Combien de livres font encore événement — et sont des évènements vraiment littéraires, c’est-à-dire engagent un intérêt d’ordre littéraire ? Dire qu’on attendait Le Passager serait faux. Il serait plus juste de dire en fait qu’on ne l’attendait plus. Cette arlésienne allait certainement rejoindre la longue liste de ces projets pharaoniques et intrigants que la mort interrompt toujours, un de ces serpents de mer dont on avait fait le deuil, parce qu’on connait depuis le temps la littérature et sa manière vicieuse de nous hameçonner.

Ryrkaïpii s’impose comme l’un des textes les plus puissants et parmi les plus singuliers signés de Philippe Beck. À partir d’un article de journal qui, en 2019, signalait que Ryrkaïppi, petit village russe, se voyait curieusement approcher par des ours blancs, le poète a composé une vaste et enthousiasmante « hilarotragédie » où l’ours côtoie l’homme devenu « poussière phonétique ». En autant de chants qui interroge un livre remuant et toujours inattendu, Beck livre ici sans doute l’une des réflexions écopoétiques les plus profondes sur le rapport que les hommes entretiennent, par leur culture, à l’animalité. Autant de questions vives que Diacritik a posé au poète le temps d’un grand entretien.

Ce tout petit objet est une perle : dans un format resserré, des photographies en noir et blanc de Rym Khene entrent en résonance avec des petits poèmes en prose de Khalid Lyamlahy. On flâne dans la ville, on vagabonde : la forme d’une ville change plus vite que le cœur des humains, et c’est justement l’objet de ce livre que d’interroger la mémoire des humains et les traces qu’elle surimpose dans le cœur de la ville.

L’histoire officielle : Bolivar (1783-1830), El Libertador, celui qui libéra l’Amérique latine du joug espagnol.
Et celle, occultée, de la compagne de ses huit dernières années, qui combattit dans son armée et le conseilla, l’équatorienne Manuela Saenz (1797-1856).
Et celle, totalement effacée, de Jonatas, l’amie de Manuela, qui lutta à ses côtés, l’accompagna et l’aima.

Se retenir de commenter la poésie, jusqu’au jour où l’amitié commande de rompre avec ce pacte non écrit. Dans l’impossibilité de se dérober, le lecteur non praticien sort de sa réserve et, après avoir taillé dans la matière qu’il se propose de faire passer, bricole quelques agencements. Drelin’, drelin’, le leitmotiv du montage revient dans ces chroniques comme le train électrique offert au jeune Sammy Fabelman passe et repasse, jusqu’au crash, sur le circuit ovale de l’atelier paternel [en aparté : il faudra revenir un de ces quatre sur The Fabelmans – film plutôt réussi d’un cinéaste, Steven Spielberg, qui d’ordinaire me laisse indifférent –, ne serait-ce que pour interroger cette curieuse unanimité critique, les plus fins comme les plus crétins des commentateurs en place lui ayant accordé une même pluie d’étoiles à laquelle je veux bien souscrire, même si quelques traces de sentimentalité conventionnelle gâchent un peu la fête.

Le titre du roman de Philippe Joanny, Quatre-vingt-quinze, fait écho à celui de Victor Hugo, Quatrevingt-treize. Cependant, de l’un à l’autre, l’époque a changé, la littérature aussi. Et l’événement historique n’est pas non plus le même. La Terreur postrévolutionnaire a laissé place à un autre événement, une autre terreur : celle liée à l’épidémie de Sida, à une mort omniprésente, à une décimation quotidienne, indifférente.

Avec Programme de désordre absolu : décoloniser le musée, Françoise Vergès signe un des essais majeurs de ce début d’année. À rebours de l’idée néo-libérale selon laquelle la décolonisation du musée occidental serait impossible, Vergès propose, dans le sillage de Frantz Fanon, une puissante réflexion qui repasse par l’histoire du musée, qui n’a jamais été un espace neutre. Participant à l’élaboration d’un pseudo-universel, le musée occidental est un outil de domination qui, désormais, doit être déconstruit dans un monde post-raciste et post-capitaliste. A l’heure où Emmanuel Macron annonce une loi accélérant la restitution des œuvres volées aux peuples africains, Diacritik est allé interroger le temps d’un grand entretien Françoise Vergès sur ce programme de décolonisation des musées occidentaux.

Un paradis en enfer : l’essai de Rebecca Solnit est de ces livres dont l’actualité ne se dément pas. Publié d’abord en 2009, révisé en 2020, le livre vient de paraître dans une traduction française d’Hélène Cohen. Si, depuis 2009, les catastrophes environnementales, les attentats, les guerres semblent s’être intensifiés, la ligne de force de l’essai n’a, elle, pas bougé : la lucidité est une résistance et ces catastrophes sont aussi des moments où se manifestent le plus intensément solidarité et entraide, des décisions citoyennes qui peuvent être le creuset de nouvelles manières d’habiter le monde et penser notre rapport aux autres.