Ça commence comme ça : “Vieil ami, je viens de relire ta longue lettre, mais je crois qu’en réalité je ne vais pas y répondre, non pas qu’il n’y ait rien à répondre à tes conclusions définitives, ni que je partage entièrement ton opinion, mais plutôt que je préfère discuter oralement de la chose avec toi ce soir où tu dois, paraît-il, nous faire chez Bernard, une « conférence » à ce sujet.”

« De toute évidence, le livre continuait à se déplacer comme une mine perdue avec une centaine d’exemplaires qui passaient de main en main, grâce à des rencontres fortuites ou aux conseils de lecteurs moyennement intéressés, ou tout simplement parce qu’il avait attiré l’attention d’un client dans un étalage parmi d’autres livres du même genre qui exerçaient la même influence magique et éveillaient chez certains lecteurs une vague d’enthousiasme ou une sorte d’inspiration.

La scène est à Rome, sous le règne de Domitien. Lucretia exige de son mari, Publius Cornelius, dit Tacite, de rester à la maison. La situation est tendue, l’Empereur va faire tomber des têtes, et probablement la sienne. Lucretia a ses entrées au Palais, elle s’y rend pour plaider la clémence auprès d’un tyran qui « tue comme on éternue ». « Il n’y a plus que quelques heures entre eux et la mort ». Le nouveau roman d’Hédi Kadour n’est pas un peplum ni même une fresque historique mais bien la mise en récit d’une question si actuelle : que peut-on dire et faire sous un régime autoritaire ? Quelle place pour le verbe, ce pharmakon qui peut tuer autant que sauver ?

Samuel Beckett disait d’Emmanuel Bove qu’il avait le sens du détail touchant. Il me semble qu’on pourrait reprendre cette remarque au sujet de Peter Handke, et pas seulement parce que ce dernier a traduit en allemand plusieurs textes de l’auteur de Mes amis. Encore faudrait-il préciser que “touchant” n’est pas à prendre selon l’acception sentimentale du mot, mais de la manière la plus matérialiste qui soit. Cela nous touche comme une main amie peut concrètement nous toucher, par surprise : on le sent physiquement, comme on le ressent émotionnellement.

« Des éclats d’amour, Patti, disait-il, des éclats d’amour » : cette phrase, Sandy Pearlman la prononce pour définir la Médée que Patti Smith et lui auront en vain rêver de composer. Patti se trouve trop âgée pour le rôle, ce que conteste Sandy, la pensant « plus que capable de négocier le regard noir de son miroir brisé ». La phrase excède ce seul contexte au point de revenir à la fin de L’Année du singe, quelques pages « en guise d’épilogue » puisqu’il est impossible d’apposer le mot fin sur un livre qui n’est qu’une longue dérive : « la glace avait glissé entre mes doigts et lorsqu’elle avait heurté le sol, j’avais entendu la voix de Sandy qui disait des éclats d’amour, Patti, des éclats d’amour ».