Michelle Perrot : George Sand à Nohant, « centre d’un monde enchanté »

Dans son Histoire des chambres (2009), Michelle Perrot expliquait que ce lieu est « le théâtre de l’existence, ou du moins de ses coulisses » : « La chambre cristallise les rapports de l’espace et du temps ». Sans doute est-ce aussi la fonction comme la poétique de Nohant pour George Sand, cette « maison d’artiste » qui lui sera, tout au long de sa vie, un espace intime et familial comme amical et social, un lieu où écrire et aimer mais aussi recevoir.

Sand l’écrivait elle-même : « Il n’est difficile de parler de Nohant sans dire quelque chose qui ait rapport à ma vie présente ou passée ». Depuis le château de l’Indre, que Sand préfère désigner comme une maison bourgeoise, se disent une femme et un écrivain, une œuvre et des amours et amitiés qui marquèrent la vie littéraire, un siècle enfin, dans ses combats et ses révolutions, politiques comme culturelles.

Michelle Perrot (DR)

Si Nohant est le point depuis lequel s’articule la vie et l’œuvre de Sand, c’est aussi celui à travers lequel se croisent les thèmes chers à l’exceptionnelle historienne qu’est Michelle Perrot, les topiques qui innervent son travail : les femmes dans les silences de l’Histoire, les chambres, la vie privée, les mélancolies ouvrières et l’ampleur du XIXe siècle saisi depuis ses ombres, ses marges et ses silences. Dans Histoire des chambres toujours, Michelle Perrot citait Foucault (Dits et écrits) affirmant avec force qu’« il y aurait à écrire toute une histoire des espaces — qui serait en même temps une histoire des pouvoirs, depuis les grandes stratégies de la géopolitique jusqu’aux petites tactiques de l’habitat (…). L’ancrage spatial est une forme économico-politique qu’il faut étudier en détail ».

C’est très précisément ce à quoi est consacré George Sand à Nohant. Une maison d’artiste, paru hier dans la si belle « Librairie du XXIe siècle » de Maurice Olender : dire la totalité depuis l’apparent détail et le microcosme, affirmer combien le lieu est espace de pouvoirs, entre quête et revendication, combien la belle demeure de l’Indre est un lieu total, celui de la romancière, de la famille, du cercle amical et politique, du travail, un espace non seulement pensé et agencé mais en constante évolution, comme sa propriétaire qui se métamorphose et s’affirme au fil des décennies. Nohant, de lieu hérité, pas forcément choisi et aimé, va devenir le portrait oblique de sa propriétaire, un lieu « vu, voulu et vécu par Sand », une forme de thébaïde voire de phalanstère, une demeure, dans le sens temporel que peut prendre ce mot si on l’entend comme une forme verbale.

Nohant semblerait une évidence. Pourtant le rapport de Michelle Perrot à Sand ne fut pas des plus aisés, elle le confesse dès les premières lignes du livre : « La bonne dame » de Nohant ne l’attirait pas plus que cela, elle jugeait ses romans champêtres « insipides » et leur auteur elle-même « fade, décolorée, d’un âge qui n’avait pas grand-chose à dire aux filles de Simone de Beauvoir dont je me revendiquais ». Les plus belles rencontres naissent souvent d’un a priori dépassé ou de ces géographies que notre existence nous impose : c’est via un mari dont la mère habite Châteauroux que Michelle Perrot découvre la maison d’Aurore Dupin à Nohant. Elle lit Histoire de ma vie, « texte fascinant », les 26 tomes de la correspondance, « monument épistolaire d’un siècle épistolier, un corpus inestimable pour la connaissance de la vie artistique, politique, quotidienne du temps » et qui sera l’un des matériaux du tome que l’historienne consacre à L’Histoire de la vie privée.

Nohant va finir par hanter Michelle Perrot, en raison de la « folle ambition » qui fut celle de Sand, « de projet communautaire, d’atelier d’artiste, de lieu de création, de modèle égalitaire », un espace poétique et politique, dont elle retrace le quotidien, dans un livre passionnant, entre enquête, récit critique et roman. La maison est à la fois un éden (une retraite comme un espace de partage et d’échanges), une utopie (politique et communautaire) et un enfer (l’entretien onéreux contraint Sand à écrire plus qu’elle ne l’aurait sans doute voulu). Sand et Nohant s’édifient et se transforment l’un(e) par l’autre, l’œuvre se nourrit du lieu, Nohant est « un nid et un nœud, refuge et lieu de conflits, un vrai roman en soi », celui d’une femme qui a résolument voulu se faire « un nom, un nom à elle, qu’elle a transmis à ses enfants, fait unique dans l’histoire littéraire des femmes ».

Michelle Perrot articule son portrait d’un lieu — jamais ce livre n’est simplement description tant tout s’incarne et s’anime — en trois grands chapitres : ce sont d’abord « Les gens », la famille, les amants, les amis, les domestiques, etc. Puis sont abordés « Les lieux » : « Nohant est une trilogie de lieux emboîtés : une maison, un jardin, une terre qui se complètent et se nourrissent », un « lieu de sociabilité incomparable, creuset de la modernité ». Enfin viennent « Les temps », les rythmes du quotidien, les saisons, l’histoire d’une vie. De même que l’espace est un ensemble emboîté, à Nohant « plusieurs temporalités s’affrontent, se conjuguent et se mêlent (…). Elles tissent une existence nourrie du temps qu’il fait, des malaises du corps, des rythmes quotidiens, des soucis familiaux, des chagrins de l’âme, des plaisirs artistes de la lecture, de l’écriture, de la poésie, du théâtre déployé dans l’interminable nuit berrichonne ».

Chopin, Nohant

George Sand à Nohant le démontre à l’envi, raconter un lieu c’est saisir l’essence d’un écrivain et d’un siècle, avec les profondes modifications liées à la modernité naissante (le chemin de fer, la météorologie naissante, médecine et agriculture…), mais aussi aux tumultes des révolutions, épidémies et guerres qui arrivent jusqu’à la vallée noire, aux mœurs qui évoluent (et Sand aime à sortir des cadres et carcans…). C’est raconter Musset et Chopin, la passion du théâtre, des marionnettes et des collections, les amis auxquels Sand écrit sans relâche et viennent la retrouver comme Balzac, Dumas fils ou Flaubert, selon le « rêve de communauté artistique » de Sand, ces amitiés « dessin<a>nt des cercles concentriques, dont Nohant constitue un point d’ancrage et de fixation », au point d’inspirer d’autres écrivains, comme Balzac dans Beatrix.

Nohant est le point fixe et l’espace organique depuis lequel le texte de Michelle Perrot évolue et se torsade : tour à tour roman d’amour, commentaire d’une œuvre, Downton Abbey dans le Berry (le chapitre formidable sur les domestiques et les Agendas qui chroniquent les jours passés à Nohant), récit des rythmes quotidiens et des saisons et portrait bigarré d’une femme singulière.
Écrire Nohant, c’est offrir aux lecteurs de ce livre l’archive vivante incomparable d’un écrivain et d’un lieu, refuser le devenir de la maison après la mort de Sand, ce « naufrage » : « Les maisons sont fugitives et les souvenirs qui s’y attachent ne survivent pas à leurs habitants. Une chambre est désertée quand son occupant la quitte. Une maison se vide et devient décor de plus en plus énigmatique. Presque rien n’est transmissible. Excepté par l’écriture, seule capable d’en fixer quelque chose et de l’inscrire dans l’éternité des mots ». Ce que Lydia Flem avait fait pour la maison de ses parents, Michelle Perrot l’accomplit pour Sand. Dans le livre de Michelle Perrot, Nohant n’est ni musée figé ni boutique (ce qu’est devenu Nohant, une maison d’écrivain) : la demeure d’artiste bruisse de présences, de scènes et moments, elle est, comme son jardin une « sphère du vivant », le « cercle et centre d’un monde enchanté ».

On pense à Perec bien sûr, à ses Espèces d’espaces (1974) que l’écrivain justifiait ainsi : « L’espace de notre vie n’est ni continu, ni infini, ni homogène, ni isotrope. Mais sait-on précisément où il se brise, où il se courbe, où il se déconnecte et où il se rassemble ? On sent confusément des fissures, des hiatus, des points de friction, on a parfois la vague impression que ça se coince quelque part, ou que ça éclate, ou que ça cogne. Nous cherchons rarement à en savoir davantage (…) ». Michèle Perrot a cherché davantage et elle nous donne à voir, à entendre, à sentir l’ensemble de ces continuités et de ces ruptures pour édifier ce roman d’un lieu.

Michelle Perrot, George Sand à Nohant. Une maison d’artiste, Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », août 2018, 464 p., 22 €