Au moment où tombent les premiers chiffres confirmant la bonne réception en salles d’Anatomie d’une chute de Justine Triet (262 000 entrées pour 379 copies au terme du premier week-end d’exploitation, ce n’est pas rien), me revient une remarque saisie au vol au cours des premiers échanges après projection : c’est vraiment bien, mais il manque « quelque chose ».

Il y a deux plaisirs au cinéma (en plus de la climatisation) : aller voir un film en pensant que ce sera un navet car la réalisatrice les cultive (Justine Triet) et sortir enchanté (Anatomie d’une chute). Aller voir le dernier film d’un cinéaste que vous adorez et sortir affligé… Je suis désolé, j’aurais certes adoré écrire un papier spectaculaire « Moretti se répète et fatigue », « Moretti est fini », « Moretti au PSG », ou, pour faire mon cinéphile, il m’eut suffi de vous parler du dernier film de Claire Denis, dont la filmographie ressemble de plus en plus au palmarès de Manchester United : un passé glorieux, une actualité morne, un avenir inquiétant…

Splendide et passionnant : tels sont les deux termes qui viennent à l’esprit après avoir achevé la lecture du Scénario de la Route des Flandres de Claude Simon aux éditions du Chemin de Fer. C’est peu de dire qu’il faut saluer le travail extraordinaire de Mireille Calle-Gruber qui, notamment après Le Cheval, continue de nous faire découvrir les pans encore ignorés de l’œuvre monumentale de Claude Simon. Ici elle nous livre le scénario adapté par Simon lui-même de l’une de ses œuvres majeures, La Route des Flandres paru en 1960. Édition critique, attention génétique, éclairage iconographique : précipitez-vous sur ce livre qui ouvre de nouvelles et riches perspectives de recherche que, le temps d’un grand entretien, Diacritik ne pouvait manquer d’aller poser à Mireille Calle-Gruber.

« L’intérieur du corps n’est pas beau. Nous n’avons pas une vision esthétique totale dans la mesure où nous n’assumons pas l’intérieur de nos corps et la compréhension des organes et de leur fonctionnement. C’est donc de l’humour noir, mais c’est aussi très sérieux : pourquoi ne pas faire un concours de beauté pour le plus beau rein, l’estomac le plus joliment formé, le foie le plus exquis ? » (David Cronenberg, entretiens avec Serge Gründberg, Éditions des Cahiers du Cinéma)

Le 21 avril, Dead Ringers, remake au féminin du film de David Cronenberg, arrive en série sur Prime Vidéo. Au tour de Rachel Weisz, nommée Eliott et Beverly Mantle, comme hier Jeremy Irons, de se dédoubler en jumelles gynécologues. Deux Rachel pour le prix d’une qui, Dieu ou Frankenstein, tord(ent) sans vergogne les règles de l’éthique médicale, en « créant la vie à partir de rien… », promet le pitch.

La silhouette frêle à la chevelure rousse ardente de Nan Goldin déambule nerveusement dans le hall du Guggenheim de New York. À son bras, une militante de son collectif, PAIN (Prescription Addiction Intervention Now), la rassure et lui donne le tempo. Une pluie de prescriptions d’OxyContin se déverse soudain depuis les étages circulaires ; des banderoles rouge sang se déploient et les cris de protestations, contagieux, résonnent dans la spirale monumentale du musée. Nan Goldin lève les yeux en scandant le slogan que les militants reprennent à l’unisson. Au cœur de ce cyclone de papiers et de lutte, fascinant, se niche l’émotion instantanée, presque photographique, d’une action déjà réussie : la performance politique fait comme effraction dans un temple autoproclamé de l’art, et soutient le combat de l’artiste et des gens qui se sont agglomérés autour d’elle depuis cinq ans au sein de son association.

On parle presque toujours des œuvres que l’on voit, que l’on lit, que l’on écoute, dans une sorte de relation unique avec elles, comme si on vivait dans une « mono-réalité », comme s’il n’y avait d’un coup que le livre, le film, la pièce, et soi, comme suspendus dans le vide, sans même le temps qui passe, ou l’espace.

C’est sûrement le mouvement de caméra le plus raté de Steven Spielberg et probablement le plus beau… Le jeune héros s’en va au loin, au milieu des studios comme Chaplin au milieu de la route, la ligne d’horizon est au centre. Alors un mouvement aussi brutal que voyant réaxe la caméra, comme une maladresse de cadreur. La ligne d’horizon n’est plus au centre, et l’on comprend : un réalisateur est né, celui qui incarnera le mieux le cinéma aux yeux du grand public, à travers le monde…

De 1960 à 1965, dans le journal communiste Vie Nuove, Pasolini publie ses réponses à des lettres qui lui sont adressées par des lecteurs et lectrices. Dialogues en public réunit un ensemble de ces échanges entre les lecteurs/lectrices et Pasolini, celui-ci répondant aux interrogations très diverses qui lui sont faites autant sur son propre travail que sur des faits d’actualité, sur la politique italienne, sur tel fait divers, sur l’Église et la croyance, sur la littérature, etc.

« Quant à votre histoire de ne pouvoir dormir que dans des draps fins, c’est la niaiserie la mieux conditionnée que j’aie entendue depuis longtemps. Ce qui vous manque, ma petite dame, c’est une ballade autour du Cap Horn, avec un vent de sud-est qui vous coupe les flancs, tout le monde sur le pont, par une mer démontée. Ça dure trois jours et trois nuits. À la sortie, vous feriez comme les autres, vous dormiriez sur un sac et vous diriez « merci » ! ».
Extrait du roman Le fantôme et Mrs Muir – R. A. Dick

Découvrir ou revoir The Ghost and Mrs. Muir/L’Aventure de madame Muir (1947), c’est s’ouvrir ou s’abandonner encore une fois à l’une des histoires de fantôme les plus profondes et poétiques du 7e art.

« Je n’aimerais pas voir un film pour la première fois en vidéo ou à la télévision. On voit d’abord un film en salle. Cinéma et vidéo, c’est effectivement la différence entre un livre qu’on lit et un livre qu’on consulte. Pour moi comme cinéphile, la vidéo bouleverse ma vie. (…) Avoir un film en vidéo m’en donne une connaissance beaucoup plus intime. En tant que cinéphile, je suis un fanatique de la vidéo. » François Truffaut – Les films de ma vie.

« Murnau a su non seulement éviter toute concession à l’anecdote, mais aussi déshumaniser les sujets les plus riches, en apparence, d’émotion humaine. Nosferatu le vampire est construit tout entier autour de thèmes visuels correspondant à des concepts qui ont en nous des répondants physiologiques ou métaphysiques : concept de succion, d’absorption, d’emprise, d’écrasement, etc. » Éric Rohmer 

Nosferatu, eine Symphonie des Grauens, Nosferatu le vampire de Friedrich Wilhelm Murnau sort sur les écrans berlinois en 1922, il y a 100 ans. Plus qu’un film muet, un masterpiece du cinéma d’horreur aux multiples rebondissements dans sa réalisation, et qui doit sa survie à une poignée de copies miraculées. Les chef-d’œuvres comme les vampires sont immortels.