Les mutations urbaines : de Muriel Pic à Anne Savelli (Festival « Enjeux contemporains »)

On se souvient du célèbre vers du « Cygne » de Baudelaire : « La forme d’une ville change plus vite hélas que le cœur d’un mortel ». Sans le savoir mais le pressentant néanmoins, Baudelaire dessinait ici, dans un la venue jaillissante à soi de la pensée, l’exergue la plus accomplie des rapports de l’urbanisme moderne à l’homme lui-même. La ville change. Elle ne cesse de muter, de se métamorphoser, de s’étendre sinon de se perdre. La ville est le décor le plus inconnaissable à lui-même comme si elle était définitivement semblable au vaisseau Argo dont toutes les pièces avaient été changées sans que le bateau eût pourtant l’air d’être modifié. C’est sous le signe de ces mutations urbaines contemporaines aussi radicales que violentes que se placent les interrogations des tables rondes du jeudi après-midi des 11e enjeux du contemporain portant sur les Droits de cité et dont Diacritik est cette année partenaire.

Peut-être faudrait-il s’interroger en premier lieu sur la nature des mutations urbaines qui viennent depuis bientôt quelques décennies redessiner profondément le paysage contemporain. Peut-être faut-il ainsi exercer pour ce faire ce que Jean-Christophe Bailly a su nommer avec bonheur « la grammaire générative des jambes » et offrir à saisir ce que le programme de ces rencontres qualifie encore de « mutation colossale » des villes.
C’est ainsi qu’il convient de se tourner vers des auteures contemporaines telles qu’Anne Savelli et Delphine Bretesché. Pour Anne Savelli, la mutation urbaine offre à l’écrivain la chance même de son écrire, à savoir trouver la tentative perecquienne ultime, celle de la tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Avec Décor Daguerre ou encore Décor Lafayette, Savelli fait état, plan par plan, rue par rue, recoin par recoin de ce qui vient à être modifié dans le paysage urbain, ce qui profonde change l’œil et déroute les rues. La ville chez Savelli est un flux dont le texte est l’un des passages.

C’est à ce même spectacle parfois secret et imperceptible des territoires en mutation qu’invite l’œuvre de Delphine Bretesché. Pour la jeune femme, face aux mutations, l’écriture sinon l’art, multiple car toujours mobile, doit venir redonner la mutation à ceux qui ne la perçoivent pas comme si l’art figurait une architecture immatérielle à une ville qui la fuit. Comme si la ville attendait une cité que seule l’écrivaine saura lui apporter. L’écriture chez Bretesché approche ainsi la ville et sa métamorphose presque ovidienne depuis un génie des lieux qu’il s’agit de restituer dans toute sa puissance. Le lieu ne doit pas seulement être habité : il s’agit de démontrer en quoi, par l’écriture, il doit habiter le lecteur.

Nul doute qu’une telle réversibilité presque proustienne où le monde est en hypallage de l’homme et les hommes en hypallage de monde ne manque pas d’ouvrir à des questions de poésie mais aussi bien de poétique. Ainsi de l’œuvre de Nicole Caligaris, notamment de Barnum des ombres qui, devant ces mutations incessantes, explore les marges et les bords d’un ensemble de passagers naufragés après le décollage manqué de leur vol à Orly. Ayant frôlé la mort, ce sont des êtres sans place dans le monde désormais qui s’installent dans cette sale de transit de l’aéroport. Monde de l’entre-deux, la mutation urbaine se livre ici sous la forme d’un purgatoire à la fois librement propre et figuré : comme si la mutation atteignait chaque être, de la vie à la mort, de l’existence aux limbes, du territoire droit et unique au labyrinthe d’une ville dont la ville elle-même est le minotaure aussi indistinct que pourtant triomphant.

La mutation urbaine pose ardemment la question sans relâche du comment vivre ensemble de Barthes. Cette question, poétique entre toutes et sans doute plus que jamais poéthique en un sens, déchire aussi bien l’œuvre de Muriel Pic. À commencer par ses très belles Élégies documentaires qui, en trois temps distincts, s’interrogent chacune sur la possibilité, dans les mutations de la ville, de laisser un espace pour le monde à être. La mutation urbaine chez Pic ne relève pas tant de l’espace que du temps, d’une histoire à la fois héritée de Benjamin et Sebald qui laisse chacun dans une histoire orpheline des hommes, une histoire qui a laissé les hommes perdus dans une aura sans origine. Des camps jusqu’à la destruction, la mutation est celle de l’humanité dans l’homme, lui qui, par l’élégie, doit retrouver ce qui fera communauté en lui, au-delà de la destruction, au-delà de cette nature et de cette histoire qui semblent s’être fondues en une seule et même matière. La poésie surgit ici comme la manière d’habiter la mutation, de la trouver et de forcer la mutation à devenir, au-delà d’elle-même, l’œuvre qui désœuvrera l’histoire même.

Aux incidentes interrogations formelles de Caligaris et Pic viendront s’adjoindre les goûts prononcés de Frédéric Valabrègue et de Gilbert Vaudey, arpenteur et flâneurs des rues. De fait, notamment depuis La Ville sans nom, Valabrègue a fait de la rue, des rues de Marseille son sentier et son chemin d’écriture. À travers la voix d’un clochard, d’un homme des marges exclu ou victime des mutations urbaines se dira aussi bien l’innommable de la ville, ce que l’arpenteur n’a pas nommé. Valabrègue livre un cadastre poétique, apposant à chaque coin de rue encore tue la plaque d’une œuvre qui dessine de chaque quartier de Marseille le destin poétique et politique. Pour sa part, Gilbert Vaudey préfère se concentrer non sur Marseille mais remontant le Rhône sur Lyon. Notamment dans Le Nom de Lyon, l’écrivain s’attache à flâner dans une ville cette fois avec nom pour trouver aussi bien que Valabrègue ce qui est innommé ou encore inaperçu dans une ville qui, décidément, change plus vite que le cœur d’un mortel. La ville n’est pas qu’une ville : elle fait muter la parole du poète en soi, lui fait ouvrir des archives et autant de rêveries. La ville n’est pas une géographie : elle est une rêverie toujours en mutation d’une mémoire sans repos.

Enfin, Didier Daeninckx viendra clore ce parcours de métamorphoses urbaines, lui dont l’œuvre offrira à la question sa résonance sociale et politique. Où, depuis notamment Cannibale ou Cités perdues, se disent les meurtrissures les plus inaperçues des mutations urbaines, les trouées violentes et cruelles d’un tissu urbain à figure de gouffre, d’abîme et d’oubli. Car parfois, pour certains, la ville arrête de battre comme le cœur d’un mortel.

Jeudi 25 janvier 2017 — Nanterre, amphi Max Jacob
LES MUTATIONS URBAINES


14h30 – 15h15 
Nicole Caligaris, Muriel Pic 
avec Laurent Demanze
15h15 – 16h00
 Anne Savelli, Delphine Bretesché 
avec Alain Nicolas
16h15 – 17h00
 Frédéric Valabrègue, Gilbert Vaudey
 avec Jean Kaempfer
17h00 – 17h45
 Didier Daeninckx 
avec Dominique Viart