A nous la ville aux cent mille romans ! : Eric Hazan (Balzac, Paris)

Le titre : Balzac, Paris. L’auteur : Eric Hazan. Les éditions : La Fabrique. Paris fabriquant Balzac. Balzac fabriquant Paris.
Balzac et Paris, non pas le fameux « A nous deux maintenant ! » clôturant Le Père Goriot, mais bien plus. A nous cent, à nous mille, à nous là où « tout fume, tout brûle, tout brille, tout bouillonne, tout flambe, s’évapore, s’éteint, se rallume, étincelle, pétille et se consume » (Le Mendiant), à nous l’ « immense cité » où « murmurent le bruit du monde et la poétique paix de la solitude, la voix d’un million d’êtres et la voix de Dieu » (La Femme de trente ans), à nous « cette monstrueuse merveille, étonnant assemblage de mouvements, de machines et de pensées, la ville aux mille romans, la tête du monde » (Ferragus) !

Balzac y est aussi en mouvement. C’est « un migrateur », selon le mot d’Eric Hazan.
En 35 ans, il déménagera dix fois.
Son plus long séjour, 7 ans (1828-1835), sera Rue Cassini, dans ce qui était alors « le lointain faubourg Saint-Jacques », c’est là qu’il écrira et fera publier un roman qu’il signe, pour la première fois, Balzac (Les Chouans).
Et c’est à Passy, quelques années plus tard, qu’il trouvera le magnifique titre de son œuvre : La Comédie humaine.
Et il marche, infatigable, il parcoure la ville dans tous les sens, « chaussé de ses grosses bottes, courant entre ses imprimeurs, ses éditeurs, ses marchands de café, ses maîtresses et ses amis ». Il est capable de traverser à pied Paris pour rendre visite à son ami Victor Hugo (soit une bonne marche de Passy à la Place Royale – actuellement Place des Vosges).

Et il regarde, il regarde. Il se nourrit de ce qu’il voit. « Flâner est une science, c’est la gastronomie de l’œil » écrit-il dans La Physiologie du mariage.
Il est de ce « petit nombre d’amateurs, de gens qui ne marchent jamais en écervelés, qui dégustent leur Paris, qui en possèdent si bien la physionomie qu’ils y voient une verrue, un bouton, une rougeur » (Ferragus).
Il s’imprègne de la ville. Il « l’étudie à toute heure et chaque fois y découvre des beautés neuves » (Le Mendiant). Il observe « les mœurs du faubourg, ses habitants et leur caractère. (…) En entendant ces gens, je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs souliers percés; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme, ou mon âme passait dans la leur. » (Facino Cane).

C’est ainsi que Walter Benjamin rapporte une incroyable anecdote dans Paris, capitale du XIXe siècle : « Un jour qu’il regardait avec un de ses amis un loqueteux qui passait sur le boulevard, l’ami vit avec stupeur Balzac toucher de la main sa propre manche : il venait d’y sentir la déchirure qui bâillait au coude du mendiant. » (Anatole Cerfberr et Jules Christophe, Répertoire de la Comédie humaine de H. de Balzac, Paris, 1877).
Osmose : « Il y a pour moi des souvenirs à toutes les portes, des pensées à chaque réverbère, il ne s’est pas construit une façade, abattu un édifice, que j’en aie épié la naissance ou la mort, je participe au mouvement immense de ce monde comme si j’en avais l’âme. » (Le Mendiant).

Balzac, arpentant Paris, s’avère être un incomparable observateur, mais on ne peut le réduire à un romancier réaliste, c’est aussi et avant tout un visionnaire, comme l’avait si bien perçu Baudelaire :
« J’ai maintes fois été étonné que la grande gloire de Balzac fût de passer pour un observateur ; il m’avait toujours semblé que son principal mérite était d’être visionnaire, et visionnaire passionné. » (L’Art romantique).
A travers le Paris de La Comédie humaine, ses quartiers, ses faubourgs, ses jardins, ses rues, ses boulevards, ses galeries, ses maisons, ses mansardes, ses hôtels, ses cafés, ses restaurants, ses magasins, ses imprimeries, ses éditeurs, ses journaux, ses théâtres, ses salons, ses lieux de plaisirs, et la multitude de ses habitants, à travers cette constellation, Balzac, alchimiste de la ville, sublime le réel.

Certaines rues sont dotées de traits moraux (« la rue Fromenteau n’est-elle pas tout à la fois meurtrière et de mauvaise vie ? », Ferragus). La boue – les rues sont alors souvent boueuses – prend elle aussi une valeur morale ( « J’aime à crotter les tapis de l’homme riche, non par petitesse, mais pour leur faire sentir la griffe de la Nécessité », Gobseck).
« Le faubourg Saint-Germain n’est pas un territoire matériel mais un état d’esprit » (Eric Hazan, p.61) : « Ce que l’on nomme en France le faubourg Saint-Germain n’est ni un quartier, ni une secte, ni une institution, ni rien qui se puisse nettement exprimer. La Place Royale, le faubourg Saint-Honoré, la Chaussée-d’Antin possèdent également des hôtels où se respire l’air du faubourg Saint-Germain. Ainsi, déjà tout le faubourg n’est pas dans le faubourg. Des personnes nées fort loin de son influence peuvent la ressentir et s’agréger à ce monde, tandis que certaines autres qui y sont nées peuvent en être à jamais bannies. » (La Duchesse de Langeais).
« La Seine n’est pas le grand fleuve qui structure la ville mais plutôt une invite au suicide pour des jeunes gens découragés de vivre. » (Eric Hazan, p. 70). Le Luxembourg est un « jardin ombreux, propice à la rêverie solitaire et à la discussion entre amis. Les Tuileries sont au contraire un jardin solaire où l’on va pour admirer et être admiré.» (Eric Hazan, p. 72).

Baudelaire encore : « Toutes ses fictions sont aussi profondément colorées que les rêves. »
Balzac, Paris.
Paris dans le rêve de Balzac.

Eric Hazan, Balzac. Paris. éd. La Fabrique, janvier 2018, 216 p., 14 € — Lire un extrait

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