« Les 212 fragments qui suivent répondent aux 212 fenêtres des bâtiments du 168, rue de Crimée, dans le XIXe arrondissement de Paris » : Villa Crimée de Célia Houdart n’est ni un exercice de style à la Queneau ni une vie mode d’emploi, un immeuble en coupe raconté par short cuts. Il s’agit plutôt de variations et « points de vue sur une architecture contemporaine et sur la vie rêvée de ses futurs habitants ». Un inventaire fascinant qui brouille les genres comme les temporalités.

Dans son Histoire des chambres (2009), Michelle Perrot expliquait que ce lieu est « le théâtre de l’existence, ou du moins de ses coulisses » : « La chambre cristallise les rapports de l’espace et du temps ». Sans doute est-ce aussi la fonction comme la poétique de Nohant pour George Sand, cette « maison d’artiste » qui lui sera, tout au long de sa vie, un espace intime et familial comme amical et social, un lieu où écrire et aimer mais aussi recevoir.

Le titre : Balzac, Paris. L’auteur : Eric Hazan. Les éditions : La Fabrique. Paris fabriquant Balzac. Balzac fabriquant Paris.
Balzac et Paris, non pas le fameux « A nous deux maintenant ! » clôturant Le Père Goriot, mais bien plus. A nous cent, à nous mille, à nous là où « tout fume, tout brûle, tout brille, tout bouillonne, tout flambe, s’évapore, s’éteint, se rallume, étincelle, pétille et se consume » (Le Mendiant), à nous l’ « immense cité » où « murmurent le bruit du monde et la poétique paix de la solitude, la voix d’un million d’êtres et la voix de Dieu » (La Femme de trente ans), à nous « cette monstrueuse merveille, étonnant assemblage de mouvements, de machines et de pensées, la ville aux mille romans, la tête du monde » (Ferragus) !

Nicolaia Rips a choisi, comme décor et personnage de son premier roman, l’hôtel de légende dans lequel elle a passé son enfance : le Chelsea. Elle y narre des scènes, entre choses vues (et vécues) et imaginées, à l’image d’un hôtel réel devenu sinon une fiction, du moins un mythe, tant son image est faite de ceux qui l’ont habité — Patti Smith avec Robert Mapplethorpe mais aussi Monroe et Miller, Kerouac, Dylan, William Burroughs, Leonard Cohen etc. — ou l’ont immortalisé (comme Warhol et ses Chelsea Girls en 1966).

Emmanuel Ruben

Tous les déplacements ne sont pas des métaphores mais des vies sacrifiées, perdues ou retrouvées à la faveur d’exils. Telle serait peut-être la loi secrète qui préside à un questionnement sur la cité qui pourrait privilégier ici la question des peuples manquant à eux-mêmes, des hommes perdus hors de leurs pays et des hommes en errance pour un monde autre qui décide de contrevenir à la tyrannie et de fuir à toute force l’oppression. Arrivée dans le pays autre, la langue glisse, elle devient la traduction oubliée d’un renouveau sinon d’une renaissance : le déplacement devient celui d’une écriture qui glisse vers un devenir œuvre où l’exil deviendra le lieu atopique d’un monde recommencé depuis une déchirure irréconciliée. Exils, exodes et déplacements se donnent comme les interrogations qui traverseront la seconde et riche demi-journée de ce vendredi ces 11e enjeux du Contemporain.

Simon Johannin, une des grandes révélations de 2017

« Ce qui reste, les poètes le fondent » clamait, on s’en souvient, Hölderlin en des termes confiants mais hagards. Nul doute qu’un tel vers, qui se propose d’œuvrer à ce qui demeure contre toutes les destructions, pourrait servir d’exergue lumineuse à une exploration des périphéries qui circonscrivent la ville. Car les périphéries, celles qui franchissent la limite et sont comme au-dessous des frontières, commencent dans la littérature contemporaine à faire entendre depuis leur espace des voix qui parviennent bientôt au centre des villes elles-mêmes. Les périphéries longtemps n’ont pas existé ou bien plutôt n’ont pas trouvé de chapitre pour donner de la voix. Elles sont l’infra-ville, la non-ville, ce qui permet à la fois à la ville d’exister et ce que la ville elle-même cherche à faire inexister. La périphérie est une périphérie de langage, une rase campagne de littérature : tels sont les lieux vidés de ville que cette nouvelle demi-journée des Enjeux entend explorer ce vendredi.

On se souvient du célèbre vers du « Cygne » de Baudelaire : « La forme d’une ville change plus vite hélas que le cœur d’un mortel ». Sans le savoir mais le pressentant néanmoins, Baudelaire dessinait ici, dans un la venue jaillissante à soi de la pensée, l’exergue la plus accomplie des rapports de l’urbanisme moderne à l’homme lui-même. La ville change. Elle ne cesse de muter, de se métamorphoser, de s’étendre sinon de se perdre. La ville est le décor le plus inconnaissable à lui-même comme si elle était définitivement semblable au vaisseau Argo dont toutes les pièces avaient été changées sans que le bateau eût pourtant l’air d’être modifié. C’est sous le signe de ces mutations urbaines contemporaines aussi radicales que violentes que se placent les interrogations des tables rondes du jeudi après-midi des 11e enjeux du contemporain portant sur les Droits de cité et dont Diacritik est cette année partenaire.