Le jour où Catherine Breillat a filmé contre #Metoo

© Pyramides Distribution

Sommes-nous entrées, entrés, dans l’ère Post-#Metoo ? Qu’est-ce c’est que « Post #Metoo ? » Ou encore : Existe-t-il des œuvres symptomatiques d’un après-coup à #Metoo ? Pour répondre en s’attardant à dessein sur le dernier film de Catherine Breillat – L’Eté dernier, tout un programme temporel dans ce titre… – il faut d’abord rappeler l’histoire proche qui a lieu sous l’égide de l’étendard #Metoo. Oui, le temps est venu pour un bilan provisoire sur ce que signifie que défendre pour toutes et tous le droit de vivre une vie épargnée de brutalités et de violences, vie sociale, vie ordinaire, vie professionnelle, familiale, mais aussi vie psychique et sexuelle.

Depuis 2017, un massif et protéiforme mouvement de protestation a vu le jour en France pour défendre les femmes, pour défendre les enfants aussi, les populations homosexuelles enfin. Peut-être que le mot « minorité » aujourd’hui n’est plus tout à fait adéquat en tant que vocable commun. Ce mot n’est pas toujours compris, tant il rime trop pour certains avec le mot « victime ». Et puis, le mot masque en termes de nombre l’immensité des populations humaines concernées par les violences et révoltées contre elles. Pour mémoire : l’émotion collective ressentie devant les milliers et les milliers de messages #MetooInceste qui accompagnèrent et même supplantèrent la parution de ce livre comme un symptôme que fut La Familia Grande en 2021. Ces messages – plus que le livre – provoquèrent la chute d’un homme puissant qui s’est trouvé justement érigé en représentant de tous ces hommes en puissance qui basculent en criminel.

Mais, #Metoo, c’est aussi la révolte de la littérature, du cinéma, du théâtre, et de l’art. Soudainement, les œuvres ont retrouvé la puissance d’une vie politique agissante et rayonnante grâce à #Metoo. Par leur médiation, on peut désigner, montrer, faire savoir, l’absolue démesure des unes et des uns et l’absolue impuissance des autres. Un exemple : Une vie de Maupassant depuis #Metoo. La nuit de noces vécue par Jeanne s’est transformée en l’écriture d’un viol infect, coutumier, passé sous silence. Et quelle puissance maléfique que ce silence jamais explicité à l’école devant les filles et les garçons qui ont lu par brouettées ce récit sans prendre conscience vraiment de ce qu’elles ou ils lisaient ?

Cependant, l’heure des comptes établis par le camp d’en face a très vite aussi sonné. La contre-révolution a été immédiatement très puissante. Aussi violente que puissante. Pas le temps dans ce papier de lister tous les coups qui ont été portés avec rage contre #Metoo et toutes celles et ceux qui se sont rebellés avec force grâce au mouvement. Cependant, à titre personnel seul, nous décernons néanmoins en France notre palme de l’écœurement à trois prétendants assumés (ou aveugles) fossoyeurs de #Metoo : Frédéric Bonnaud, Cinémathèque de Paris (l’affaire Polanski), Michel Houellebecq ; Thierry Frémaux (Directeur du Festival de Cannes).

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Aujourd’hui, #Metoo enrichit le travail des artistes et écrivains de telle manière que les violences sexuelles, en tant qu’objet, soit lui-même questionné : et c’est ce que nous décidons d’appeler aujourd’hui le Post-#Metoo. Il ne s’agit pas de remettre en cause l’avancée révolutionnaire impliquée dans la reconnaissance des violences et leurs invisibilisations mais de contraster et mettre en relief cette dernière par un ensemble d’autres visées. L’enjeu est d’échapper à un prêt-à-penser qui pourrait être à l’origine d’une nouvelle église au sein de laquelle seuls des discours univoques seulement solidaires avec des mots d’ordre pourraient être prononcés. Sans doute, le succès de Triste tigre de Neige Sinno tient à ce dépassement remarquable opéré dans l’œuvre. L’armée des ombres convoquée dans un final éblouissant de clarté politique et de courage en fin d’ouvrage convertit cet essai littéraire en une déclaration de guerre qui propose – rien de moins – de fonder une nouvelle alliance en défense (et peut-être vengeance) des femmes et des hommes qui ont été brisés jusqu’à leur cœur le plus intime. Or la lectrice et/ou le lecteur n’ont pas oublié que, quelques pages auparavant, alors que l’autrice vit au Mexique, elle raconte croiser régulièrement un homme au corps couvert de tatouages dont elle sait, quand leurs regards se croisent, que lui-aussi, comme elle, est devenu une ombre qui se survit à elle-même. Au-delà de la sororité, au-delà de la fraternité des femmes, des enfants, des minorités, pour combattre, telle qu’elle est, entre autres, défendue dans Impunité de Hélène Devynck*, Triste tigre appelle à une conjuration plus ambitieuse, plus ouverte, tout à fait identifiable à une lutte collective qui ne soit plus chevillée par principe aux abus sexuels mais, par la force des crimes commis, à ces derniers en tant qu’ils sont les vecteurs par excellence d’une domination symbolique et sociale impitoyable qui détruit l’âme et le cerveau : à laquelle aucun genre, de facto, n’échapperait.

Et pourtant, en dépit de cette métamorphose critique remarquable possible de #Metoo, il ne faut pas tourner le dos non plus la rébellion des mères, des filles, des sœurs des frères et des fils contre les pères, les beaux-pères, les oncles, les grands-pères, …en tant que telle. Il ne faut pas trahir. A Catherine Breillat revient, avec son dernier film L’été dernier, d’avoir brillamment tenté elle-aussi un exercice de filmage Post-#Metoo, un exercice de filmage qui souhaite porter au-delà de la dénonciation et de la divulgation le travail de figuration. Il reste désormais aux spectatrices et spectateurs, dont je fais partie, de décider si, oui ou non, avec cette tentative audacieuse, Catherine Breillat a trahi.

C’est l’histoire d’une Phèdre bourgeoise qui roule en décapotable, qui a adopté deux petites filles étrangères, vit dans une grande maison qui rend possible de prendre très agréablement ses repas en famille dans le jardin ou d’aller se baigner en rivière. Le huis-clos social sordide incestueux – qui sera néanmoins raconté sous d’autres auspices – est conjuré avec un déluge de signes d’ostensible richesse qui fait peur. Le message n’est pas subtil. Pas de drame social derrière la porte de ce film-là. Comme si Racine, par exemple, avait voulu absolument prouver à Louis XIV que Phèdre était encore plus de la haute que lui. De cette manière, Catherine Breillat démine toute obscénité que serait une esthétique des sens et du corps qui rendrait en même temps possible l’exercice d’une pauvreté sociale et économique. C’est bien connu, chez les bourgeois, les sens ont plus de place pour le plaisir parce que les ventres sont pleins. En ancrant l’action dans une catégorie A+++, CB évacue du champ derechef un problème qui nous empêcherait de penser la scène de sexe transgressif et incestueux comme elle aimerait qu’on la pense. Pas des gens comme tout le monde qui épargnent pour acheter une tondeuse ou qui font leurs comptes, qui se mettent à l’inceste dans ce film (car, oui, tout le propos est d’expliquer que « cela » se commet avec plusieurs agents en responsabilité, même l’adolescent). Et aussi, pas des gens qui aiment dans ce film. La passion brûlante est mise à la poubelle. Fini la passion dévorante, la lune noire qui dévore Phèdre (qui ne touchera cependant pas un cheveu d’Hyppolite, le fils de Thésée… elle le fera seulement assassiner par son propre père… Enfin… Racine réussit aussi le tour de force à exonérer le père, qui avait jeté une malédiction contre le fiston sans lever la main contre lui, pour que la faute retombe, sans ambiguïté, sur la belle-mère incestueuse : Phèdre.) Pas de dilution de responsabilité chez Racine ou alors infime seulement. Dans L’Été dernier, Léa Drucker qui joue le rôle, c’est une froide, une froide des sentiments et du cœur, qui n’aime pas, et pourtant, elle aussi, comme Thésée chez Racine, elle est exonérée en tant que soumise à la Grande Loi du Sexe, ce mythe de la libération sexuelle qui flirte avec Thanatos et qui gouverne tous les sujets à égalité. Vraiment ?

A la problématique de la passion, Catherine Breillat a substitué celle de l’adolescence en tant qu’âge du désir et de tous les possibles, un âge qui peut revenir à n’importe quel moment chez n’importe qui dans n’importe quelle situation à la faveur d’une petite lumière tamisée et d’un verre de bibine. Cet âge de l’adolescence qui revient, donc, justement, chez Léa Drucker en dépit qu’elle soit enkystée dans son quotidien bourgeois avec un mari vieillissant qui raconte un soir, à table, une histoire de vieux crapauds mystérieusement explosés au bord d’une mare. Si bien que l’enfant dans L’Été dernier, ce n’est plus Hyppolite, c’est Phèdre. De manière assez tordue, Léa Drucker, la Phèdre Post-#Metoo, on le note – mais cela n’aura échappé à personne – est aussi une femme… et non un homme… Conformément à toutes ces histoires d’incestes racontées ces dernières années, et pour cause… Qui plus est, le mari de Phèdre est un faible qui croit tout ce qu’elle raconte ou souhaite seulement ne rien savoir. La femme dans la position de la prédatrice sexuelle : un pied de nez de la cinéaste dans la perspective d’un tableau qui symétriserait entre les genres la culpabilité ? Mais est-ce vraiment le but visé ici que cette symétrisation ? Ce n’est même pas certain. L’enjeu, avec cette réécriture de Phèdre, c’est le retour au Mythe, à l’intangible, pour contourner la révolte sociale et politique qu’incarne #Metoo qui implique que soient délivrée des responsabilités pour que l’Histoire gagne contre le Mythe. Donc, récapitulons : dégagent la misère sociale, la domination masculine, l’ordre des générations (les adultes qui deviennent des enfants) …. L’inceste au second degré (le beau-fils) est toujours moins choquant… et puis l’adolescent ne vit que depuis une semaine en famille et ne connaissait pas sa belle-mère avant… s’agit-il véritablement d’une famille alors ? Pas tout à fait… Vous avez compris la stratégie.

Le film dépouille l’action sexuelle – l’inceste proprement dit – de tout ce qui pourrait le rendre socialement, symboliquement, humainement, réalistement, insupportable. La cinéaste resserre sur les corps et rien que les corps. Les plans rapprochés. C’est un film qui travaille énormément les alentours en les supprimant un à un et, pour cette raison, et à juste titre, toute la communication du film s’est jouée sur le fantastique jeu des acteurs et actrices, la prouesse de jeu, les indications de jeu de CB à Léa, etc… Les corps donc. Et encore les corps.

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Et pourtant, chez Phèdre-la-bourgeoise, ça se passe mal aussi, l’inceste. En effet, le fils parle à son père (qui finalement décide de ne pas le croire). Une vengeance d’ordre sentimental qui serait perpétrée par le beau-fils contre sa belle-mère parce qu’elle ne l’aimerait pas assez comme lui, l’adolescent responsabilisé dans son amour, l’aime… Léa Drucker est présentée comme une citoyenne impeccable dans le film. Elle est avocate et elle défend des adolescents abusés et violentés par leurs parents ! (…) Divorce du corps et de l’esprit, du sexe et du politique, tout est là pour construire l’incandescence de Grande Transgression du Sexe et du Désir qui, chez Catherine Breillat, a pris le masque négocié et acceptable de l’inceste pour questionner, mine de rien, qu’il soit un exercice de domination sexuelle et symbolique inacceptable. En établissant tout simplement que l’enjeu n’est pas là, en matière sexuelle, même quand il s’agit d’un inceste. Ce que nous dit la cinéaste : il n’est pas possible de penser le désir et le sexe en termes de liaison sociale et symbolique avec des statuts sociaux, familiaux, politiques. On peut être une avocate formidable pour des gosses maltraitées sexuellement et tout de même, aussi commettre l’irréparable… Chez Breillat, c’est un peu comme chez Sade, la vieille idéologie de la subversion sexuelle qui fait mal à tous les ordres symboliques. Le sexe n’obéit qu’à sa propre loi, dit le film, il se fout de tout le reste, et, par-dessus tout, de la peur du gendarme et de la Loi. C’est là qu’advient le tour de force trouble du film et qu’il faut saluer en termes scénaristiques si ce n’est politiques : la belle-mère et le beau-fils passent en conciliation juridique devant un avocat et règlent « l’affaire » à l’amiable. Il ne restera donc pas même aux spectateurs l’indignation devant l’impunité délivrée au personnage méchant. Elle est punie, Phèdre, punie faiblement, mais punie tout de même ! Une fois cette question de la condamnation juridique réglée, paf, cela recommence et, en plus, à la demande du beau-fils, la nuit avec le père dans la maison qui dort tranquillement… ! La Justice qui doit protéger les mineurs, ce n’est pas le propos du film non plus.

Catherine Breillat prend à revers l’ensemble du cheminement #Metoo pour le remettre en cause : elle reprend l’ancienne caméra du désir qui ne filme pas au-delà des trous et autour des trous construit des situations qui doivent être chaudes et mettre le spectateur devant ses propres contradictions… c’est ce cinéma bien connu pour filmer la violence morbide des pulsions. Face aux abysses, pas de chichis ! Alors que la caméra était supposée se réinventer aussi avec #Metoo… ? En décentrant le travail du jeu exclusif des acteurs et des corps pour raconter, enfin, de nouvelles histoires que cette perpétuelle redécouverte du désir qui rend fou : en lâchant le corps sacral de ces gladiatrices et gladiateurs des temps modernes qui, souvent, il faut bien le dire, crèvent d’être devenus de la chair à pâtée de cinéma en évoluant dans ce milieu infect…mais de cela, pas un mot dans la promotion du film faite par Léa Drucker qui est restée une bonne élève, bien sage, sage, bien mignonne, devant les journalistes, une figurante en somme…

En opérant de cette manière, Catherine Breillat pense qu’elle reste libre et que jamais personne ne lui dictera une quelconque loi en toutes matières, et surtout pas dans le domaine du cinéma. Absolue et profonde liberté du sexe, absolue et profonde liberté de l’artiste, qui a eu le courage de prendre le temps de répondre pour dire non à #Metoo tout en restant audible, pardon, visible… ce qui n’est pas rien, ce qui est quelque chose, donner à penser qu’on n’est pas d’accord et qu’on n’est pas d’accord avec celle qui n’est pas d’accord… Quand la traîtresse trahit avec finesse et talent, un gain se fait tout de même à reverser au bénéfice de la raison (mais pas du cœur).

* Le livre Impunité a provoqué la mise en bâche par la police d’une devanture de librairie, Les Parleuses, à Nice, pour « protéger » Monsieur Darmanin.

L’été dernier de Catherine Breillat avec Léa Drucker, Samuel Kircher et Olivier Rabourdin, France, 1h44. En salles depuis le 13 septembre. 

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