Les parutions de Johanne au Tripode et du Charivari au Cadran Ligné sont l’occasion d’aller à la rencontre d’un écrivains des plus singuliers. Les textes de Marc Graciano sont contemporains parce qu’archaïques et ce paradoxe fécond leur donne leur patine particulière. Depuis Liberté dans la montagne en 2013, son œuvre s’est étoffée, radicalisant peu à peu ses procédés stylistiques et narratifs tout en diversifiant ses arcs esthétiques. Entrer dans les rouages de cette œuvre dans le monde d’aujourd’hui, c’est saisir les modalités particulières d’une conjonction entre une langue extrêmement stylisée, neuve autant que vieille, et le rapport de l’écrivain à une fiction première et primale, revenue de l’aube des récits.

Le gouffre : on y tombe, on y sombre, on y meurt. Tout un programme – que depuis Pascal nous avons l’habitude d’appréhender. Baudelaire lui-même nous mettait en garde : « J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou/ Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où/ Je ne vois qu’infini par toutes les fenêtres,/ Et mon esprit, toujours du vertige hanté,/ Jalouse du néant l’insensibilité. »
Chez Lovecraft nous plongeons beaucoup : dans la psyché humaine, la peur, l’horreur ; dans les territoires des abysses, les trouées de l’espace, les percées du rêve. Seul un vieux maître des profondeurs comme lui est à même de décrypter notre fascination pour l’obscur.

Les Histoires du Futur : ces grandes projections romanesques s’emparent de l’avenir comme une nouvelle terra incognita que la fiction permet d’explorer. On connaissait jusque-là essentiellement les grands projets américains, d’Heinlein à Smith en passant par Asimov : mais l’empire hégémonique américain sur la science-fiction ne devrait pas faire oublier qu’il existe néanmoins d’autres modèles :

Imaginez qu’on puisse entendre un livre : non pas sa langue, car il suffirait pour cela de le lire, mais son paysage – ses textures, son relief, ce que le langage figure comme potentialité. Imaginez que l’arrière-fond imaginaire qui bruisse dans l’outremonde du livre soudainement se lève et s’incarne ; que quelque chose de la fiction puisse prendre vie, une vie nouvelle. Fermez les yeux, rentrez dans la longue traversée du bardo de ces Variations Volodine.

Jacques Abeille vient de mourir, le dimanche 23 janvier 2022, laissant derrière lui une œuvre immense. Le 10 octobre 2020, il avait reçu Yann Etienne chez lui, pour un grand entretien autour de son dernier livre, La Vie de l’explorateur perdu, et de l’ensemble de son travail. Diacritik la republie, en hommage.

Le rêve peut se révéler la fausse bonne idée de la littérature. Rien de plus fort que le rêve pour celui qui le vit, rien de plus difficile à communiquer à qui le lit. Même de grands écrivains s’y sont cassé les dents. Pourtant le rêve a un pouvoir d’immersion fictionnelle énorme, puisque nous en sommes les protagonistes, spectateurs soudain projetés à l’intérieur même de la fiction. Peu d’écrivains se sont aventurés avec bonheur sur ces territoires mouvants ; c’est pourquoi il est important de dire qu’avec Aurélia de Nerval et les contes de Lord Dunsany, les récits de rêve de Lovecraft sont sans doute parmi les plus réussis du genre. Arpentons donc ces Contrées du Rêve, ces Dreamlands où le talent sans pareil de Lovecraft s’est aventuré plus loin que quiconque avant lui.

Nous connaissons tous certain lecteur lettré qui, lorsqu’on lui parle de Tolkien, n’est ni méprisant ni hautain envers cet auteur un peu étrange dont il reconnaît volontiers la qualité sans pareille ; il est possible et même probable qu’il ait un vague souvenir un peu aimable du Seigneur des Anneaux ou du Hobbit, qu’il a dû lire, peut-être en ses jeunes années ; mais il s’est sans doute arrêté là, peut-être parce que son goût a délaissé ses rivages au fur et à mesure qu’il s’est formé, et si le souvenir aimable et distant persiste, il n’a pas relu Tolkien ni découvert le reste de son œuvre, et ne compte pas le relire davantage : il a d’autres chats à fouetter, d’autres livres à découvrir, d’autres œuvres à arpenter. Que ce lecteur-là soit détrompé, qu’il soit même dédouané de toute culpabilité de ne pas l’avoir lu s’il a la curiosité de s’y plonger aujourd’hui ; car disons ensemble à ce lecteur – il va écarquiller les yeux et crier peut-être à l’imposture, peut-être, mais prenons le risque – que le Silmarillion est une œuvre aussi importante que La Recherche du temps perdu (ce n’est peut-être pas un hasard si le spécialiste français de Tolkien, Vincent Ferré, a d’abord travaillé sur Proust).

Après Matière de Léomance en 2020, Les Moutons Électriques publient en ce mois d’octobre un second omnibus des œuvres de Jean-Philippe Jaworski, Rois du Monde : un grand récit épique à la lisière de la fantasy et du roman historique, mais surtout une superbe machine romanesque d’une puissance impressionnante et emportée. Rois du monde prend pour sujet les Celtes, et plus particulièrement Bellovèse, sorti armé de la cuisse de Tite-Live, sorti remodelé du front de Jaworski qui en fait le héros de cette exploration fantastique, fantasmatique et fantaisyste de nos origines historiques, littéraires et mythiques. L’occasion de revenir avec lui sur son œuvre double, Rois du Monde comme le Vieux Royaume, et d’interroger les sentiers secrets qui mènent à la route aventureuse de ses contrées.

Après le succès public et critique de Règne Animal, Jean-Baptiste Del Amo revient en cette rentrée littéraire avec Le Fils de l’Homme. Récit épuré, primaire au sens fort du terme, Le Fils de l’homme pose des questions essentielles : que sont héritage, démesure, amour familial, folie ? Entre La Route de Cormac McCarthy et le Shining de Stephen King, ce nouveau roman traite autant de la chute de l’homme que de sa volonté d’échapper à son destin. Cette fable aux accents universels et « bibliques » poursuit l’œuvre ouverte avec Une Éducation Libertine. Entretien avec Jean-Baptiste Del Amo.

Les Filles de Monroe, 45e livre du post-exotisme, est l’histoire d’un malade psychiatrique (ou peut-être deux malades) qui, sous la pression du Parti, doit entrer en contact avec les filles d’un dissident politique par le biais du chamanisme. Ce chaman-commando, racontée selon la puissance et l’humour du désastre, est l’occasion d’explorer l’espace noir d’après la mort, les territoires du rêve et de la révolte, les franges où se brouillent les contours du monde. Exemplifiant encore une fois les principes poétiques de l’œuvre post-exotisme, ce livre est l’occasion d’un grand entretien avec Antoine Volodine, auteur de l’une des œuvres les plus singulières et les plus importantes de la littérature contemporaine.

« Et de la sorte le travail, le projet, prend forme peu à peu, se diversifie, croit, mais pas de façon linéaire. C’est comme un roman, pour que vous me compreniez, qui ne commence pas par le commencement. En fait, c’est un roman qui, comme tout roman d’ailleurs, ne commence pas dans le roman, dans l’objet livre qui le contient, vous comprenez ?

Alors que les éditions Bouquins vient, en mai, de republier Jules Verne, se repose une question récurrente : comment éditer la masse impressionnante, bouillonnante, tumultueuse des soixante-huit récits qui composent les Voyages Extraordinaires ? Comment prétendre contenir et publier dans un même espace autant de matières brassées par l’en-avant vernien ? Question qui en entraine une autre, plus simple mais encore plus vitale :  comment lire Verne, et quelle place a-t-il dans notre littérature aujourd’hui ?