La littérature hors les murs, les périphéries : de Simon Johannin à Fanny Taillandier (Festival « Enjeux contemporains »)

Simon Johannin, une des grandes révélations de 2017

« Ce qui reste, les poètes le fondent » clamait, on s’en souvient, Hölderlin en des termes confiants mais hagards. Nul doute qu’un tel vers, qui se propose d’œuvrer à ce qui demeure contre toutes les destructions, pourrait servir d’exergue lumineuse à une exploration des périphéries qui circonscrivent la ville. Car les périphéries, celles qui franchissent la limite et sont comme au-dessous des frontières, commencent dans la littérature contemporaine à faire entendre depuis leur espace des voix qui parviennent bientôt au centre des villes elles-mêmes. Les périphéries longtemps n’ont pas existé ou bien plutôt n’ont pas trouvé de chapitre pour donner de la voix. Elles sont l’infra-ville, la non-ville, ce qui permet à la fois à la ville d’exister et ce que la ville elle-même cherche à faire inexister. La périphérie est une périphérie de langage, une rase campagne de littérature : tels sont les lieux vidés de ville que cette nouvelle demi-journée des Enjeux entend explorer ce vendredi.

La périphérie s’offre toujours comme une ville moins la ville, comme s’il s’agissait d’un espace d’un non-espace ou pour reprendre une célèbre expression de Georges Perec une espèce d’espace. C’est un espace tombé hors des bords de la politique, hors des bords de la fiction, hors des bords du livre. La périphérie ne serait nullement dans le livre, comme toujours hors livre comme on dit être hors scène, hors science ou hors la loi. Cette littérature de la limite ne fait pourtant pas de la périphérie une banlieue avec laquelle elle ne coïncide pas : la périphérie serait à tout prendre la frontière ténue d’une banlieue en banlieue même de toute banlieue, la mise au ban et au pas du langage.

On ne s’étonnera pas alors de voir dans un premier temps arpenter avec force ce territoire des non-territoires par deux écrivains familiers de ces lieux sans familiarité : Nicolas Bouyssi et Fanny Taillandier. Du Gris à S’autodétruire et les enfants, Bouyssi explore ce qui n’est pas exploré, les marges hors des marges, à la manière d’une littérature hantée par la fameuse déterritorialisation deleuzienne. Tous ses personnages sont gris. Tous ses personnages sont des zombies. Tous ses personnages font de chacun de leurs lieux perdus une île. Tous ses personnages sont à la périphérie d’eux-mêmes. Ils errent dans des lieux nuls. Ce sont des personnages eux-mêmes nuls comme si la périphérie figurée qu’ils incarnent ouvrait à une littérature du désinvestissement. Pour y répondre se déploie notamment le lotissement grand siècle de Fanny Taillandier, situé à la périphérie d’une périphérie, à savoir en banlieue de Versailles.

Dans ce lotissement qui est sorti de terre dans les années 1960, rien ne tient plus en vie. Tout devient la périphérie elle-même de l’existence tant, aux débuts florissants, correspond progressivement un désenchantement sans retour où à la détresse humaine répond un effondrement économique sinon social. La banlieue se retrouve comme à la banlieue d’elle-même, creusant son abîme comme on creuse sa tombe. Les lotissements sont mal lotis dans la grande roue du destin toujours narquois des hommes. Comme si toutes les périphéries n’étaient pas bonnes à dire.

À l’opposé peut-être des espaces désaffectés de Bouyssi et Taillandier qui choisissent la bordure du monde pour trouver à dire leur déshérence se donnent à lire les périphéries perdues au cœur d’un monde pourtant terriblement vivant de Simon Johannin et Dominique Fabre. À commencer par l’univers en déréliction et à l’abandon loin des villes que livre l’éclatant et magistral premier roman de Simon Johannin L’Été des charognes. Quelque part, dans la montagne Noire, une bande d’enfants sauvages inventent un quotidien perdu hors des villes, et comme en désaffection des hommes. Loin de tous pourtant, ces enfants et ces hommes vivent comme s’ils se tenaient du plus loin de l’oubli. C’est la campagne mais une campagne qui vient montrer combien l’espace contemporain est une question de temps. La périphérie est une périphérie de temps, une détemporalisation plus encore qu’une déterritorialisation. Dans ce récit où perce la voix d’un Faulkner méridional se donne un livre hors des livres, un livre sans la littérature des villes : en périphérie de littérature.

C’est en périphérie de littérature et hors de la ville mais dans la ville même que s’invente la campagne abandonnée à Paris telle que la donne à voir et à lire Dominique Fabre dans son œuvre. Dans l’univers prolétaire qu’il met en scène et qu’il anime de lumière, notamment dans Le Grand détour, Fabre dévoile ce qui se trouve à la périphérie mais encore dans la ville comme si la ville portait en elle une cité invisible, une cité de reclus et de disparus du langage, de la scène et du livre. Il y a un désir apparaître au cœur des récits de Fabre comme si un peuple mineur voulait prendre la parole dans un livre qui lui fixera comme un asile ou une station provisoire. L’espèce d’espace de la périphérie devient comme un satellite à l’intérieur d’une ville faite de plis et de replis, de retournements et de contournements. Le détour est encore la voie la plus droite du labyrinthe.

Enfin, la parole de Xavier Boissel et de Jérôme Meizoz viendra clore provisoirement cette exploration des périphéries. Il s’agira en leur compagnie d’envisager à présent les lieux qui sont en périphérie de la vie et de toute habitation. De l’un à l’autre se déploie, sur des modes parfois divergents, un espace géographique qui fait du vide, de la déréliction et de la déshérence la racine tellurique du monde. Cependant, de l’un à l’autre, le désœuvrement inhérent aux périphéries décrites prend des accents sensiblement différents : pour Boissel, le monde a disparu. Les villes sont des leurres et des apocalypses rutilantes. La civilisation est hantée par ce qu’elle n’est plus et est devenue la périphérie de l’histoire tandis que Meizoz déploie pour sa part un univers dont l’abandon par les hommes, la friche industrielle et l’archéologie urbaine s’imposent comme les maîtres mots et l’intense puissance narrative. Ce qui reste des villes, les écrivains le fondent.

Théâtre du Vieux Colombier, Paris 6e
Vendredi 26 janvier
 2018
LES PÉRIPHÉRIES


9 h30 – 10 h15 
Nicolas Bouyssi, Fanny Taillandier 
avec Agathe Novak-Lechevalier
10 h15 – 11 h00
 Simon Johannin, Dominique Fabre 
avec Johan Faerber
11 h15 – 12 h00 
Xavier Boissel, Jérôme Meizoz 
avec Élodie Karaki

Texte : Dominique Fabre Photographie : Charles Delcourt éditions Light Motiv