À réception du catalogue des « 10 ans / 200 livres » de L’Atelier contemporain – ouvrage hors commerce de 488 pages format 16/20 cm, et, comme de règle chez cet éditeur, superbement réalisé –, comment ne pas céder à la tentation de faire le point avec celui qui en est l’âme et le maître d’œuvre principal, François-Marie Deyrolle ?
Cela ne fait pas exactement dix ans, mais pas loin, que nous nous intéressons de près à ce corpus d’ouvrages répartis en onze collections, dont trois principales et une de poche. On en trouvera ici quarante-deux, chroniqués par nos soins – le premier ayant été Symptômes d’Éric Suchère, à l’automne 2018 –, soit les deux tiers du nombre de volumes de L’Atelier contemporain en place dans ma bibliothèque. Et je n’oublie pas la trentaine de titres déjà repérés dont j’ai hâte d’entreprendre la lecture – mais quand ? Me faudra-t-il réduire drastiquement mon temps de sommeil pour en venir à bout, d’autant plus que près de quatre-vingts ouvrages supplémentaires, dont probablement de fameux « pavés », sont annoncés pour un futur proche ?
Quand on songe au travail accompli par François-Marie Deyrolle (on peut se demander s’il lui arrive de se reposer), on ne peut que se montrer admiratif : quel souffle, quelle diversité ! même si on se rend assez vite compte que cette suite d’ouvrages n’est pas sans logique : celle d’un esprit ouvert, sans cesse en éveil et particulièrement contagieux. Ce qui fait que, contre toute attente, on se prend de passion pour certains volumes qui auraient dû nous tomber des mains ; et même à les dévorer, comme s’ils étaient plus qu’attendus. Depuis la dernière salve proposée par L’Atelier contemporain et recensée ici-même, huit nouveaux titres nous sont parvenus, dont cinq déjà en librairie :
Premiers traits de Philippe Comar (né en 1955), dans la collection « Écrits d’artistes », est en deux parties : un texte d’une petite cinquantaine de pages – l’autobiographie nous dit l’éditeur, aussi passionnante qu’elliptique, d’un dessinateur, plasticien, théoricien, écrivain. Souvenirs d’enfance, souvenirs des années d’études, souvenirs des visites dans les musées s’entremêlent, dans un désordre qui, à l’image de celui des herbes sauvages qu’il aime dessiner, recèle “une forme d’organisation secrète” – prolongé par un cahier de dessins d’une quarantaine de pages, les plus anciens datant de 1977 et le plus récent, de 2021. Contrairement à la peinture, dont il peut parfois se détourner, le dessin attire toujours le regard. Philippe Comar : « Pour moi, le dessin est une fin en soi. Il n’est ni l’ébauche d’une œuvre ni sa trace. Je le pratique pour lui-même, pour le plaisir de l’observation, pour adhérer plus étroitement à ce que je vois. Dessiner, c’est être sans écart entre l’objet et sa présence en moi, sans écart entre le monde qui m’entoure et celui, intérieur, où il m’apparaît. C’est un moment de grâce durant lequel je m’abandonne à la sensation. J’attache plus d’importance à l’acte de dessiner qu’au dessin fini. » Dont acte.

Guillaume Pujolle. La peinture un lieu d’être, de Blandine Ponet, dans la collection de plus grand format, « Squiggle » (dans laquelle on peut aussi trouver les Agendas de Bonnard ou les Peintures et dessins de Louis-René des Forêts), propose une sorte d’enquête sur un homme qui fut menuisier, douanier, peintre, et qui passé une grande partie de sa vie dans un asile à Toulouse. L’autrice, ayant été infirmière en psychiatrie dans ce lieu d’internement, tire les fils de la complexe destinée de l’artiste, ce qui l’entraîne à se pencher aussi sur l’histoire de la psychiatrie, du surréalisme et de l’art brut, sans oublier les effets dévastateurs de la première guerre mondiale. Fragment : « Guillaume Pujolle fait-il de l’art ? Se prend-il pour un peintre ? Oui et non. Mais aussi : non. En premier, il fait. Il a fabriqué sa boîte, ses pinceaux, règles, équerre, rapporteur, réuni son matériel, il suit sa méthode. Et son monde est arrivé très vite – “son style déjà constitué”, dit Dubuffet. // Dessiner, peindre, c’est aussi trouver une autre voie, à la fois chemin détourné, à la fois voie directe. Outsider art. […] Outsider : se tenir en dehors. Se tenir en dehors de l’art culturel, certes, mais aussi se tenir en dehors de la psychiatrie. Une autre voie donc, qui est aussi voie de la rencontre. » Et en effet, ce livre inattendu propose une rencontre à laquelle il convient de faire bon accueil.

Ouvrant cette fois au hasard L’époque de la peinture de Jérôme Thélot, dans la collection « Essais sur l’art », je tombe sur une peinture de Turner, assez connue mais qui préserve un inaltérable pouvoir de sidération, Aube, après le naufrage. Elle se trouve en belle compagnie – Poussin et Bram van Velde notamment – dans un chapitre intitulé Le recommencement du paysage. Difficile de rendre compte en quelques phrases de cet essai que l’éditeur présente ainsi : À contre-courant de notre époque, celle de la technique, de la raison calculatrice, des logiques de domination qui s’immiscent dans toutes les dimensions de la vie, époque qui trouve son origine lointaine dans le néolithique où furent inventés l’agriculture et l’élevage, Jérôme Thélot propose “de former l’utopie d’un radical recommencement.” Prenons la première phrase de ce livre : « Que peut au juste la peinture ? » et collons-là à la toute dernière qui apporte une « réponse provisoire : l’époque de la peinture sera un messianisme de la lumière ». Et regardons la toile non moins célèbre d’Edward Hopper, Sun in an Empty Room, imprimée sur la page de droite (ou belle page), face à cette dernière proposition, tout en gardant en mémoire les mots de Bram van Velde rapportés dans le chapitre VI (Le pari de la gaité) : « La peur a joué un grand rôle dans ma vie. Elle peut être une lumière. La peur est liée à la peinture, elle vient de l’invisible »… De quoi méditer – en silence, ou non.

Le Dernier mur est le troisième volume de Jean Daive dans la collection « Essais sur l’art » après Pas encore une image et Penser la perception. Comme pour les précédents, et même si ce n’est pas précisé, il s’agit d’un montage de transcriptions d’entretiens pour la radio – Jean Daive ayant été entre 1975 et 2009 une des grandes figures de France Culture, lauréat en 2022 du Prix pour l’ensemble de l’œuvre remis par la commission du répertoire sonore de la SACM –, introduit par un beau texte de l’auteur, Le Mur et Saturne, dont voici les premiers mots : « Le mur se manifeste dans l’impulsion. Il joue le rôle de fondateur et son activité est permanente. Le mur est à la rencontre des seuils, des recommencements et des ouvertures. Le mur est ce qui manque à la maison qui se rêve. » Les voix enregistrées sont au nombre de 28 – auquel il faut ajouter (ne serait-ce que pour obtenir un nombre premier) celle, lente et grave, de Daive. Dans cette polyphonie vocale, Jean-Charles Blais côtoie Niele Toroni ; Francesco Clemente, Kiki Smith ; Georges Didi-Huberman, Eugène Leroy ; Jean le Gac, François Rouan ; ou (plus surprenant) Maurice Garnier (marchand de tableaux ayant consacré plus de soixante ans de sa vie au seul Bernard Buffet), Joseph Kosuth. De l’art de la fresque au mur sur lequel « l’amoureux transi [qui] attend sur sa bicyclette une garçonne à vélo s’adosse, [grattant] un message dans la brique toujours assis sur sa selle » […], « le mur continue de déplacer le regard. Il est l’insoupçonné. » On aimerait recopier bien d’autres fragments, comme ces mots d’Eugène Leroy : « Vous me faites raconter des contes. Je suis bien obligé, vous être venu pour que je parle » ; mais la contrainte étant de ne pas dépasser 8000 signes espaces comprises pour cinq micro-recensions, il nous faut passer au suivant, sans pour autant prendre congé de l’auteur du Dernier mur.

Le Bestiaire n° III, Poèmes 1960-1963 de Marcel Broodthaers, est le fac-similé d’un ensemble de 178 pages « dactylographiées sur une petite machine à écrire », souvent corrigées à la main et « parfois illustrés de photographies, de dessins et de collages », dont l’édition a été établie par Maria Gilissen-Broodthaers et Jean Daive en 1985, avant que les manuscrits ne soient dérobés. Mais heureusement Jean Daive avait conservé des photocopies des poèmes qui ont été restaurées pour cette publication de format A4. Notons au passage qu’une seconde publication, intitulée Le Bestiaire n° IV, est prévue pour cette année qui marque le centenaire de la naissance de Marcel Broodthaers (Bruxelles, 28 janvier 1924 – Cologne, 28 janvier 1976). Daive, pour qui l’œuvre de cette « figure majeure de l’art post-duchampien » est magistrale – « Elle donne à penser, elle donne à rêver » –, écrit qu’ »en dehors d’une signature, [Broodthaers] est inclassable, pour longtemps en marge de toute catégorie. Il est au-delà de cette limite et de toutes les limites. Il aime la liberté jusqu’à se désidentifier de tout, aussi bien des objets et des images qu’il veut à l’aide des mots concrétiser en œuvres visuelles au nom de la poésie et de l’art. » De ces poèmes du Bestiaire, ordonnés selon l’ordre alphabétique, lequel choisir ? Premier essai : « Les Fourmis rouges et noires // La Reine rouge pond ses œufs au rythme d’un / orchestre de Jazz. Sa chambre à coucher / est toute bleue. Tant de monde la regarde / que le bleu disparaît sous un brouillard. / La Reine noire pond ses œufs dans une / chambre de deuil. Les étoiles regardent. » Deuxième essai – à lire, mais aussi à voir :

Il est temps d’en venir à notre grand entretien avec François-Marie Deyrolle, mais non sans avoir annoncé les titres de trois ouvrages déjà sur la pile des lectures en cours qui paraîtront en avril prochain : Par-delà les figures. Écrits sur l’art, 1964-2006 de Claude Esteban, Là, il y aura oracle. Pour André Masson de Bernard Noël et L’art, c’est la vérité absolue de Constantin Brancusi, ces deux derniers volumes publiés dans la collection de poche « Studiolo ».
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En octobre 2013 paraissaient les deux premiers titres des éditions L’Atelier contemporain : le premier numéro de la revue du même nom qui s’intéressait à la question de l’écriture sur l’art (et s’arrêtera au bout de deux numéros – pourquoi ?) ; et un livre de poèmes de Jacques Moulin, À vol d’oiseaux, ouvrant la toute première collection, « Littératures ». Peut-être faudrait-il commencer par raconter la préhistoire de ce grand chantier éditorial – marquant, si j’ai bien compris, « un retour », et non un « début » – qui vient d’entrer dans sa deuxième décennie après avoir dépassé les 200 livres ?
« L’Atelier contemporain » fut revue avant d’être maison d’édition. Mon projet était celui d’un amateur d’art : publier des écrits à son sujet, la peinture essentiellement, interrogeant la démarche artistique même, ses enjeux, ses conditions, ses objectifs, sa pensée…, non pas d’un point de vue historique ou théorique, mais sensible. Faire appel, donc, essentiellement, aux écrivains, artistes eux-mêmes, à mon avis plus capables que d’autres grâce à leur travail de leur matière, la langue, de mettre en branle des échos véritables, de dire, faire sentir, en quoi une œuvre peut être œuvre d’art, et ainsi pourquoi elle nous touche. L’autre idée était de donner (rendre ?) la parole aux artistes, qui sont les premiers, et sûrement les mieux placés, pour penser la création. Cette revue était reflet de mes interrogations, mes goûts, mes choix – tout comme la maison d’édition, ensuite, le sera ; un engagement de soi, le reflet d’une personne (avec ses erreurs, ses contradictions, ses impasses, ses obsessions…). Cette histoire éditoriale est donc mêlée, bien sûr, à mon histoire personnelle – un ami qui me propose un manuscrit, me demande conseil pour proposer ledit livre à un peintre qui l’accompagnerait ; chose faite, c’est une amie qui dessinera pour le livre – comment dans ces conditions ne pas en être l’éditeur ? Mais un livre seul ne peut véritablement exister, on projette donc d’en publier d’autres (et l’on renouera ainsi avec une passion ancienne – j’avais en effet créé une première maison d’édition, « Deyrolle éditeur », active de 1990 à 1997), bref, de fil en aiguille une maison est née. (La revue fut mise de côté par manque de temps : la constitution d’un sommaire où il s’agit de trouver un équilibre, une justesse, entre nombre de voix diverses, est chronophage.) Qui plus est, ce moment correspondait à une période compliquée de ma vie professionnelle où n’arrivant pas à retrouver le travail espéré je n’avais pas d’autre solution que de créer ce travail. Tout à la fois projet sensible et professionnel, il me faut en vivre ; l’équilibre est compliqué à maintenir, mais la tension générée par cette situation est dynamisante.
« L’Atelier contemporain » : c’est sous ce magnifique titre que Francis Ponge a réuni ses écrits sur l’art – « Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Que faisons-nous ? Que se passe-t-il en somme dans l’atelier contemporain ? » ; ces propos, extraits de l’introduction au livre, sont les questions fondamentales qui motivent la création ; elles sont au cœur des recherches et, partant, de mon projet éditorial. Ce titre/nom est aussi beau par ces deux éléments réunis : l’atelier, lieu de travail, de création, et le contemporain, notion clé des créateurs et des regardeurs/lecteurs, qui a peu à voir avec l’actuel ou la modernité.

Ce qui m’a conduit à être attentif aux publications de L’Atelier contemporain, ce sont les volumes de la collection « Écrits d’artistes », à commencer par le tout premier, Observations sur la peinture de Pierre Bonnard, paru en janvier 2015 (mais je pourrais citer aussi les Entretiens de Sam Francis avec Yves Michaud ou les Notes discontinues de Pierre Buraglio, pour n’en rester qu’aux premières années de cette collection). Dans ces rassemblements d’écrits d’artistes, on trouve des sommes impressionnantes : entre 600 et 700 pages pour Monique Frydman, Markus Lüperz, Gilles Aillaud, Stéphane Bordarier ou Philippe Guston ; et même quelques « livres monstres » : Gérard Titus Carmel (744 pages), Christian Dotremont (944 pages), Georges Rouault (1104 pages). On peut aussi noter un assez grand éclectisme : de Dado qui fait profession de détester Bonnard et Matisse à Simon Hantaï, en passant par Hans Bellmer et Pierre Tal Coat. Êtes-vous ouvert à tout et à tou(te)s, où y a-t-il une ligne à ne pas franchir ?
Il m’a fallu du temps pour assumer l’hétérogénéité de mes goûts, de mes centres d’intérêt ! J’essaie de demeurer curieux, compréhensif, d’où ces choix assez larges. Rappelez-vous la querelle des Anciens et des Modernes ou les débats virulents d’après-guerre pour ou contre l’abstraction : tout ceci n’a plus guère de sens à l’heure actuelle, ces prises de position nous semblent même fort ridicules. On peut aimer Poussin et Caravage, Kandinsky et Picasso. L’important est la justesse entre le propos et la forme qu’il suscite et revendique, dont il est à la fois tributaire et directeur. Ces affaires de goût ne posent pas problème pour l’art et la littérature des siècles passés, on admet sans sourciller l’éclectisme – pourquoi le refuser pour les temps présents ? L’important n’est pas que la forme créée mais la dynamique générale en jeu dans la création. Je m’intéresse tout autant aux œuvres de Pierre Buraglio ou Simon Hantaï qu’à celles de Markus Lüpertz ou Georg Baselitz, pour ne citer que des noms célèbres et, surtout, elles sont toutes aussi pertinentes. Au sein de mon catalogue on trouvera des noms d’artistes méconnus, pour ne pas dire inconnus, et des noms d’artistes dont « objectivement » (?), on peut dire qu’ils sont secondaires – je revendique aussi totalement cette liberté dans mes choix ; l’histoire n’est pas figée mais s’écrit sans cesse et sera de fait reconsidérée, et l’art n’est pas fait que de grandes œuvres. Mon rôle est aussi de promouvoir œuvres et auteurs non reconnus. Cette « ligne à ne pas franchir » dont vous parlez serait plutôt à situer du côté d’une certaine éthique de la création : ne pas suivre ceux qui se contenteraient de s’inscrire dans une mouvance, ne se mettraient pas en danger, ne risqueraient pas leur savoir-faire, ne seraient pas attentifs à leur personnalité profonde. Enfin, pour finir de répondre à votre question, les gros volumes : j’essaie de proposer des livres de référence, les plus sérieux, complets, « scientifiques » possibles ; libre aux lecteurs de n’en lire que des passages, ils savent qu’ils pourront toujours revenir à l’ensemble « complet ». Enfin, je suis content de participer, avec les seuls moyens du livre, et mes petits moyens, à la reconnaissance future de certains artistes injustement délaissés aujourd’hui – je songe à Leonardo Cremonini et Dado, par exemple.

La collection « Essais sur l’art » a surgi en mars 2015, deux mois après « Écrits d’artistes », et un an après la collection « Esperluette » dont le principe est de mettre en relation un artiste et son exégète (mais pas seulement). Elle aura plus tard diverses ramifications, notamment du côté « livre de poche » avec « Studiolo » (mais on peut aussi penser aux volumes peu épais – grande rareté à L’Atelier contemporain – de « Phalènes »). Cette collection d’essais est, elle aussi, on ne peut plus ouverte – l’important, dites-vous, étant de « ne jamais quitter le terrain de l’expérimentation pour celui de la certitude. » Chaque livre apporte une pierre à la construction d’un vaste édifice. Mais, s’il y a quelque chose de labyrinthique dans chaque collection, c’est encore plus le cas en ce qui concerne les relations qui s’établissent entre elles. « L’Atelier contemporain » est-il un lieu où se perdre – et se retrouver ?
Le catalogue est divisé en plusieurs collections, mais bien souvent l’appartenance d’un titre à l’une d’entre elles plutôt qu’à une autre est arbitraire. Il faut bien ordonner, classer en séries, pour s’y retrouver justement, ou croire que l’on s’y retrouve. Le propos n’est pas d’apporter des réponses mais bien de poser des questions. Je suis heureux que vous considériez ce catalogue comme un édifice ; j’essaie en effet de construire – on parle bien de « maison » pour une entreprise d’édition. Ses pièces ont des usages différents mais elles communiquent et chacune est destinée à une part de sa vie. La plupart des « éditeurs d’art » ne sont en fait pas des éditeurs, mais de simples prestataires de services – ils « co-éditent » simplement des catalogues d’exposition, ou proposent des « produits » à l’occasion des grandes expositions, mais ils ne s’engagent pas auprès d’artistes ou d’auteurs. Peu ont de véritables « politiques ». J’essaie d’avoir une vraie politique d’auteur dans cette collection d’essais sur l’art, je « suis » Jean Daive, Pascal Dethurens, Renaud Ego, Marion Grébert, Laurent Jenny, Daniel Payot, Jérôme Thélot, Michel Thévoz…, pour citer quelques noms. Et je propose des recueils de textes afin de mettre en valeur des regards et des parcours remarquables – Marcel Cohen, Maryline Desbiolles, Claude Esteban, Nicolas Pesquès, Christian Prigent…, à venir John Berger, Alain Borer, Philippe Comar, Jean Frémon, Kenneth White…

La collection « Littératures » est, de toutes, celle qui propose le plus grand nombre de titres. Si l’on y trouve des livres d’assez modeste dimension, elle s’est assez vite fait remarquer par la publication d’un ouvrage hors-norme, Les Corps vulnérables de Jean-Louis Baudry : plus de 1200 pages, imprimées de plus en assez petits caractères. J’imagine que ce livre a marqué une date pour L’Atelier contemporain. A-t-il trouvé ses adeptes – ses aficionados–, même en petit nombre ? Je remarque, une fois encore, votre goût des « monstres éditoriaux », tels les écrits de Titus-Carmel (autour de 700 pages à chaque fois), ou le rassemblement d’œuvres peu accessibles d’écrivains importants, comme Michel Butel, Robert Lebel ou Franck Venaille. Avez-vous le goût de canaliser ces grands fleuves, en écho à celui de la découverte d’auteurs et d’autrices inconnu(e)s ou peu connu(e)s ?
L’édition de littérature est bien compliquée : la concurrence est rude, tant pour être présent sur les tables des librairies que pour avoir quelques échos dans la presse. Il paraît en ce domaine beaucoup de livres (trop ?) : pour quelqu’un qui n’est pas féru de communication comme je le suis, voilà qui n’est pas simple que de faire remarquer ses productions… Le monde littéraire subit aussi ce phénomène des blockbusters, catastrophique en ce qu’il élimine de toute possibilité de reconnaissance l’immense majorité des œuvres ; évidement ce sont avant tout les livres réputés « difficiles » qui en subissent les conséquences et deviennent invisibles, sauf à quelques happy few. Quelques happy few ont donc lu ce chef-d’œuvre qu’est Les Corps vulnérables – ils sont, aujourd’hui 16 mars 2024, 284 acheteurs, précisément. Mais – et c’est assez rassurant – depuis sa parution en septembre 2017, il n’y a pas un mois sans que je vende un exemplaire ; il doit y avoir un « bouche à oreille » qui fonctionne, une réputation, qui fait que naturellement, sans que je fasse quoi que ce soit, on me commande chaque mois un livre (hélas, par l’intermédiaire d’Amazon – mais quelles sont les librairies qui entretiennent encore des fonds ?). Plus que 50 ans pour épuiser le tirage – mais nous y arriverons.
Éditer, rééditer, traduire – les 3 axes du métier (même si en matière littéraire je ne propose pas de traductions). Le rassemblement d’œuvres en un volume est le souhait de donner une visibilité à un parcours ; baliser un cheminement. La réunion met à jour des processus, des sujets, des modes d’expression… de façon plus évidente que des parutions dispersées. Livres de référence, aussi, de bibliothèques. Le danger est, toutefois, que ces gros volumes intimident certains lecteurs.
Un projet particulier est en cours de préparation (parution prévue en début d’année 2025) : la réunion de l’ensemble des livres de Xavier Bazot, soit une dizaine de titres, augmentée pour chacun d’entre eux d’un dossier comprenant brouillons et pages de journal afférents à la mise en chantier de chacun des livres – l’auteur constitue un vrai « sentier de la création » !
L’image a une grande importance dans cette entreprise (la peinture, le dessin, mais aussi la photographie – la bande dessinée n’étant pas, du moins pour l’instant, partie prenante du jeu). Alors le travail de mise en forme des volumes devient essentiel – des poches aux beaux livres. Et il est vrai que l’on remarque les ouvrages de L’Atelier contemporain d’assez loin. Le goût pour la typographie, la mise en pages, y est toujours manifeste, à commencer par la composition des couvertures, sans oublier les exigences de la tenue en main, le papier, la brochure, etc. Y a-t-il eu dès le point de départ établissement d’une charte rigoureuse ? Peut-on parler de travail d’équipe ?
Typographie et mise en pages doivent servir au mieux le propos du livre ; aussi, hormis la conception graphique de la couverture qui répond à une charte précise, la mise en forme du contenu doit être adaptée et, autant que faire se peut, créative. L’idée est de faire un objet de lecture agréable, facilitée, mais aussi beau en soi. La mise en place fut réalisée en collaboration avec Juliette Roussel qui continue à réaliser certaines maquettes, mais je m’entoure maintenant d’autres graphistes, avec le souhait d’être toujours en éveil, surpris par mes productions, et je réalise moi-même de plus en plus de mises en pages ; à l’avenir, l’ensemble des livres « courants » seront réalisés par mes soins, ne confiant à d’autres que les « beaux livres », les projets exceptionnels ou ceux techniquement trop complexes. Mes maquettes sont, pour le moment, assez classiques mais me permettent une précision (quant à la distribution du texte, le placement de certains éléments) que je n’ai pas quand je travaille avec d’autres, mettant directement « la main à la pâte ». Et cet aspect « artisanal » est un vrai plaisir, sensuel – si je suis devenu éditeur c’est à l’origine moins pour mener un projet intellectuel que pour mon goût pour l’objet livre. Je suis très sensible à la beauté des typographies, des mises en pages et ma bibliothèque personnelle est constituée de milliers de livres dont certains ne sont là que pour leur qualité esthétique…
(propos recueillis par e-mail entre le 25 février et le 16 mars 2024)
Catalogue 10 ans, 200 livres 2013-2023, L’Atelier contemporain, janvier 2024, 488 pages, hors commerce. On trouvera un lien vers une lecture en ligne sur le site internet de l’éditeur.
Philippe Comar, Premiers traits, L’Atelier contemporain, janvier 2024, 112 pages, 20€
Blandine Ponet, Guillaume Pujolle. La peinture un lieu d’être, L’Atelier contemporain, janvier 2024, 128 pages, 25€
Jérôme Thélot, L’époque de la peinture, L’Atelier contemporain, février 2024, 160 pages, 20€
Jean Daive, Le Dernier mur, L’Atelier contemporain, mars 2024, 312 pages, 25€
Le Bestiaire n° III de Marcel Broodthaers, Poèmes 1960-1963, L’Atelier contemporain, mars 2024, 208 pages, 30€