Comme une double inconstance : à propos de ‘Je voudrais parler de Duras’ et des ‘Jeunes Amants’

Les jeunes amants © Copyright Ex Nihilo Kare

On parle presque toujours des œuvres que l’on voit, que l’on lit, que l’on écoute, dans une sorte de relation unique avec elles, comme si on vivait dans une « mono-réalité », comme s’il n’y avait d’un coup que le livre, le film, la pièce, et soi, comme suspendus dans le vide, sans même le temps qui passe, ou l’espace. Or on voit toujours tel film après avoir passé telle journée, dans tel moment de sa vie, avec telle forme ou telle fatigue, tel âge, tel corps, avec telle personne ou seul… Quant à la lecture, c’est pire encore, on lit tel livre, c’est-à-dire qu’on passe plusieurs heures ou jours ou semaines avec lui, on vit avec lui, on tourne les pages et on vieillit, il se passe tant de choses en arrière-plan, au premier plan, et la nuit, et les premiers matins, tout cela ne colore-t-il pas la lecture ?

Comme le disait Proust, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même.

Mais ce lecteur de la première phrase sur la première page, est-il tout à fait le même qui lit la dernière phrase de la dernière page ? S’il a changé, comment alors parler du livre ? N’est-ce pas une fiction toute faite cette idée d’une « critique monolithique » ? D’un rapport pur et univoque à une œuvre ? Il y a tellement d’autre et de vie, tout le temps.

J’ai vu, dans les mêmes vingt-quatre heures, une pièce de théâtre et un film. Il s’est également passé une infinité de choses durant ces vingt-heures dans ma vie et la vie, dans le monde, ce sera d’ailleurs pour toujours inépuisable, comme toutes les vingt-quatre heures des siècles des siècles… Inépuisable et en grande partie indicible, je ne m’en tiendrai donc qu’à ces deux œuvres, je simplifie, ces deux choses vues par moi, qui se sont parlées dans ma tête, qui se sont suivies, précédées, accompagnées, mélangées et différenciées. Le delta de l’une aura croisé le delta de l’autre.

Pendant ces vingt-quatre heures, il y eut aussi, et ça je l’exhume, je le détache, je vous l’offre, cette phrase, d’Anne Dufourmantelle, sur laquelle je suis tombé – à la renverse : « Nous sommes des maisons hantées par des plaintes dont on ne sait plus à qui elles appartiennent mais qu’on a fait nôtres. Ce qui reste à nous, c’est un manque. »

La pièce : un seul en scène de Julien Derivaz, titre : Je voudrais parler de Duras. Le texte est issu d’une longue interview de Yann-Andréa Steiner, qui se raconte et raconte cette vie matérielle qui a pour prénom Marguerite. Nous sommes au commencement et milieu de la relation, dans le cœur du vortex de cet amour-là. C’est punk, c’est moderne, c’est unique, c’est un peu effrayant, c’est l’amour.

Le film, titre : Les jeunes amants. Avec Fanny Ardant et Melvil Poupaud et des rôles secondaires tout à fait premiers, formidables : Cécile de France, Florence Loiret-Caille… C’est un film de Carine Tardieu, que devait réaliser Sólveig Anspach. C’est punk, c’est moderne, c’est unique, c’est un peu effrayant, c’est l’amour.

Je dis Julien Derivaz, mais il n’est pas seul tout en l’étant, et c’est assez génial, cette solitude non seule. Sur scène, il est accompagné par Katell Dauniz, qui est là, qui écoute et au théâtre l’écoute est toujours la moitié de la chose dite. Elle est là, elle répond parfois, précise quand il faut, comme une gentille sorcière qui ferait des catalyses sonores, elle dédramatise, elle est le témoin de cet amour, sa terre, son autre élément féminin, elle est aussi pensée, Katell Daunis est collaboratrice artistique sur cette pièce, et amie de Julien Derivaz dans la vie, Julien et Katell ont travaillé le texte ensemble, quand Kattel se tait, c’est qu’elle écrit.

C’est Katell, donc, mais c’est surtout Marguerite, complètement, et c’est Fanny, complètement, et c’est encore Julien, complètement, comme c’est Melvil, complètement, et c’est la vie, complètement, face à la mort, complètement. Une façon de vivre, de rester vivant. Autant que faire se peut, non ? Ce peu. Cela étant dit, quoi ajouter ? Dire de quoi ça parle, raconter, paraphraser ? Une critique en bonne et due forme ? Et si on ne le faisait pas, pour une fois ? Si on était un peu impertinent, un peu capricieux, malicieux, indomptable, libre : amoureux, quoi.

Si je disais seulement que ce que fait Fanny Ardant dans ce film, ce qu’elle y est, ce qu’elle se laisse aller à être, là elle où va, tout en se retenant comme au bord d’un vertige, par pudeur aussi bien, est : merveille. Si je disais seulement que ces mots de Yann Andréa qui parle et n’écrit pas, qui tente de raconter le sublime, le vulgaire et l’innommable de cette relation, est : merveille. On a tout simplement envie de vivre un peu plus après ça, et pourquoi pas recommencer ? En tout cas, même sans trop y réfléchir, il y a comme un élan qui revient. Et on se surprend à penser, avec Duras, que c’est quand même une merveille, à nos âges, que d’ignorer l’avenir.

Ce qui m’a fait plaisir, également, et qui m’a procuré une sorte de bien durable, que je garde avec moi, ce qui m’a enchanté, c’est que les personnages et les acteurs de cette pièce de théâtre et de ce film de cinéma sont comme des rencontres, je veux dire : des rencontres faites dans la vie, pour de vrai, même si a priori c’est pour de faux. Fanny Ardant et Melvil Poupaud alias Shauna et Pierre pourraient très bien aller voir Je voudrais parler de Duras, à Paris, dans le film, et pendant ce temps, Yann Andréa et Julien Derivaz pourraient aller voir Les Jeunes Amants, le même soir, à Trouville ? Yann Andréa est mort, mais je le vois ici au présent car il est toujours au présent quand il parle. Il flotte même dans un drôle de temps, Yann : une sorte de présent du présent. Le présent de l’amour-Duras, tel qui se conjugue ? Ce qui m’a fait plaisir, j’y viens, c’est que ces gens-là des Jeunes amants ou de Je voudrais parler de Duras, ne vivent pas ces choses formidables, un peu bigger than life, ces épi-Fanny et autres premières fois, parce qu’ils auraient je ne sais quelles qualités personnelles ou la grâce reçue en partage. Non, ils choisissent ce qu’il vivent, ils y vont, ils le font, ils le construisent, le créent ! Ou plutôt, ça se présente au début comme une petite lueur vacillante, ils s’arrêtent, réfléchissent mais pas trop, puis disent oui. Disant oui, ils font de la lueur un soleil, une énergie illimitée. Ils y vont, et tant pis pour le reste. Ils y vont, advienne que pourra. Le train passe, ils sautent dedans ! Il va où, ce train ? On verra. Ce oui à la vie, il faut le dire même quand on n’est assuré de rien – c’est pas les assurances, l’amour. Et c’est pas non plus les bisounours, c’est pas mièvre, gentil, optimiste : c’est aussi pleurer, trembler, tomber, crier, hurler dans les déserts, se battre contre des moulins à vent.

Vous savez pourquoi il faut absolument dire oui à la vie ? Parce que si on dit non, c’est pire.

Je crois que les gens vraiment réveillés, qui n’ont pas cédé, savent qu’il y a une fatalité de l’amour. On va souffrir, perdre du temps, de l’énergie, des plumes, des amis, mais quand il y a amour, on ne peut pas se dérober, on ne peut pas ne pas y aller. Si on n’y va pas, c’est que ce n’était pas vraiment l’amour. On reconnaît l’amour à ça : quand il est là, qu’il se pointe, c’est déjà trop tard.

Les acteurs, comme les hommes, pour paraphraser Duras, il faut beaucoup les aimer. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter ! Fanny, Melvil et Julien, à se tenir-là, dans cet endroit si délicat de la vie, ce vif-argent de l’existence, encore une fois : merveille. Ils sauvent quelque chose de l’humain. Avec eux quelque chose la dignité humaine est reconquise, sans drama ni explications. Il suffit à Fanny Ardant de baisser les yeux de telle façon, parfois, pour que toute cette dignité et cette compréhension des hommes et des femmes, soient regagnées, retrouvées. Les grands acteurs : d’abord ils apparaissent, car ils sont doués d’apparition, ensuite on les rencontre, car ils créent la rencontre inoubliable. On les rencontre dans un film, dans une pièce, et ça vient verser dans la vie, sa vie. C’est ici une pièce de théâtre, un film, et on se retrouve avec de nouveaux proches, des intimes, des compagnons secrets. On s’en trouve augmenté. Shauna, Yann Andrea, je pense à eux, parfois, et on dirait que je leur pose des questions, que je demande leur avis, ils répondent, je les écoute, je regarde ce qu’ils ont fait, eux, et ça m’éclaire, ça me déplace, et ce qu’ils pensent dans ma tête m’aide à penser – tout seul mais moins seul.

Je pense à l’avenir de Shauna, après le film. J’attends de ses nouvelles. Je pense à l’avenir de Yann Andréa, son avenir avant Duras, son devenir après elle. Et puis je pense au mien, d’avenir. Et puis je pense plus, c’est bien.

Julien Derivaz n’incarne pas Yann Andréa, il a mieux à faire. Il se tient entre Yann Andréa et les mots, il y a là un tout petit interstice, à peine visible, mais Julien et Kattel l’ont trouvé, et ils y restent. Ce n’est alors ni de la lecture, encore moins du théâtre naturaliste, on se tient dans un entre-deux charmant et c’est là qu’on est le plus proche de Marguerite et de Yann Andréa.

Fanny Ardant, comment dire ? De quelles intelligences de jeu et de vécu, intelligences marines, aquatiques, aériennes, terriennes, terrestres, de quel grand feu aussi bien, Fanny Ardant provient-elle ? Fanny Ardant a comme inventé l’incarnation subtile, avec elle tout est chair, tangible, concret, et mais toute cette chair est ciel, âme, esprit, également. Avec Fanny Ardant, il n’y a plus le ciel et la terre séparés, il n’y a plus la chair d’un côté, l’âme de l’autre, tout est fondu, confondu. Regarder la mer, c’est regarder le tout. C’est comme un geste, un coup d’éventail. C’est très simple, cette chose-là, c’est infime, parfois désinvolte, ineffable, mais ça devient un spectacle grandiose. Singularité ardente. Fanny Ardant est complètement fictive, et complètement réelle. Pas plus fictive, pas plus réelle que Fanny Ardant. Fanny Ardant est une actrice qui se promène dans l’incarnation. Avec elle la vie apparaît comme un point d’entrée, un jour, et un point de sortie, tel autre jour. Entre les deux, on se promène. C’est comme ça. Même si on souffre énormément, même si on s’égare, si on perd l’espoir, le désir ou le sens de l’orientation, même si on travaille, si on dort, si on fait la politique ou la révolution, même si on construit ou on détruit, même si on oublie : on se promène, dans la vie, et de temps en temps, l’amour se fait et se défait.

Quand je parle de son amour pour moi, j’ai l’impression de parler de mon amour pour elle, non ? Yann-Andréa Steiner.

Je voudrais parler de Duras. La pièce s’est jouée en janvier et février 2023 au Théâtre des Déchargeurs à Paris, elle sera reprise prochainement. Plus d’informations ici.