’une exposition, la visée est celle d’une expérience particulière du langage et des signes dans la dimension de l’art pour Lacan. Proust là-dessus était radical et éclairé : « Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition… » (Le Temps retrouvé). L’art, c’est bien le champ du monde, la structure-même où Lacan pioche, observe, improvise, avance.

En 1970, Lacan est à Rome pour rendre visite à son ami Balthus qui dirige alors la Villa Médicis. Anecdote d’un psychanalyste au travail sur le motif : les gardiens du palais Barberini sont étonnés par le comportement très étrange d’un homme gesticulant devant le Narcisse du Caravage (1597-1599). C’est Lacan, essayant d’appréhender la position du personnage se contemplant dans son reflet inouï. L’exposition débute ainsi, devant ce tableau.

Caravaggio (Merisi, Michelangelo da (1571-1610): Narcissus (after restoration) Rome Galleria Nazionale d’Arte Antica *** © RMN gestion droit d‘auteur / Fonds MCC / IMEC / Dist. RMN-Grand Palais / Gisèle Freund

Jacques Lacan entre dans la psychanalyse par les psychoses qui seront son principal champ d’investissement théorique. Il approfondit la recherche de Freud sur la formation du Moi et présente en 1936 son premier travail sur le stade du miroir. C’est lui qui fait véritablement le lien entre le narcissisme et l’image, ce chef-d’œuvre est donc capital pour lui qui, n’hésitant pas à impliquer son propre corps, est déjà versé dans la géométrie / mathématique qui prend toute son ampleur sur la fin de son enseignement. Lacan, qui désigne “l’objet a” cause du désir, soit de ce qui manque et que l’on cherche, cite souvent un certain maître espagnol : “Comme Picasso l’a dit un jour, au grand scandale des personnes qui l’entouraient : je ne cherche pas, je trouve.” Picasso qui écrira en quelques jours et en association libre  la pièce de théâtre surréaliste Le désir attrapé par la queue en 1941, fréquentera Lacan qui sera son médecin mais surtout le psychiatre de sa femme Dora Maar qui connaitra un épisode psychotique en 1945 lorsque l’artiste se désintéressera d’elle pour Françoise Giroud. Dans son livre de souvenirs Leçons particulières en  1991,  cette dernière écrit  “ Il y avait du Picasso chez Lacan, un goût évident de la provocation”. Savoir est sa ligne, il déchiffre, creuse dans le sens, à travers Freud (qui, lui, avait étudié Léonard de Vinci), toujours plus loin.

Le 25 mai 1966, Il consacre une grande partie de son séminaire XIII au tableau de Diego Vélasquez, Les Ménines (1656), il y pointe l’objet caché : la fente qu’il croit déceler dans la robe de l’infante Doña Margarita de Austria. Il s’agit là de faire toute sa place au regardeur qui va dans le détail absolu, cherche et donc, parfois trouve. Ce n’est dès lors pas un hasard si l’une des couleurs les plus célèbres décrites par Proust (encore lui) gît dans le détail d’un tableau, dont la description reste encore aujourd’hui énigmatique : ce « petit pan de mur jaune » de La Vue de Delft du peintre flamand Johannes Vermeer,  aperçu dans La Prisonnière : « Enfin il fut devant le Vermeer qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. » Ce passage de La Recherche décrit la force multiplicatrice de l’art, la percée du regard au moyen de la littérature : même combat que l’art, même expression de la vérité qui se manifeste, et ce qu’apporte Lacan, c’est ce triomphe du regard sur l’œil. La couleur jaune du petit pan est le rendu visible de cette réversibilité entre l’intérieur et l’extérieur.

Courbet Gustave (1819-1877). Paris, musée d’Orsay. RF1995-10. © RMN-Grand Palais (musée d‘Orsay) / Hervé Lewandowski

Justement : L’Origine du monde de Gustave Courbet (1866) souligne combien nous y sommes enchaînés. Interrogeons-nous sur ce dedans spécial. Lacan fait l’acquisition en 1955 du mythique tableau sur les conseils de son épouse Sylvia Bataille. Placé à Guitrancourt, dans la maison du couple, il demande à André Masson, ami le plus proche de George Bataille,  marié à Rose Maklès, sœur de Sylvia Bataille, d’exécuter un cache sur un panneau de bois coulissant, destiné à occulter la toile, accentuant le désir de la dévoiler. Ce qui occulte révèle en même temps, c’est l’objet d’un texte éclairant de Yannick Haenel sur l’absence du nom de Bataille dans l’œuvre de Lacan, lui-même absent du paysage officiel car aucune institution malgré sa mort il y a 43 ans, en septembre 1981, n’a jugé bon de lui rendre hommage. Heureusement, l’art ça se montre mais surtout ça peut se dire et tant mieux car son œuvre n’est pas figée dans l’oubli et reste en mouvement. Une exposition immanquable, qui, sans faire offense à la grandeur et au caractère avant-gardiste du Centre Pompidou-Metz, aurait certainement mérité de se tenir dans un grand musée du 4ème arrondissement de Paris. Lacan, donc, reste un homme à distance et un peu infréquentable, même dans l’au-delà. Ce qui assurément l’honore.

Lacan, l’exposition / Quand l’art rencontre la psychanalyse au centre Pompidou-Metz, jusqu’au 27 mai 2024. La catalogue est disponible aux éditions Gallimard, 320 pages, 39€.