Robert Doisneau : la banlieue, pas morose (La banlieue en couleur)

© Robert Doisneau, La banlieue en couleur

Robert Doisneau aimait la banlieue, mieux il l’habitait. En 1985, il avait répondu à une commande de la DATAR, utilisant, pour la première fois la couleur, une technique nouvelle pour lui, adaptée à un lieu lui-même en pleine transition, entre quartiers anciens et rénovations, ce que montre un livre récemment paru, La Banlieue en couleur, en mettant en regard les clichés de Doisneau des années 40-50 et ces photographies des années 80.

Le travail du photographe n’y est pas celui d’un archiviste, il n’est pas non plus un hymne nostalgique à une banlieue sur le point de disparaître, ce n’est pas, enfin, la saisie sans distance d’un réel donné et observé.
Robert Doisneau était, profondément, malicieux, et le regard qu’il porte sur les lieux et les êtres est empreint de son drôle de sourire, entre-deux de la bienveillance et de la satire, de la joie et du désenchantement. Il sait fixer, sur ses images, le point où la malice pourrait basculer dans le sarcasme et là est peut-être le point d’ironie de sa chambre claire : attraper l’instant fragile celui où le réel fait sens, dans le saugrenu ou l’incongru.

© Robert Doisneau, La banlieue en couleur

Ce livre permet de définitivement extraire Doisneau d’une image figée et en grande partie faussée, celle du photographe en noir et blanc de Paris. Certes, le photographe demeure en des territoires urbains, cette « ville autour de la ville » comme l’écrit Claude Eveno. Doisneau arpente des lieux mais ce sont ceux, pluriels, des banlieues et le travail missionné par la DATAR en rend la texture très particulière, ces villes où l’on vit davantage le soir, en rentrant du travail, un espace évidé le jour et un tissu architectural très particulier, presque chaotique, tant les pavillons jouxtent les grands ensembles « maquillés » pour qu’ils « soient un peu supportables », comme le disait Robert Doisneau en 1993 dans un entretien pour Eden’Art. Il affirmait aussi sa volonté de rendre le lieu « lisible », en structurant chaque cliché comme « une lettre de l’alphabet romain ».

© Robert Doisneau, La banlieue en couleur

Les barres d’immeubles qui obstruent l’espace géographique comme photographique peuvent sembler identiques à Bondy ou Argenteuil, le regard que Doisneau porte sur les lieux les singularise : « Réflexe logement » clame une affiche publicitaire pour le PAP, sur le mur latéral d’un pavillon de banlieue qui fait face à une friche, une bretelle routière et la cité du Potager de Bondy. L’axe routier coupe la banlieue en deux mondes, celui des petites maisons en meulière d’un côté, la barre de béton de l’autre, l’un ironisant l’autre. Sur la photographie, les deux types d’habitat se toisent et (co-)habitent, mais aussi deux époques, avec l’affiche publicitaire éphémère de papier, jaune criard, surmontée d’un mur de briques peint avec une réclame que l’on devine encore. Les petits pans de murs sont deux types de discours publicitaires, tout se (contre)dit, est mise en perspective, écart, ironie.

Toutes les photographies que ce volume recueille disent un réel dur, aux lignes tranchées (verticalité des immeubles et tours, horizontalité des barres qui bouchent tout horizon), aux échelles disloquées (les petits pavillons écrasés par les ensembles des années 60-70), aux couleurs franches, béton vs. meulière ; les habitants, peu nombreux, semblent minuscules dans un tel décor qui est justement tout sauf un décor. Doisneau est d’abord un photographe de la présence, interrogeant la place des choses comme des êtres, les planches contact qui ouvrent le livre le montrent : ainsi dans celle de Nanterre, le choix, par la pastille jaune, du cliché dans lequel les immeubles bouchent et opacifient la perspective du lieu comme le cadre de la photographie, alors que le motif camouflage des façades devraient justement les invisibiliser un peu, les fondre dans le paysage. Les nuages sont sur la tour, le ciel est masqué. Là est « le réel, le très réel » (Claude Eveno) de Doisneau.

© Robert Doisneau, La banlieue en couleur

De pages en pages, des carrés et des rectangles, les lignes de rails (RER, trains) et des axes autoroutiers : Doisneau transcende la laideur de certains lieux, en extrait la puissance architecturale, le volume et l’épaisseur sociale, fait apparaître les murs comme pages d’une époque (publicités, slogans et graffiti comme ce « votez communiste, prolétaires de tout pays » à Bobigny au bord du canal de l’Ourcq).

© Robert Doisneau, La banlieue en couleur

Il arpente la banlieue nord, sud, juxtapose les chics et les plus popu sous un regard qui donne sens aux lieux, qu’il s’agisse du sourire provoqué par ce pavillon bleu comme un mini-Disneyland au Bourget, des trois voitures stationnant devant un garage recomposant le drapeau tricolore national à Montreuil, ou cette décharge d’Aubervilliers juste au-dessus d’un pavillon (comme si toutes les ordures des bennes allaient se déverser sur le toit ou dans le jardinet), du tissu urbain qui se densifie quand une double page met en regard une place d’Arcueil en 1948 et en 1985, de ces espaces qu’il saisit depuis le sol ou les tours, variant points de vue et perspectives. Robert Doisneau ne se contente pas de regarder la banlieue, il nous la donne à voir.

© Robert Doisneau, La banlieue en couleur

En 1993, pour le numéro 1 de la revue Eden’Art, Robert Doisneau nous avait reçu chez lui, à Montrouge et avait évoqué cette mission pour la Datar (l’ensemble de l’entretien peut être lu ici) :

Robert Doisneau (1993) © Christine Marcandier

Vous avez pratiqué la couleur, pour une mission de la DATAR, par exemple. Quel est votre rapport à la photo couleur ?

Tout mon travail est plutôt au noir, parce que dans les années 50, aucun magazine n’était en couleurs donc je n’en ai pas fait beaucoup ; mais je pense à un de mes copains, Hans Silvester, et son travail, entièrement basé sur la couleur, est splendide. La DATAR, ça m’a amusé parce que cela voulait dire que les grands ensembles sont des maisons maquillées pour qu’elles soient un peu supportables, ils ont fait un effort mais c’est laid, de toute façon c’est très laid.

Dans vos photos de la DATAR justement, nous avons remarqué qu’il n’y a plus personne dans la banlieue.

C’était un peu volontaire : les gens de banlieue viennent le matin à la ville pour travailler, donc la banlieue se vide et le soir les gens rentrent chez eux. Il y a beaucoup moins de vie sociale du soir : Gervaise ne va pas chercher son jules au bistrot, il est devant la télé ! Quand il y a un match de foot, au coup de sifflet final, on entend toutes les chasses d’eau qui fonctionnent, c’est épatant.

Dans ces photos pour la DATAR vous êtes très attaché aux lignes, aux volumes…

J’essaie que ce soit lisible. Il y a l’histoire des lettres de l’alphabet, l’espèce de truc que j’ai raconté, c’était un peu une farce mais ce n’est pas tout à fait faux. Une image, pour être lisible, doit ressembler à une lettre de l’alphabet romain. Les Japonais font d’autres images.

Robert Doisneau, La Banlieue en couleur, texte de Claude Eveno, Dominique Carré éd. / La Découverte, octobre 2017, 112 p., 80 photographies, 24 € 90 — Feuilleter un extrait du livre