Siri Hustvedt nous confie, avec Ghost Stories, un livre du deuil, après la mort de Paul Auster en avril 2024, Paul Auster, son compagnon de vie et d’écriture durant quarante-trois ans. Comment demeurer vivante, comment écrire encore alors que le « Paul et moi » a disparu, qu’à la douleur de la femme s’ajoute le vertige de désormais écrire sans lui ? Ghost Stories est cette survie, un livre bouleversant, incandescent, une forme d’œuvre commune, qui poursuit un dialogue littéraire que la mort elle-même ne peut interrompre.
Gallimard
À une époque où le mot littérature se réduit souvent à l’idée hégémonique de roman, il n’est pas désagréable de se souvenir de l’emploi mémoriel et vital que la littérature a eu en des temps paniques – ainsi que l’illustre l’œuvre haute, première, essentielle de Nadejda Mandelstam, alors que paraît au Bruit du Temps l’édition du Troisième livre.
Deux livres de Forough Farrokhzâd viennent de paraître simultanément dans une nouvelle traduction : l’un rassemble des textes en prose (principalement des lettres, avec des nouvelles, un récit de voyage en Europe, le scénario de la Maison est noire, quelques articles et des entretiens) ; l’autre, l’œuvre poétique complète, qui comprend cinq recueils, La Prisonnière (1954), Le Mur (1955), Rébellion (1956), Une autre naissance (1964) et Croyons à l’approche de la saison froide (posthume).
Il y a aujourd’hui exactement 50 ans que Martin Heidegger a disparu et force est de constater que le grand philosophe du XXème siècle, né en 1889, ne fait à cette occasion l’objet d’aucun hommage ou commémoration en France, sa réputation étant sans aucun doute lestée par le poids des régulières publications accusatrices. Pourtant : « Ceux dont on ne dit plus le moindre mot, ceux que l’on prétend avoir réfutés exercent leur effet avec le plus de force — ils jettent même dans une constante inquiétude ceux qui ne leur ‘’tiennent tête’’ qu’en les évitant. »
Mathilde Girard, cinéaste, écrivaine et psychanalyste, se consacre à Adrien Borel (1886-1966) psychiatre et psychanalyste français, analyste de George Bataille, dans un roman mêlant histoire, psychanalyse et littérature, où jaillissent les mots des grands acteurs intellectuels des années 30. On entre chez Borel et on écoute George Bataille, on saisit les mouvements de Michel Leiris et la puissance de Colette Peignot. Elle nous a accordé un grand entretien à l’occasion de la sortie de ce cinquième volume de la collection Aventures dirigée par Yannick Haenel chez Gallimard.
En 1972, Michel Foucault, titulaire de la chaire Histoire des systèmes de pensées, chaire créée en novembre 1969 sur proposition de Jules Vuillemin, propose un séminaire Théories et institutions pénales. Il s’agit à la fois d’un préliminaire à l’étude des institutions pénales dans la société française du XIXème siècle et d’un projet plus vaste : celui d’étudier les formes de ce que Michel Foucault appelle le « pouvoir-savoir ».
« Qu’on se le dise : Histoires de Samora Mâchel est un des rares livres où le lecteur ne pourra relever aucune faute d’orthographe », comme le soulignent malicieusement ses éditeurs Guillaume Fau, Gérard Nguyen Van Khan et Briec Philippon dans les différents textes d’introduction qu’ils ont concoctés pour ouvrir ce livre d’une nouveauté « indépassable et indépassée » – qui « a été écrit, plus que par un écrivain, par un conteur dont la vie s’est confondue avec la quête insatiable d’une éloquence soucieuse de rythmes, de cadences, d’harmonies, de sonorités ».
Le prix Nobel de littérature 2008 Jean-Marie Gustave Le Clézio est un grand amoureux du Mexique, sur lequel il a beaucoup écrit, où il vit une partie de l’année et où il a d’ailleurs été décoré en 2010 de l’ordre de l’Aigle aztèque. Celui qui parle volontiers des oiseaux du Mexique, comme par exemple des tordos (en français, les étourneaux, les passereaux) nous parle encore dans Trois Mexique du ciel mexicain et au-delà, du carnaval des paradoxes de ce grand pays de littérature.
« Henri Michaux est assis chez lui dans un fauteuil à motifs floraux près de la cheminée » écrit Muriel Pic qui plante le décor. Muriel Pic qui récemment nous avait parlé aussi de L’Herbier de prison de Rosa Luxemburg, publié aux éditions Héros-Limite, tandis qu’aujourd’hui elle nous parle du « héros cérébral » Henri Michaux, l’auteur de L’Espace du dedans, de L’Infini turbulent, de Misérable miracle.
On se souvient de la célèbre formule de Baudelaire selon laquelle la Révolution aurait été « faite par des voluptueux »… Mais peut-être aussi – et plus encore – par les petits écrivains, les scribouillards, les « Rousseau des ruisseaux » nous dit aujourd’hui le grand historien américain Robert Darnton.
Quand on dit « Nimier », aujourd’hui, on pense davantage à Marie qu’à Roger, à la fille plutôt qu’au père qu’elle n’a pas vraiment connu puisqu’il est mort alors qu’elle n’avait que cinq ans. Marie Nimier naît en 1957, Roger meurt en 1962 dans un accident de voiture. Lorsqu’il avait appris la naissance de Marie, l’auteur du Voyage au bout de la nuit lui avait écrit ces mots : « Oui ! oui ! oui ! Parfaitement ! Marie pleine de grâce… » Ou encore, une autre fois (comme le rapporte encore Sollers dans sa préface aux lettres de Céline) : « Vous avez reçu, Dieu merci, assez d’instruction chrétienne pour ne point méconnaître le plus subtil et perfide des péchés : par omission. »
Georges Didi-Huberman publiait, le 2 octobre dernier, un essai intitulé « Les Anges de l’Histoire », avec au centre de ce texte le tableau de Paul Klee, Angelus Novus… et son commentaire par Walter Benjamin dans la thèse IX de son essai « Sur le concept d’histoire » – où il dit de l’ange de Klee qu’il a l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’Histoire, avec ses yeux écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées…
Schopenhauer fascine un peu tout le monde – à commencer par les écrivains qui le citent volontiers, comme par exemple Kerouac qui fait dire à son personnage Dean, dans Sur la route, que ce qu’il brigue « c’est la concrétisation de ces facteurs qui dépendraient au premier chef de la dichotomie de Schopenhauer pour une part intimement accomplis… », qu’il dit sans bien comprendre ce qu’il dit (nous non plus). Ou encore Zola qui écrit La Joie de vivre tout en lisant Schopenhauer, alors que des tas de gens venaient de mourir autour de lui…
Conan Doyle en Pléiade… On imaginait cela impossible, ne serait-ce qu’il y a une dizaine d’années. Lovecraft, oui, on est un peu moins surpris. Celui-là a une fibre littéraire qui le ferait accepter même par ceux que l’étiquette de la littérature de genre rebute. Et puis il y a son style et le genre, le fantastique (qui a toujours été le sous-genre le mieux accepté par la grande littérature – voyez Balzac, Maupassant, Borges). Mais Conan Doyle ?
Jean-Baptiste Del Amo : « Le quasi-monopole d’une littérature du réel m’exaspère » (La Nuit ravagée)
Une maison abandonnée, au cœur d’une vie de lotissements ; les élans d’une bande d’adolescents, confrontés à leurs désirs et leurs cauchemars, dans la nébuleuse de ces années 90, ces « uncanny nineties ». Le Fils de l’homme, le précédent roman de Jean-Baptiste Del Amo, s’aventurait déjà discrètement vers les lisières du genre, et La Nuit ravagée passe ce point de non-retour où le réel se métamorphose pour laisser place à l’hypertrophie de l’horreur – dans un hommage au genre et une revitalisation vivifiante de la forme romanesque. Rencontre avec son auteur pour explorer les arcanes de ses fantasmes.