Siri Hustvedt nous confie, avec Ghost Stories, un livre du deuil, après la mort de Paul Auster en avril 2024, Paul Auster, son compagnon de vie et d’écriture durant quarante-trois ans. Comment demeurer vivante, comment écrire encore alors que le « Paul et moi » a disparu, qu’à la douleur de la femme s’ajoute le vertige de désormais écrire sans lui ? Ghost Stories est cette survie, un livre bouleversant, incandescent, une forme d’œuvre commune, qui poursuit un dialogue littéraire que la mort elle-même ne peut interrompre.

Sy Baumgartner est professeur de philosophie à Princeton, veuf depuis une dizaine d’années. Un matin, alors qu’il poursuit l’écriture d’un essai sur les pseudonymes de Kierkegaard, dans son bureau au premier étage de sa maison, il descend chercher un livre oublié la veille dans le salon. S’enclenche alors une série de hasards et coïncidences, motif central de l’œuvre de Paul Auster, comme un étoilement d’effets papillon, qui provoque un puissant effet d’anamnèse. Un double huis clos sert de cadre au récit, la maison de Princeton, le cerveau de Baumgartner, avec échappées mémorielles et réflexions sur le sens d’une vie, de toute vie, quand un deuil frappe et qu’une vie doit (ou non) se reconstruire.

En 1993, à Chicago, leurs appartements se font face, chacun au troisième étage, séparés par une étroite ruelle. Ils s’épient, apprennent à se connaître, de loin, en secret, tentent de tout apprendre de l’autre de ce qu’ils voient et imaginent en interprétant les images accrochées au mur, les livres lus, les vinyles écoutés. Il la trouve belle et cultivée, elle aime sa minutie quand il travaille à ses photographies. L’observation vire à l’obsession. Ils vont bien sûr se croiser, s’aimer, se marier, avoir un enfant. Mais cette situation initiale — si loin si proches — ne variera pas, variant seulement les échelles (de très proches à très loin). Nathan Hill fait de ce chapitre initial, magnifique, le point de départ d’un très grand roman, mêlant couple et chronique, récit et réflexions très aiguës sur ce qui fait nos quotidiens, de l’amour à Facebook, en passant par le complotisme ou les algorithmes.

27 secondes et 15 coups de couteau ont, le 12 août 2022, changé la vie d’un homme et d’un auteur. Comme l’ont déclaré les écrivains mobilisés du PEN club, ils ont aussi fait basculer le monde. Salman Rushdie, visé depuis 1989 par une fatwa a été attaqué par A., à Chautauqua (État de New York). « C’est donc toi. Te voilà », écrit Salman Rushdie, miraculé (un terme qu’il récuse et commente), dans Le Couteau qui vient de paraître en poche, chez Folio.

Une nuit, alors qu’il est en Grèce, Édouard Louis reçoit un appel de sa mère. L’homme avec lequel elle vit, ivre, l’insulte et la menace. Cette scène se répète mais elle a caché cette violence récurrente à son fils qui la pensait libérée après la rupture avec son père. Cette scène est celle de trop, il lui faut fuir. Mais comment ? comment fuir quand on a consacré sa vie à ses enfants, qu’on n’a rien à soi ? Le livre d’Édouard Louis, Monique s’évade, est la tentative de dire « le prix de la liberté », sous-titre du livre et défi littéraire.

Dans Mon grand écrivain, qu’elle qualifie de « tout petit livre » dans les dernières pages d’Aucun respect, Emmanuelle Lambert racontait sa relation de travail avec Alain Robbe-Grillet, autour des archives que l’auteur avait déposées à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) alors naissante. Elle était une toute jeune femme, découvrait le monde littéraire, faisait ses armes dans le contexte si particulier des années 90. Ce recueil de « souvenirs bruts » lui avait été suggéré par son éditeur (Éloi dans Aucun respect). Mon grand écrivain avait été écrit en quelque sorte sans recul, paru un an après la mort du « Pape du nouveau roman ». Les années ont passé, Emmanuelle Lambert écrit cette fois sans aucun respect.

En exergue de Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire, le dernier essai d’Asma Mhalla, une phrase d’Albert Camus, qui date de 1958 : « (…) on n’écrit pas pour dire que tout est fichu. Dans ces cas-là on se tait. Je m’y prépare ». Toute la tension du livre d’Asma Mhalla, est dans cette phrase : dire un nouveau système totalitaire, décrire par quels processus il combat la démocratie, montrer qu’il s’agit d’un « Léviathan à deux têtes. L’une orchestre le show pendant que l’autre code le système » — soit, pour le dire très vite Trump et Musk. Ne rien masquer de la catastrophe en cours mais ne pas s’y résoudre, garder espoir, écrire pour cette raison. Mais savoir que la perspective d’échapper à ce nouveau régime technocratique est faible, donc… se préparer à se taire (ou être bâillonnés).

Dans un article retentissant publié dans Libération le 25 décembre 2023, Johanna Luyssen revenait sur un événement jusqu’alors relaté de manière biaisée : comment, le 16 novembre 1980, un philosophe renommé, avait assassiné son épouse dans les locaux mêmes de l’ENS Ulm. Il s’agissait pour la journaliste de rappeler le nom de cette femme, Hélène Rytmann, comme son parcours exceptionnel, et de dire hautement que ce meurtre serait aujourd’hui qualifié de « féminicide ». La journaliste a poursuivi son enquête dans un très beau livre, Les Fragments d’Hélène, qui vient de paraître.

De tous les combats de Françoise d’Eaubonne, aussi divers qu’en définitive liés, l’attentat contre la centrale nucléaire de Fessenheim, le 3 mai 1975, est à la fois le plus connu et le plus opaque. Il est le point de départ de « l’enquête intime » de David Dufresne, vingt ans après la mort de son « impossible grand-mère », sous le signe d’un éclatant Remember.

Avec Un jour d’avril, retrouvons le meilleur de Michael Cunningham en un roman : le récit se déploie sur trois journées entre 2019 et 2021, chaque fois le 5 avril, d’une matinée à Brooklyn à un crépuscule dans une campagne américaine, en passant par un zénith islandais. En 2020 tout aura basculé pour le monde (le confinement) comme pour une famille… Chacune des trois journées est le concentré d’une année comme d’une vie et le roman se déploie comme un panneau peint, les ellipses entre les années venant concentrer les bascules dramatiques. Du grand art romanesque et un page-turner redoutable et bouleversant, qui vient de paraître en poche, chez Points.

Après Chroniques d’une station-service, Un hiver à Wuhan et Wonder Landes, Alexandre Labruffe a signé avec Cold case, qui vient de paraître en poche chez Folio, un livre qui finit de donner à entendre ce qui fait la singularité de son univers romanesque : une plongée dans des cas limites, des enquêtes sur-réalistes et un refus du pathos qui passe par une ironie à la tonalité très particulière, forme de résistance à ce qui menace l’individu qu’il s’agisse des non-lieux, d’une pandémie mondiale ou de la folie intérieure.

Au départ, il y a une commande, pour une nuit au musée, expérience nocturne concrète, avec choix du lieu et de la date, où elle veut dans le monde, et titre d’une collection chez Stock, dirigée par Alina Gurdiel. Christine Angot n’est pas la première à accepter cette contrainte formelle (unités de lieu et de temps, collection, pagination), une vingtaine de titres sont en cours, dont Comme un ciel en nous de Jakuta Alikavazovic et Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon, parmi les plus marquants. Comment une autrice telle que Angot peut-elle trouver place dans ce type de livre ? Tel est l’enjeu de cette Nuit sur commande, dès son titre : interroger les liens de l’écriture et de l’art contemporain, la liberté de l’artiste, le jeu social et économique du marché. Comme l’a superbement titré Libération c’est un « la bourse et la vie ».

Intérieur nuit n’est pas un livre ordinaire, pas non plus du cinéma, quoi que son titre semble annoncer. Il n’est enfin pas ce que son lancement pouvait laisser craindre : l’une de ces confessions sans intérêt d’une personnalité médiatique, avec embargo, lancement sous x et dévoilement orchestré, la veille de la sortie du livre, d’une partie du mystère, buzz bien huilé avec les bonnes pages dans un journal, en exclusivité (Le Point) et entretien à chaud dans l’une des émissions les plus prescriptifs du PAF (Quotidien). Non, Intérieur nuit ne doit pas être réduit à son lancement, à son tirage (100 000 exemplaires) mais être lu pour ce qu’il est : un texte courageux, partant de soi pour aller vers les autres et faire évoluer nos regards sur les maladies mentales.

« Qu’est-ce qu’aimer pour un écrivain ? Une histoire peut-elle être vécue sans devenir récit ? » : je posais la question la semaine dernière à propos de Philippe Vilain. Cette même question est à la source du dernier livre de Camille Laurens, Ta Promesse. Cette promesse est celle que Claire, autrice, avait faite à son compagnon, Gilles, de ne pas écrire sur lui. C’était le temps de l’amour plein, sans partage, celui où l’on renonce à tout, même à ce qui fait sa vie : écrire.