« Quarto c’est la petite sœur rebelle de la Pléiade ». Milosz et Modiano en Quarto, entretien avec Aude Cirier

Il y a eu la Pléiade (1931), puis Bouquins (1979), Omnibus (1988), la défunte collection Biblos (1989-1995) chez Gallimard, puis Quarto (1995) : peu nombreuses, en vérité, sont les collections qui cherchent à publier des œuvres, choisies ou complètes, en les accompagnant d’une édition critique. Le geste n’est jamais anodin, entre édification, réactualisation et réorganisation d’une œuvre. La collection Quarto, en faisant entrer notamment Philip K. Dick et Réjean Ducharme, s’est démarquée par des choix forts.

En cette rentrée littéraire, Quarto publie un volume sur le grand poète qu’est O.V. de Milosz, un nouveau volume sur Patrick Modiano, et un volume à venir sur Ray Bradbury. Aude Cirier, directrice de la collection depuis 2018, revient sur ces publications, la ligne de la collection, ses problématiques inhérentes, ses projets.

Une des actualités fortes de la rentrée de Quarto est la publication inattendue et extrêmement bienvenue du Quarto d’O.V. de L. Milosz, poète d’origine lituanienne et de langue française, important mais demeuré méconnu du grand public, dont l’œuvre a été publiée principalement à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Il était seulement présent en libraire par une anthologie en Poésie/Gallimard, précieuse mais incomplète. Comment s’est décidé ce projet ?

Aude Cirier : Au commencement était le verbe… une conversation avec un lecteur. Il évoque ce nom énigmatique d’O. V. de L. Milosz, son singulier destin d’écrivain diplomate, son œuvre magistrale, mais étonnamment méconnue. En librairie, n’étaient disponibles qu’un recueil de poésie La berline arrêtée dans la nuit et son unique roman, L’Amoureuse Initiation. Je me suis plongée dans cette œuvre, avant d’en soumettre l’idée à Antoine Gallimard. L’histoire de Milosz est liée d’une certaine façon à celle de la maison, puisque son mystère Miguel Mañara a paru en 1913 aux toutes jeunes Éditions de la NRF. Il y avait donc une certaine logique – à tout le moins historique – à ce que les Éditions Gallimard republient un choix d’œuvres sélectionnées parmi les treize volumes d’œuvres complètes. La collection Quarto ne répond pas à des effets de mode, mais tente, par certains choix, de mettre en lumière le patrimoine littéraire qui tend à disparaître sous le flot des nouveautés. Inscrire ce volume dans notre programme, c’est le signe d’une volonté affirmée de lutter contre les affres du temps, d’empêcher la disparition d’une œuvre singulière, l’effacement d’un auteur qui, en son temps, avait suscité l’intérêt, l’attention et l’admiration des cercles littéraires. Ensuite, par un heureux concours de circonstances, notre publication coïncidait avec la programmation de la Saison de la Lituanie en France 2024 (du 12/09 au 12/12/2024), à laquelle nous avons été associés : quelle occasion unique pour tous de mettre en lumière celui qui fut l’un des ponts intellectuels et diplomatiques entre les deux pays, un des piliers de la nation et de la culture lituaniennes !

Milosz est un écrivain particulier, et dont la poésie mélancolique et haute est singulière. Il y a chez lui une vibration noire qui rappelle Georg Trakl, une nostalgie proche de celle de Verlaine, un goût pour la forme classique à la manière d’Emile Verhaeren. Malgré ses rapprochements, Milosz a quelque chose d’unique : une forme de hauteur, une élégance, une forme d’aristocratie peut-être, ce qui n’empêche pas sa grande lisibilité, sans doute grâce à la continuité d’une forme classique. Comment présenteriez-vous Milosz à des lecteurs qui le découvriraient à l’occasion de ce Quarto ?

Milosz fuyait toute forme de reconnaissance, ce qui l’a plongé dans un oubli certain, ce que à quoi Gide n’a pas manqué de contribuer… Pourtant il fait partie de ces inclassables, de ces écrivains singuliers dont l’œuvre laisse une empreinte indélébile sur ses lecteurs. Et chacun en a un goût particulier, une approche personnelle : par la poésie, par le roman, par la métaphysique ou par l’histoire politique… À l’évocation de son seul nom, Daniel Pennac récite par cœur le poème qui commence ainsi (et que son père récitait tous les matins) :

Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten.
L’horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten.

Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine ;
Et grâce au maigre vent à la voix d’enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten,

Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c’est en moi comme si j’aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine. […]

L’immense talent de Milosz, marqué par un parcours spirituel, emprunte les voies chemins du symbolisme, de la décadence et aboutit à la mystique chrétienne. Après avoir subi les influences de Poe, Verlaine ou Camille Saint-Saëns, Milosz a, comme Claudel aux vêpres de Noël 1886, une illumination, voit un « soleil spirituel » en quête duquel il se met alors. Son œuvre s’en trouve bouleversée, ses lecteurs aussi.

Alors pourquoi donner à lire Milosz ? et pourquoi cette édition ? Parce que sa poésie lyrique, principale voie d’accès à son œuvre, est l’expression la plus vibrante de son génie, reconnu de tous de son vivant, demeuré confidentiel et qu’il émeut celui qui s’aventure à le lire. Parce qu’en suggérant un parcours de lecture (essentiellement chronologique – en mêlant les genres littéraires), et en faisant apparaître les multiples facettes de l’écrivain-diplomate, le travail mené par Christophe Langlois et Olivier Piveteau offre une approche assez complète de celui qu’on va tous découvrir. Il n’existait véritablement aucune biographie de Milosz jusqu’à présent. Avec le Vie & Œuvre, nous réparons un impair. Milosz, c’est aussi un homme des confins, à l’envergure européenne qui, par son parcours et son œuvre, a incarné la résistance de sa patrie – en l’occurrence, la Lituanie (contre la Pologne d’abord, puis contre la Russie, dont elle n’a été libérée du joug qu’en 1991, avant d’entrer dans l’Europe en 2004). Enfin, parce que selon le mot de Paul Fort, « Milosz est le plus beau don que l’Europe ait fait à la France ».

On imagine qu’un volume Quarto est un travail au long cours, et un travail d’équipe. Quelles sont les étapes de fabrication d’un tel volume, du projet, de sa mise en branle, de la concrétisation, des choix éditoriaux, de la relecture, de la finalisation ? Comment se passent les échanges entre les responsables du volume et la directrice de collection ?

Se lancer dans un projet Quarto relève de l’aventure au long cours. Honnis soient les Pierre Niox (Personnage principal de L’Homme pressé de Paul Morand, publié en 1941 chez Gallimard – « Vite et mal, c’est ma devise ! On dirait plutôt une épitaphe. Les épitaphes sont les devises des morts ») ! L’équipe scientifique se charge d’un travail en archives et de documentation, une première recherche iconographique. Ensemble nous déterminons le corpus du volume, l’axe qui sera retenu… Les membres de l’équipe éditoriale Quarto ont une vocation d’alchimiste, transformant un manuscrit en un volume de 1200 pages environ, illustré, imprimé sur papier bible. Les échanges entre les équipes sont permanents, pendant près de deux ans, pour offrir au volume leur place dans les rayons des librairies, des bibliothèques, des lecteurs. Tout au long de la première phase de conception, il y a beaucoup d’échanges, de réflexions, de découvertes, d’interrogations, de renoncements aussi – il faut faire des choix, parfois douloureux. Pendant la seconde phase éditoriale, une éditrice de mon équipe s’empare du projet, assure le suivi éditorial, collationne les textes, les relit, révise, prépare, dresse le cahier photographique, établit toutes les demandes de reproductions et de droits, finaliser les épreuves… Soin, rigueur et méticulosité… on ne transige pas ni avec la qualité intellectuelle de l’appareil critique ni avec la mise en œuvre esthétique. Un Quarto est un tout, un objet complet, beau et intelligent, et une source inépuisable de plaisir.

Pour revenir sur le volume Milosz, c’est un volume d’œuvres, comme sait le faire la collection Quarto : une grande partie de poèmes, quelques pièces de théâtre, des écrits exégétiques et mystiques, une correspondance, sans compter le très riche dossier biographique qui est une des particularités de la collection. Que signifie publier un choix d’œuvres ? S’agit-il de composer une image plus ou moins fidèle d’une œuvre ?

La collection Quarto n’a jamais tendu vers l’exhaustivité, le « tout-en-un », la finitude d’une œuvre. Ou disons qu’elle s’en est approchée en de rares occasions : figurent au catalogue seules les œuvres complètes de Flannery O’Connor et de Louis-René des Forêts, des œuvres données presque intégralement avec les volumes Saint-Exupéry ou Baudelaire. Ne serait-il pas intéressant de s’interroger ?… À quel moment décide-t-on qu’on a terminé de rassembler ou de recueillir une œuvre ? Quand on a réuni tout ce qui a été publié ? En ce cas, quid de la correspondance, des journaux, des carnets, des dessins ? Ne font-ils pas eux aussi partie intégrante d’une œuvre ?

Au-delà de la question de la complétude, Quarto repose sur une autre idée, bien plus importante : comprendre la constitution d’une œuvre. Cela impose de mettre un choix d’œuvres composé de textes essentiels ou moins connus en regard de la vie de l’écrivain, de sa personnalité, de ses idées, de ses écrits (sous toutes ses formes) avec, pour en saisir toute la portée et l’inscrire à la fois dans le contexte et dans le mouvement créatif qui les aura vus naître. La sélection de textes, connus, oubliés, inédits – tout arbitraire qu’elle est – vise à donner, sous un éclairage particulier, un aspect saillant d’une œuvre, d’une pensée, un genre constitutif de cette œuvre littéraire (romans, nouvelles, poésie), un cycle romanesque, une période chronologique particulièrement significative, un thème récurrent dans une œuvre, à le remettre en perspective. Nous avons publié en mai dernier un Quarto consacré à la grande autrice américaine, Edith Wharton (Chroniques de New York. Romans, nouvelles). Au total, son œuvre comprend une vingtaine de romans et novellas, onze recueils de nouvelles, neuf ouvrages de non-fiction (récits de voyages, critiques, et une autobiographie remarquée, Les Chemins parcourus, 1934), ainsi que trois recueils de poésie. Impossible à réunir en un seul volume ! L’axe new-yorkais s’est imposé comme une évidence en soi : New York n’est pas seulement sa ville de naissance, elle est avant tout sa Muse, capricieuse, exigeante, un personnage à part entière, dont on suit l’évolution au gré des récits publiés dans ce volume, depuis les années 1840 qui servent d’arrière-plan à la première des quatre nouvelles du recueil Vieux New York jusqu’aux lendemains de la Première Guerre mondiale, point d’arrivée du roman de la nostalgie, L’Âge de l’innocence. Dans d’autres cas, comme pour O.V. de L. Milosz, nous optons pour une proposition qui permettra aux lecteurs de découvrir une œuvre protéiforme, en retraçant le parcours de l’auteur, sa trajectoire littéraire, de comprendre comment il s’inscrit dans le temps littéraire, culturel, qui est le sien. Nous aurions pu donner à lire l’ensemble de sa poésie, mais nous avons pensé qu’elle ne prenait en réalité tout son sens qu’avec les autres formes d’écriture auxquelles Milosz s’est adonné.

Pour reprendre vos mots, l’image est la plus fidèle possible, mais elle est nécessairement incomplète. Le travail biographique mené pour le Vie & Œuvre répare cet impair, dans la mesure du possible.

Publier un poète important mais méconnu est évidemment une tâche complexe. On sait que la poésie vend moins que le récit. Quels sont les enjeux propres à ce type de publications ? Cherche-t-on à toucher le même public ? Les ventes éventuellement moins importantes de ce type de volumes sont-elles compensées, et donc permises, par d’autres volumes plus « vendeurs » ?

Derrière chaque volume, il y a un goût et une envie : un principe de plaisir supérieur aux impératifs de mode, un désir ardent de partager un plaisir de lecture. Il y a un monde, un parcours – souvent passionnant, toujours déterminant – à découvrir derrière une vie d’écriture. Chaque projet est un pari. Certains plus « risqués » que d’autres, plus audacieux aussi. Au risque d’aligner les banalités : sans surprise, la dimension économique entre en ligne de compte, mais cela vaut pour toutes les collections, toutes les maisons. La véritable question est : à quel moment entre-t-elle en ligne de compte ? Chaque entité éditoriale – commerciale – vise à minima l’équilibre. En 1928, Gaston Gallimard n’avait-il pas créé le magazine Détective, pour permettre une diversification des publications (et en financer certaines) par d’autres grand public ? Pour chaque projet, une grande vigilance s’impose, tout comme l’accompagnement à mettre en place. Notre public est assez varié, de l’érudit à l’étudiant, en passant par le curieux, celui qui a envie de découvrir une vie d’écriture, une œuvre ou un auteur qu’il connaît mal ou qu’il a envie d’explorer à nouveau, sous un prisme différent. Qu’ils soient de « niche » ou destinés à un public supposément plus large, nos volumes sont traités sur le même plan. Chacun est nécessaire à l’équilibre de la collection, sur tous les plans, intellectuel comme financier. Les titres plus confidentiels nous réservent parfois de belles surprises ; à l’inverse, nos attentes peuvent être (relativement) déçues sur un titre qu’on pensait pourtant porteur et « vendeur » pour reprendre votre expression. Il n’y a pas de recette miracle ! Le contexte général (politique, sociétal, économique) joue, tout comme le calendrier des publications, les envies des lecteurs évoluent, il n’y a rien de neuf dans tout cela. Quarto, comme les collections de fond, s’inscrit dans un temps long, celui du catalogue patrimonial. C’est toujours encourageant de voir un titre démarrer fort, mais ça l’est encore plus quand, dans le temps, l’intérêt porté au volume ne s’estompe pas, voire même qu’il s’accentue. Il y a une forme de « pari sur l’avenir ».

On compare souvent Quarto à d’autres collections du même genre : Bouquins, bien entendu, et Omnibus, dont les meilleurs volumes ont été à l’initiative de Francis Lacassin, mais aussi une autre collection de la maison-mère, la Pléiade. Certains lecteurs trouvent que les évolutions actuelles des deux collections s’inversent : Quarto se met à publier des volumes précieux et inattendus, d’auteurs qui n’ont pas forcément la reconnaissance effective du grand public (Ducharme, Milosz). Quel est votre regard sur cette question ? Votre regard sur ces autres collections, et vos échanges éventuels avec l’équipe de la Pléiade ?

Quarto a toujours publié des auteurs plus « confidentiels » ou moins connus du grand public. Côté littérature, des titres réputés plus difficiles – consacrés à Louis-René Des Forêts (2015) ou à Louis Guilloux (2009), à l’instar des récents de Réjean Ducharme (2022) ou O.V. de L. Milosz (2024) – trouvent légitimement leur place dans la veine patrimoniale de la collection. Leur existence est nécessaire. Dès ses débuts, Quarto a eu un positionnement plus marginal par rapport à la Pléiade et donnait à lire aussi bien les éditions de référence en sciences humaines, que les grands classiques et des œuvres plus confidentielles. En 2018, lorsque j’ai été invitée à poursuivre le travail réalisé depuis plus de vingt ans, nous avons ouvert quelques champs nouveaux d’exploration : les écrits d’artiste (Léonard de Vinci, Pablo Picasso), la science-fiction a fait son entrée avec Philip K. Dick et s’installe avec un deuxième auteur au catalogue, Ray Bradbury (à paraître ce mois-ci)… Enfin, la création en octobre 2022 de la série « Voix contemporaines » qui, comme son nom l’indique, fait résonner la pluralité des tonalités de l’écriture de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe, répond à un besoin pour la collection de s’inscrire aussi dans une autre temporalité, de donner un écho aux littératures d’aujourd’hui. Tout cela en adéquation avec notre catalogue d’origine fondé sur les références et les classiques que nous ne cessons d’étoffer. Les « Voix contemporaines », ce sont les classiques de demain.

La Bibliothèque de la Pléiade a une autre vocation, me semble-t-il, celle de constituer une bibliothèque idéale, presque parfaite, qui traverse les âges, avec un appareil critique établi par les plus grand spécialistes. Certains choix récents faits par la Pléiade peuvent peut-être surprendre ou dérouter quelques lecteurs, mais ils n’en sont moins intéressants. Et si Lovecraft entre en Pléiade, le mois suivant c’est une nouvelle édition de Descartes qui sera publiée. Tous sous pavillon Gallimard, nous travaillons de concert pour accorder nos publications. Et il n’y a pas de rivalité. Par exemple, les amateurs de SF pourront découvrir en ce mois d’octobre Ray Bradbury en Quarto et H. P. Lovecraft en Pléiade. C’est une belle complémentarité dans l’offre éditoriale qu’offrent les éditions Gallimard. Derrière ces choix, il n’y a qu’une maison et des propositions cohérentes, complémentaires. La Pléiade vient de publier en septembre les romans d’Italo Calvino, l’an prochain, Quarto publiera l’ensemble des récits et nouvelles de l’auteur italien pour former un volume qui verra le jour pour le 40e anniversaire de la disparition de l’auteur.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours ? Je crois que vous avez notamment une thèse en histoire médiévale. Comment en vient-on à devenir directrice éditoriale de la collection Quarto ?

Par hasard ? (Rires.) En réalité, j’ai côtoyé l’édition assez vite, dès la fin de mon doctorat en histoire médiévale. D’abord de loin en loin, en alternant recherches postdoctorales et missions éditoriales. J’avais soif de découvrir ce monde qui me fascinait et dont j’ignorais absolument tout. L’histoire médiévale n’est pas la voie la plus « évidente » (s’il en est une) pour intégrer ce milieu, et en même temps, je pense que je n’y serais peut-être pas arrivée si je n’avais pas appris autant en menant ces études – grâce au travail de recherches, solitaire, rigoureux, qui nécessite une implication sans faille, une curiosité sans bornes, une grande adaptabilité, et un peu d’audace aussi… J’ai fait mes classes chez deux éditeurs italiens, dont un m’a appris le métier – à l’ancienne, de manière presque artisanale. Il publiait des livres d’histoire, d’histoire de l’art, illustrés ou non, des essais en sciences humaines. La recherche et l’université en France offraient peu de débouchés aux jeunes docteurs. L’édition me laissait entrevoir un monde dans lequel je ne pourrai jamais m’ennuyer. Elle a tenu parole. J’ai eu la chance d’être recrutée chez Gallimard, comme éditrice à la Pléiade. Un apprentissage exceptionnel, une rigueur incomparable. J’y suis restée presque 8 ans. De nature très curieuse, j’avais besoin d’évolution, de grandir professionnellement, d’en apprendre plus sur l’édition en tant que telle. On m’a confié trois collections au sein du département poche « Folio », mêlant histoire, classiques et langues étrangères. Un autre monde, par rapport à la Pléiade, mais encore une fois l’expérience fut extrêmement formatrice et riche. J’ai appris à travailler avec tous les maillons de la chaîne du livre, de l’agent et l’auteur jusqu’aux libraires. Enfin, lorsqu’en 2018, la directrice de Quarto a fait valoir ses droits à la retraite, Antoine Gallimard m’a proposé ce poste, merveilleux trait d’union entre tout ce qui m’anime : la littérature, l’histoire, le travail de recherche en archives, la transmission des savoirs, des éditions soignées…

Diriger une collection, c’est construire une ligne éditoriale, fixée avant votre arrivée, mais personnalisée et modifiée depuis votre prise de poste. Comment définirez-vous, historiquement, la ligne éditoriale de Quarto, qui a longtemps été considéré comme une « petite Pléiade » – comme Bouquins, d’ailleurs, « Pléiade bon marché » selon Jean d’Ormesson -, et comment définiriez-vous l’orientation que vous avez voulue donner à la collection ?

« Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants », écrivait Jean de Salisbury au XIIe siècle, formule attribuée à Bernard de Chartres, et poursuivait : « de sorte que nous pouvons voir davantage des choses qu’eux et plus loin, non certes à cause de l’acuité de notre vue ou de notre plus grande taille, mais parce que nous sommes soulevés en hauteur et élevés à la taille d’un géant (Jean de Salisbury, Metalogicon, traduit, annoté et présenté par François Lejeune, Vrin/ Presses de l’université Laval, 2009, III, 4, p. 246.) » Je crois que cette formule médiévale résume assez bien la vision que j’ai de la mission qui m’a été confiée. Il y a un ADN Quarto, l’idée, en reprenant la collection, n’était pas de faire table rase ; il s’agissait plutôt de lui redonner un souffle, en se fondant sur ce qui existait pour voir plus loin. Quarto, comme ses concurrents à commencer par Bouquins, a souvent été comparée à la Pléiade. C’est une comparaison hâtive, car rien n’équivaut à la Pléiade. Elle est unique, c’est une vieille dame née en 1931, éminemment respectable, une icône. Quarto incarne une autre vision de l’édition, plus accessible, avec certes une charte qui offre une véritable liberté intellectuelle qui permet de bousculer certains cadres, de dépasser certains freins. Sur un ton un peu provocateur, je dirais que Quarto c’est la petite sœur rebelle de la Pléiade.

Les collections dont on parle – la Pléiade, Quarto, Bouquins, Omnibus – ont une identité particulière, un peu différente des autres collections, parce qu’elles ont souvent une vocation de panthéonisation et de consécration : il y a une édification pour les auteurs à voir réunies, sous le sein d’un même volume, des œuvres rassemblées, souvent préfacées et dotées d’un appareil critique. Comment considérez-vous cette dynamique particulière ?

Chacune des collections citées a sa propre identité. Pour filer la comparaison avec la Pléiade, il est un point qui nous différencie grandement : même si nous puisons aux mêmes sources, notre démarche n’est pas identique. Un volume Quarto se construit de manière à répondre aux spécificités d’une œuvre, à sa singularité, au parcours d’un auteur, là où la Pléiade aura (ou a eu) plus tendance à viser l’exhaustivité. Si nous apportons le même soin intellectuel à nos appareils critiques qu’en Pléiade, le nôtre est affiné à l’essentiel. Autre différence majeure, nous accordons une large place à l’iconographie. À chaque projet, la richesse archivistique est mise en lumière grâce à la reproduction des documents (photos, dessins, tableaux, manuscrits…). L’illustration joue un rôle essentiel dans la conception de nos ouvrages, c’est une porte d’entrée dans la vie et l’œuvre d’un auteur. La chronologie biographique (Vie & Œuvre) devient grâce à cela extrêmement vivante. L’écrivain cesse d’un être de papier, son œuvre un mausolée relié. Parfois, l’iconographie se mêle à l’écrit. En publiant un volume consacré à Baudelaire en 2021, dont l’axe principal était l’art et sa puissance inspiratrice et créatrice, notre édition offre un dialogue inédit texte-images (plus de 300 œuvres, reproduites en couleurs) permettant au lecteur de visualiser les répertoires d’images auxquels l’imaginaire du poète a puisé… c’est indispensable et beaucoup plus parlant que des pages et pages de commentaires iconographiques.

Pour revenir sur l’idée de « panthéonisation » des œuvres et de leurs auteurs, ce n’est pas là ma vision. Le temps fait son œuvre, et des écrits traversent les époques mieux que d’autres. Une œuvre littéraire doit vivre, ne pas être rangée dans une bibliothèque au rayon des intouchables, où on pourra l’admirer certes, mais où elle prendra aussi la poussière et d’où elle intimidera les lecteurs. Au contraire, il n’y a rien de plus intéressant que de se replonger dans des textes qui ont deux ou trois cents ans d’âge et de constater leur modernité absolue. En novembre, viendra s’ajouter à nos grands textes de références, De l’Esprit des lois de Montesquieu : le lecteur ne pourra être que surpris de voir combien les thématiques politiques, juridiques, sociétales abordées par le philosophe à la fin du XVIIIe siècle résonnent avec l’actualité, qu’il s’agisse de question des minorités, d’écologie, d’institution politique. Tout y est !

Alors plus qu’une consécration, j’y vois l’occasion – grâce à notre travail éditorial – de proposer au lecteur de se plonger dans une œuvre et un parcours, d’en saisir les aspérités, d’en comprendre le sens, ce qui a présidé à sa création. Comprendre, toujours comprendre, car c’est se donner les moyens de se forger un sens critique, essentiel par les temps qui courent.

Ce serait n’être pas totalement honnête que de dire qu’il n’y a pas une forme de « consécration ». Elle n’est pas à l’origine du projet, mais on se rend bien compte qu’accueillir des genres littéraires jusqu’à présent déconsidérés (ou moins bien considérés), comme la science-fiction et le fantastique, dans des collections comme celles-ci qui portent haut les couleurs de la littérature mondiale, des littératures, témoigne d’une forme de reconnaissance.

On imagine bien que ce travail éditorial est donc particulier, ce qui est l’occasion de vous demander quelles sont les difficultés, inhérentes à cette volonté éditoriale, qu’on peut rencontrer lors de la conception des volumes, dont un lecteur n’aurait pas forcément conscience ?

Tout projet inscrit dans une temporalité telle que la nôtre peut rencontrer des difficultés de plusieurs types. Il est rare que des solutions ne se présentent pas à nous. Cela peut être de l’ordre contractuel : difficultés à obtenir les droits sur un titre qu’on souhaiterait inclure, parce qu’il n’appartient pas au fonds de la maison et que l’éditeur détenteur des droits ne consent pas à le céder (c’est son droit le plus strict, il faut le respecter). Cela peut-être de l’ordre documentaire : parce que les archives de l’auteur ont brûlé dans un incendie de sa maison, parce que les archives sont à l’étranger, conservées par des institutions dotées de peu de moyens, sans personnel pour vous aider à faire les recherches sur place, ou bien parce qu’elles sont tout simplement fermées jusqu’aux calendes grecques. La période du COVID a été particulièrement compliquée de ce point de vue, les bibliothèques étaient fermées, les restrictions sans fin. Toutefois, nous sommes parvenus à trouver des interlocuteurs bienveillants qui nous ont aidés grandement. Ma vocation première était celle de la recherche, avec une appétence très marquée pour le travail en archives, l’exploration de fonds inaccessibles, des fonds interdits. Ceux qui travaillent avec moi savent que je résiste mal à un défi lancé chaque fois qu’on m’évoque un document introuvable, ou perdu… Il faut faire preuve de ténacité, et dans un grand nombre de cas, cela porte ses fruits, pour ma plus grande satisfaction. Par exemple, lorsque nous préparions le Quarto consacré à Horace McCoy, notre éditeur scientifique, Benoît Tadié, avait parlé d’un magazine repris par l’écrivain-journaliste en octobre 1929 et qui n’avait duré que quelques mois. Le Dallasite se voulait l’équivalent du New Yorker avec des couvertures art déco, des chroniques de théâtre, des nouvelles, des échos de la ville de Dallas, en particulier ses scandales politico-financiers, les rencontres sportives truquées… McCoy rédigeait grand nombre de ces textes. Cette expérience de presse est dans son parcours de l’écrivain et constitutive de son œuvre, car il réemploiera le matériau de ses articles pour nourrir ses romans et nouvelles dans les années 1930. Aucune copie du Dallasite n’était répertoriée dans les grandes bibliothèques américaines de New York, Washington ou Dallas. Une quinzaine de mails à toutes les sociétés historiques du Texas plus tard, une personne nous a répondu que sa petite bibliothèque locale possédait l’ensemble des livraisons, et nous a envoyé des copies de tous les textes de McCoy ! Des choses jamais lues auxquelles les spécialistes du polar américain n’avaient jamais eu accès. Une belle prise, donc !

Vient de paraître dans la série « Voix contemporaines » un volume intitulé Paris des jours et des nuitsréunissant plusieurs titres de Patrick Modiano. L’ensemble peut se lire comme une déambulation dans un Paris rêvé, en même temps qu’un parcours de son œuvre par la bande. Comment s’est décidé et comment s’est fait ce volume, qui vient après un Quarto paru en 2013 ? Comment travaille-t-on avec un Prix Nobel ?

Le premier Quarto avait paru dans l’unique format qui existait alors et réunissait 10 grands romans de l’écrivain. Il avait paru avant le prix Nobel (2014). Patrick Modiano n’a jamais cessé d’écrire, et dix ans après le Nobel, il apparaissait tout naturel qu’on lui consacre un autre volume. La série « Voix contemporaines » lui était toute destinée. Le travail réalisé se fonde sur un échange nourri, long, avec l’auteur qu’on accueille. Il n’y a pas d’éditeur scientifique, de spécialiste. L’auteur s’adresse directement à son lecteur. Mon rôle ? L’accompagner du mieux possible dans cette démarche. Ce sont des heures de conversation, de réflexions, de lectures aussi. Des temps suspendus.

Si le précédent Quarto réunissait des livres fameux de son auteur, ce nouveau volume en « Voix contemporaines » reprend des œuvres moins connues, dont une inédite sur Brassaï. S’agissait-il de les faire découvrir, d’apporter un autre regard sur l’œuvre ?

L’œuvre de Modiano est unique et les deux volumes sont complémentaires. Le prisme parisien s’est imposé de lui-même. Depuis son adolescence, Modiano a noué une relation fusionnelle avec Paris. Plus qu’une toile de fond à ses romans, sa passion quasi obsessionnelle pour les lieux, les rues, les annuaires, les quartiers, l’a poussé à faire de la capitale un personnage omniprésent, un élément central de son identité littéraire. Sans chercher à tout prix à livrer un Paris vrai, véritable, conforme à ce qu’il a été, il écrit un Paris rêvé, dont les traces évanescentes ne subsistent que dans sa mémoire. Pour ce volume, Patrick Modiano a choisi chacune des photographies placées en tête du volume, choisi chacune des citations. Il a en outre donné un texte inédit Brassaï de la nuit : dans un dialogue établi entre texte et images, vision doublement sublimée de Paris, il revient sur le travail du photographe d’origine hongroise, ce « poète qui transmettrait très loin dans le temps les visages [des mauvais garçons] et les lumières noires et blanches de Paris (Patrick Modiano, « Brassaï de la nuit », Paris des jours et des nuits. Romans, Gallimard, coll. « Quarto », 2024.) ». De l’ensemble composé pour cette édition émerge une topographie personnelle, une géographie intime des lieux parisiens calquée sur les souvenirs qu’il s’en est faits entre 1953 et 1972. Aux confins de la réalité vécue, souvenue et distordue, et du rêve, du matériel et de l’immatériel, du palpable et de l’insaisissable, le chemin emprunté par l’auteur révèle à quel point autobiographie et géographie réinventées nourrissent aujourd’hui encore son écriture, même après l’effacement des lieux. Derrière les tableaux parisiens brossés par le Prix Nobel de littérature 2014, demeurent à jamais le Paris de sa jeunesse et ses territoires fantomatiques.

La dernière question pourrait porter sur l’horizon de la collection. Quels sont les projets à venir ?

Quarto fêtera ses trente ans en 2025. Une belle occasion de célébrer cet anniversaire avec un programme à l’image de la collection où curiosité et éclectisme, grands classiques et voix d’aujourd’hui, l’Amérique et la Russie, la France et l’Italie, le suspense et la dystopie se côtoieront avec la même envie, celle du partage, du goût de la (re)découverte… Nous débuterons l’année dans les grandes plaines américaines avec l’écrivain Jim Harrison, avant de nous glisser au cœur d’intrigue avec les romans à suspense de Boileau-Narcejac… Pour découvrir la suite, un seul mot d’ordre : Patience et longueur de temps…

V. de L. Milosz, Œuvres, Édition de Christophe Langlois et Olivier Piveteau, Quarto, Gallimard, 32€

Patrick Modiano, Paris des jours et des nuits, édition de l’auteur, Quarto, « Voix contemporaines », Gallimard, 27€