Cher Loïc Prigent, je reprends ici ma réponse à votre reportage paresseux et poussif sur Duras. Ça vous a sans doute amusé de le faire, ça m’amuse de vous répondre pour redéfinir les contours biaisés que vous avez esquissés à propos de ce grand auteur. C’est le pouvoir incantatoire du style M.D. dont je vais m’occuper ici, fait de pauses et de silences dont jamais Bernard Pivot n’a été gêné (que peut faire dire la télé qui n’a jamais été vérité ? Vous avez raison sur un seul point Loïc Prigent, Duras s’inquiétait de l’information qui allait bientôt nous envahir et nous trahir… Mais vous-même, pourquoi êtes-vous si inquiet devant le silence ?). A vrai dire, Pivot a, tout au long de cette émission, été séduit par cette vielle dame qui parle comme un livre écrit. Essayez de vous arrêter à écouter cette intelligence – les révolutions, parfois, ne font pas de bruit.

Marguerite Duras (DR)

Sur France 2 était diffusé ce printemps – et cela ne manquera pas de l’être ces jours-ci au programme des rediffusions au rythme du désœuvrement de l’été – un mini et ridicule reportage signé Loïc Prigent (« La Brigade du Stup’ » dans Stupéfiant !, mars 2017) sur Marguerite Duras qui utilisait tous les poncifs réactionnaires sur cet auteur majeur du XXe siècle. On se demande comment ce genre de chose peut encore exister et faire rire, c’est sans doute parce que Duras est une femme. Ce genre de chose qui passe à la télé pour distraire, est une information de l’à peu près dont s’inquiétait déjà Duras. Parmi les bêtises divulguées, il y en a une que tout spectateur peut vérifier : oui, il existe bien une Pléiade Duras depuis 2014, cher Loïc Prigent, c’est un excellent travail mené par de grands durassiens comme Bernard Alazet, Sylvie Loignon, Florence de Chalonge, Marie-Hélène Boblet. Il ne s’agit pourtant pas de cinq tomes mais de quatre. Vous avez mal compté, le cinquième est le célèbre « album » qu’accompagne toute Pléiade, un magnifique album dont s’est occupée l’indépassable Christiane Blot-Labarrère. On se disait avec Johan Faerber qui m’a signalé depuis son lieu de vacances, par texto, cet énième abrutissement anti-Duras qu’on n’avait pas vu passer, que le ridicule ne tue pas précisément parce qu’il fait partie intégrante du culte de la banalité dont est friande la télé.

Marguerite Duras

Dans l’avant-texte de La Vie matérielle, Duras écrit : « Ce livre n’a ni commencement ni fin, il n’a pas de milieu. Du moment qu’il n’y a pas de livre sans raison d’être, ce livre n’en est pas un. Il n’est pas un journal, il n’est pas du journalisme, il est dégagé de l’événement quotidien. Disons qu’il est un livre de lecture. Loin du roman mais plus proche de son écriture — c’est curieux du moment qu’il est oral — que celle de l’éditorial d’un quotidien. J’ai hésité à le publier mais aucune formation livresque prévue ou en cours n’aurait pu contenir cette écriture flottante de « La vie matérielle », ces aller et retour entre moi et moi, entre vous et moi dans ce temps qui nous est commun. »

Les 15 et 16 juin 2017 aura lieu à l’Université de Toulon une conférence internationale qui s’interrogera sur les circulations méditerranéennes.
Poser la question des voies et des échanges, c’est s’interroger sur les conditions – tant concrètes que mythiques – et sur les modes opératoires qui ont contribué, dans la très longue durée, à construire cet espace commun qu’on appelle mare nostrum.

Marguerite Duras © Hélène Bamberger

« Quand Baudelaire parle des amants, du désir, il est au plus fort du souffle révolutionnaire. Quand les membres du Comité central parlent de la révolution, c’est la pornographie » : c’est ainsi que Duras témoigne de son intransigeance face à la parole de pouvoir. Dans l’entretien avec Michelle Porte publié à la suite du texte Le Camion en 1977, l’auteur proclame que le langage du poète est la poésie. Ce n’est pas une affirmation qui corrobore l’idée de l’art pour l’art, c’est plutôt le rejet d’une parole qui émane du système, une parole qui se veut autoritaire, et que Duras ne cesse de fustiger. La force du désir devient obscène si c’est la grande instance du Parti communiste, en l’occurrence, qui vole sa voix au poète. Le poète existe d’abord parce qu’il chante le temps de l’amour et non parce qu’il presse le temps de la Révolution. Son chant est révolutionnaire parce que la poésie est subversive et dans ce sens, les vers peuvent pressentir le changement des temps et agir sur lui. Mais pour Duras, la poésie est éternelle si elle demeure au sein d’un esprit libre.

Vous vous souvenez sans doute de la musique de la série des Angélique, celle des Tontons flingueurs ou des Barbouzes ou de Fantômas ? Sans doute savez-vous que c’est Michel Magne qui a composé toutes ces notes que vous fredonnez encore. Véritable génie créatif, il est passé de la musique concrète à la variété pour ensuite se consacrer à la musique de film.

Ginevra Bompiani

Ce que Ginevra Bompiani dit à ses lecteurs dans Pomme Z, c’est que l’humanité et le vivant valent plus que toute langue, plus que toute littérature, plus que toute autre idée d’absolu. La langue est loin pour elle d’être un outil conceptuel, la langue est une émotion, un moyen pour ressentir les autres, pour les approcher. Le mot est un mot surtout parce qu’il fait l’expérience de la voix et parce qu’il va à la rencontre du monde. Dès lors écrire pour Ginevra Bompiani, signifie porter à la connaissance du lecteur ces rencontres qui ont percé, nourri, accru sa vie mais qui auraient pu être comme « transcendées » si elle n’était pas un peu restée en deçà, si elle avait su faire taire cette forme d’émoi, de délicatesse de discrétion qui l’a inévitablement séparée des chemins de personnes rencontrées.

C’est sans doute en lisant Écrire qu’il est possible de découvrir la rose par excellence de l’univers Duras. Écrire, ce texte où, si proche de la mort, l’écrivain place, déplace et replace la souveraineté de l’écriture. Publié en septembre 1993, deux ans et demi seulement avant sa mort, ce recueil peut être considéré comme le livre-testament de l’auteur. Duras y livre des confidences liées à sa vie, à la création littéraire, mais elle met en place également une ample réflexion sur l’écriture et sur l’essence du langage. L’horizon de l’écrivain se construit autour d’une exigence poétique qui s’affirme également par l’idée et par la pensée. Une réflexion qu’elle dit souvent vouloir fuir et à laquelle elle n’échappe pas pourtant, tant la vie de l’esprit la séduit.

Laura Dern (Laura)

Une étendue nue entourée de montagnes enneigées, un train est en marche au loin. On le regarde s’approcher, les lumières de la locomotive se fondent dans une pellicule dont le grain ne cessera de nous interpeller. C’est un 16 mm qui fait le tissu du cinéma, qui le modèle, qui constitue sa peau. Et nous sommes là, à même la peau de deux paysages : l’Amérique et la femme. Kelly Reichardt n’associe pas la femme à la nature, non, elle nous dit plutôt que l’extérieur se trouve au plus intime du sujet et que l’extérieur peut être différent si le sujet qui l’habite en prend soin, s’il l’investit presque en le caressant, sans le traumatiser. Ce plan qui suggère aussitôt la conquête du cinéma, l’entrée en gare de La Ciotat, ainsi que la conquête de l’Ouest américain, dit avec le sifflement du train que l’on entend, que cette conquête peut être différente et va être différente. Car c’est une femme qui filme et ce sont des femmes qui prennent le film au corps.

Dans un très bel ouvrage que Suzanne Horer et Jeanne Socquet consacraient en 1973 à la place de la femme dans l’art, parmi les quelques beaux témoignages de femmes artistes publiés, la parole était donnée à Marguerite Duras qui mettait précisément l’accent sur la nécessité, de la part de la femme écrivain et cinéaste qu’elle représentait, de s’exposer avec force et conviction sur la scène médiatique pour faire face à un dehors masculin hostile et toujours prêt à suffoquer la parole féminine. Le titre du livre, La Création étouffée, annonçait déjà le projet des deux auteurs : aller interroger le pouvoir créateur qui est plus volontiers accordé aux hommes comme si la création était un ensemble monolitique réservée à une seule portion du monde.

Les francophonies littéraires

Paru en octobre 2016, l’essai de Christiane Chaulet Achour, Les Francophonies littéraires, est une synthèse des littératures francophones des pays du Sud : d’Haïti à l’Algérie, de l’Afrique sub-saharienne à l’Asie en passant par les îles. L’ouvrage traite exclusivement de ce qu’on nomme aujourd’hui les « francophonies littéraires des Suds », c’est-à-dire l’ensemble des œuvres qui ont émergé durant la colonisation et dont la production s’est poursuivie après les indépendances.
Entretien avec l’auteure, autour ces littératures qui demeurent peu visibles en France malgré la renommée d’un Léopold Sédar Senghor ou d’un Aimé Césaire.