Vidal-Lablache, carte Amérique du Nord (détail)

Anthony Poiraudeau est un arpenteur d’espaces géographiques frontière ou fantôme : dans Le projet El Pocero (Inculte, 2013), c’était une ville espagnole, un « raz-de-marée maçonné venant recouvrir le monde », un délire urbain demeuré inachevé, entre vide et « opacité », entre-deux propre à l’investissement par l’imaginaire.
« J’avais rêvé des villes au loin dans la plaine », écrivait-il, vers blanc qui pourrait être la matrice de Churchill, Manitoba (Inculte, 2017), nouvel entre-deux, nouvelle exploration spatiale et géographie de la limite, cette fois centrée sur « un morceau de ville générique qui filait vers l’horizon » dans laquelle se rend l’écrivain « comme un petit reporter dans les limbes ».
Manitoba ne répond plus, titrait Gérard Manset, sans doute en référence à Hergé : c’est à cet appel du Grand Nord que répond à son tour Anthony Poiraudeau.

« Le chiffonnier de Paris fut l’homme à tout faire, le maître Jacques du XIXe siècle, à la fois rôdeur inquiétant des faubourgs, agent essentiel des progrès de l’industrie, et figurant coloré des arts et des lettres » : Antoine Compagnon consacre un livre à cette figure méconnue et néanmoins cardinale d’un siècle, un essai né d’un séminaire au Collège de France (2015-2016).

Nos richesses de Kaouther Adimi n’est ni simplement le roman d’un lieu (Les vraies richesses, librairie d’Alger, 2 bis rue Hamani, ex rue Charras) ni tout à fait le récit imaginaire d’une vie (celle d’Edmond Charlot, fondateur du lieu, par ailleurs éditeur). C’est aussi la fresque d’un pays sur près d’un siècle, une narration polyphonique à la mesure de moments complexes, qu’il s’agisse de la fermeture annoncée d’un espace conçu comme une utopie ou de la chronique d’une résistance aux multiples visages.

Décor Daguerre d’Anne Savelli se présente comme un livre « découpé en 75 parties », 75, comme l’année du film d’Agnès Varda, Daguerréotypes et 75, Seine et scène : une temporalité, un lieu soit un double rythme. Mais ce serait trop simple, tant tout, ici, est ligne de fuite, excursions et détours, depuis la rue Daguerre, tant tout est dialogues, avec Varda, avec un lieu, avec le lecteur et avec soi-même.

Après avoir (ré)inventé Paris, Eric Kazan le (ré)arpente dans son nouveau livre, Une traversée de Paris. Il nous offre une puissante flânerie sous l’égide de Walter Benjamin dont Le Livre des passages était justement cité en exergue de L’Invention de Paris, pour rappeler que la ville n’est « homogène qu’en apparence », qu’elle est une « expérience » paradoxale de la limite et des variations puisque « la limite traverse les rues ; c’est un seuil ; on entre dans un nouveau fief en faisant un pas dans le vide, comme si on avait franchi une marche qu’on ne voyait pas ».

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Pourquoi, la question.

Duras, la réponse.

Depuis le début Duras et ses phrases magiques, inaugurales. Phrases qui reviennent en boucle, écrites tracées sur la crête des mots, phrases tatouages sur une peau de lecteur ébloui. On écrit sur le corps mort du monde, corps mort de l’amour. Écrire c’est arriver avec la crise au bout de la crise.

C’est un livre qui se présente sous la forme d’un abécédaire passant en revue les acteurs de la vie parisienne, dans la lignée revendiquée du Petit Almanach des grands hommes d’Antoine de Rivarol (1788) ou des Noctambulismes de Jean de Tinan (publication posthume en 1921) : l’Abécédaire du tout-Paris de Paul de Vallonges se veut la version contemporaine de ces entreprises visant à croquer et chroniquer un petit monde, assez fermé, avec ses têtes d’affiche et ses figures plus underground, ses lieux, son idiome.

Coney Island en deux livres, pour accompagner les photographies de Camille Le Falher-Payat. L’un est signé Patti Smith, c’est l’immense Just Kids. L’autre est de Marco Mancassola, La Vie sexuelle des super-héros. Deux écrivains pour célébrer un même lieu, une plage mythique, un bout de Brooklyn et les hot dogs…